"Vij, roi des gnomes (extrait)" de Nicolas GOGOL

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L'extrait suivant est issu du recueil « Le journal d'un fou et autres contes » paru aux éditions de l'Erable (1971).

(...) Néanmoins, tout en feuilletant son livre, il regardait de côté le cercueil, et une voix intérieure semblait lui chuchoter :
- La voilà ! la voilà qui se lève ; la voilà qui relève la tête, qui regarde. ..
Mais le silence était toujours profond, le cercueil ne remuait pas, et les cierges versaient des flots de lumière. Cette église illuminée, avec ce cadavre au milieu, était vraiment horrible à voir. Thomas se mit à chanter, en élevant la voix et sur tous les tons, pour étouffer la peur qui renaissait sans cesse en lui. Mais à chaque instant, il tournait les yeux vers le cercueil, en se posant involontairement cette invariable question :
- Si elle se levait, si elle se levait?
Le cercueil était immobile. Pas le moindre son nulle part ; pas le moindre bruit d'un être vivant, même d'un grillon. On n'entendait que le léger pétillement d'un cierge éloigné, ou bien le bruit faible et mat d'une goutte de cire qui tombait sur le pavé.
- Si elle se levait? ...
Elle souleva la tête.
Il regarda tout effaré, et se frotta les yeux.
- Mais, oui, elle n'est plus couchée ! elle est assise sur son tombeau.
Il détourna les yeux avec effort, et l'instant d'après les fixa de nouveau sur la morte. Elle s'était levée. Elle s'avance lentement vers lui, les yeux fermés, et en étendant les bras comme si elle voulait saisir quelqu'un. Elle va droit à lui. Tout éperdu, il se hâte de tracer du doigt un cercle autour de sa place, et se met à lire avec effort des prières d'exorcisme que lui avait enseignées un vieux moine qui avait souvent vu, dans sa vie, des sorciers et des esprits malins. La morte s'avança jusqu'à la trace de son cercle ; mais on voyait qu'elle n'avait pas la force de franchir cette limite invisible. Elle devint tout à coup bleue et livide comme le cadavre d'une personne morte depuis quelques jours ; ses traits étaient hideux; elle fit claquer ses dents les unes contre les autres, et ouvrit ses yeux morts. Mais elle ne vit rien ; car tout son visage trembla de colère, et elle se dirigea d'un autre côté, tout en étendant les bras et tâtant les murailles, comme pour tâcher de saisir Thomas. Elle s'arrêta enfin, menaça du doigt, et se recoucha dans son cercueil.
Le philosophe ne pouvait reprendre ses sens ; il regardait avec terreur le coffre étroit et long dans lequel elle s'était étendue. Tout à coup le cercueil s'élança de sa place, et se mit à voler par toute l'église avec un sifflement aigu. Thomas le voyait par moments presque sur sa tête; mais il s'apercevait bien en même temps qu'il ne pouvait franchir le cercle tracé au-dessus de lui. Il se mit à répéter ses exorcismes; le cercueil se précipita avec fracas au milieu de l'église, et resta de nouveau immobile à sa place. Le cadavre alors se souleva, devenu d'un vert livide ; mais à cet instant même retentit le chant lointain du coq. La morte se recoucha, et le couvercle, qui pendait à côté, se posa de lui-même sur le cercueil.
Le philosophe sentait son cœur battre violemment, et il était tout baigné de sueur; mais, rassuré par le chant du coq, il reprit sa lecture avec plus de courage. Aux premières lueurs du jour, un diacre vint le remplacer assisté du vieux lavtoukh qui, pour le moment, remplissait les fonctions de sacristain.
De retour à la maison, le philosophe ne put de longtemps s'endormir; mais la fatigue le vainquit, et il ne se réveilla plus jusqu'au dîner. Quand il ouvrit les yeux, toute cette aventure nocturne lui parut un songe. Il avala une chopine d'eau-de-vie pour se réconforter. (...)

Nicolas GOGOL.

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