"variations mortuaires" par Vincent Glasmacher (texte en ligne)
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Les variations mortuaires
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12 avril ..37
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C'est l'aube.
La peur me tient au cou.
Je la sens attachée à mes pas.
Elle est partout. Je ne suis nulle part.
Quelqu'un marche dans ma mémoire, cette caverne réputée inaccessible.
Comme toutes ces paroles sonnent faux !
Mes souvenirs s'effacent, les uns après les autres, cédant la place à l'unique Peur.
Et j'imagine cette voleuse d'espoir me dérober tôt ou tard la clairvoyance.
Les lampadaires n'éclairent plus les rues encroûtées dans le sommeil.
Ah ! Cette aube qui n'en finit pas...
L'aube d'un jour nouveau, peut-être.
Mais que signifie la nouveauté ? Je ne sais plus.
Je dois partir, fuir l'attachement.
Oui, détacher les anciennes chaînes.
Mais tout m'en empêche.
A peine m’avance-je de quelques pas, que les maisons se penchent en point d'interrogation sur mon ombre pâle.
Les issues se bouchent ; les rues se recroquevillent.
Reste-t-il une porte pour échapper à ma peur, devant l'inconnu ?
Raisonnons. Avant l'aube, il y eut la nuit.
Les esclaves des ténèbres sont les songes.
Peut-être mon angoisse est-elle la conclusion de l'un d'eux.
Croyons-le. Ce sera la vérité. Un rêve m'a causé cette peur indicible.
Or, toute thèse vérifiée est considérée comme vraie.
Mais quelles sont les données ?
Tous mes souvenirs sont morts, hormis la conséquence d'un rêve !
Il y a comme un brouillard opaque dans ma mémoire.
Résoudre ou oublier, entre ces deux remèdes inefficaces, je choisis le dernier.
Oui, partir sur des chemins inconnus.
Changer mon existence puisque je suis un autre homme.
Tout me semble logique, trop peut-être...
19 avril..37
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Voilà une semaine que des trains défilent sous mes yeux, une semaine que plus rien n'existe, si ce n'est cette machine d'angoisse.
Le décor des gares est faux. Je le sens.
Toutes ces locomotives restent sur place.
Elles ont revêtu une idée de vitesse et de déplacement, mais en réalité, elles sont immobiles et donc leurs départs se confondent à leurs arrivées.
Ainsi, tous les paysages se ressemblent.
Point n'est besoin de voyager matériellement, de visiter les cinq coins du monde, de se baigner dans l'inconnu. L'inconnu de ces pays n'est souvent que fausseté et dissonance.
Il s'est écoulé des siècles depuis que tous les mystères ont été expliqués. Aujourd'hui, l'homme en sait trop et plus assez. Ce qui le sauverait, c'est le désapprentissage de tout ce qu'on lui a enseigné.
Voilà que je me prends à philosopher. Quelle tare !
Ah ! Tu veux oublier ta peur ? Difficile, n'est-ce pas ?
Mon double, secoue ton vieil arbre de corps !
Peut-être en tombera-t-il quelque fruit délicieux.
En veux-tu un échantillon : " Je refuse de ressembler à autrui "
Je refuse les locomotives, les gares, les voies conventionnelles.
C'est la volonté qui me sauvera.
Et mon corps, pantelant d'angoisse, pourra alors se reposer au ciel du bien-être. Viendra le jour où...
Et je rêve à n'en plus finir. Mauvais.
Mais quand viendra ce train qui me mènera là où tous les paysages se rassemblent, se sur impriment les uns aux autres ?
Je suis meurtri. Mon être ne s'accroche plus à rien.
Il veut rejeter le seul sentiment qui lui reste, mais ce sentiment est une angoisse invincible.
Et cette dernière m'enferme dans la solitude, comme une continuelle douleur physique enchaîne son esclave dans son "moi" le plus profond. Ainsi, la seule référence est la douleur et la machine qui permet de s'en rendre compte, est la conscience.
Il faut détruire la conscience !
Aujourd'hui, néanmoins, je sens que ce train extraordinaire existe.
Je ne puis l'imaginer, mais je crois à sa réalité.
La voie qu'il emprunte s'élance devant mes yeux.
Elle est contre ma tête. Elle me touche. Elle entre en moi !
22 avril ..37
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Je suis l'unique passager, le Voyageur.
Mon corps ressent à peine la vitesse.
Seule une légère vibration l'envahit.
Pas de paysage, ici. Rien que de l'incompréhension.
Ce que je vois, je ne puis l'exprimer.
Ce train me dévore le cerveau; il ronge comme un rat, progresse comme une taupe, lié au hasard dans sa carcasse de rouille.
J'ai rejoint mon imagination.
Le fouet de mes nerfs claque.
Plus vite. Plus vite.
La lenteur tuerait ma volonté.
5 décembre ..38
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Ma volonté veut se suicider.
Pourquoi écris-je encore des dates dans ce journal ?
Mon voyage sort du temps. Il a tout oublié.
Il me mènera au point où tous mes souvenirs sont morts.
Je sais ! Le train s'arrêtera dans cette région de ma mémoire, où est recelé mon dernier rêve...
Vingt mois se sont écoulés.
Je ne suis plus matière. Je suis esprit.
Dès lors, pourquoi continuer à noter mes impressions ?
20 décembre ..38
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Un océan lance des cris imprécatoires.
Le vent ricane aux échos de marbre.
Tout se voudrait silence, mais ne peut l'être.
Sur la plage, un temple antique laisse traîner ses souvenirs : quelques colonnes amputées, des frontons déchiquetés et au-dessus de cela, la bande de choucas habituels.
Spectacle banal. Rien qui ne me rappelle quoi que ce soit.
La tragédie des dieux oubliés, je la laisse à l'Histoire.
Ce qui importe, c'est la vérité.
Pourtant, un détail me surprend dans ce décor.
A certains endroits, les couleurs se sont rassemblées, à d'autres, elles ont été aspirées par le vide.
C'est un monde en noir et blanc, un monde où plane un soleil noir rattaché par une ficelle au ciel gris.
21 décembre ..38
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Pourquoi ma peur palpite-t-elle plus que de coutume ?
Approcherais-je de sa cause ?
Il faut continuer, sans fermer les yeux.
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Là, un cadavre couché sur un amas de pierre !
Impossible. Dans mon imagination, il n'y a personne.
Qui connaîtrais-je encore, hormis...
Oui. Il y a quelqu'un et ce dernier ne peut être que...
Cet homme, ce mannequin, cette dépouille, avec cette manière ridicule de sourire aux choucas.
C'est bien moi, le moi du rêve, de la cause de mon angoisse !
Je me souviens.
22 décembre ..38
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Un grand calme m'a envahi.
Le rayon de soleil après l'orage appartient aux poètes.
Que ceux-là sont stupides ! Comment ne pressentent-ils pas que l'astre solaire cache bien d'autres averses ?
Les données du théorème sont trouvées, la thèse est démontrée.
Je me baptise mathématicien de mon angoisse.
Voyons maintenant quelles sont les conséquences de ce théorème.
Résoudre ou oublier. J'ai désiré oublier et l'oubli par le biais du voyage, m'a amené à comprendre.
Ma peur s'est envolée.
Il me faut redevenir homme, retourner à ma position initiale dans le temps, c'est à dire, à l'aube du 12 avril ..37.
Je dois oublier l'image du cadavre étendu sur les ruines du temple.
Train de mon imagination, rebrousse chemin !
12 avril ..37
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C'est l'aube.
La peur me tient au cou.
Je la sens attachée à mes pas.
Non. Je ne puis réécrire cela.
Ce jour-là et aujourd'hui sont identiques dans la chronologie, mais doivent s'affubler de deux masques différents.
Deux vies se sont croisées, le même jour.
Il faut rayer de ma mémoire ce voyage dans l'imagination.
Brûlons les trains. Incendions les gares.
Ils font partie d'autres mondes.
Tous mes anciens souvenirs resurgissent.
Je suis homme dans une société.
Je suis assis sur une des marches de la hiérarchie.
Jamais, je n'ai fait de rêve aussi extravagant !
Je suis bienheureux.
19 avril ..37
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Ma reconnaissance est faite.
Manque celle des autres.
Pourquoi ne lis-je que de l'indifférence dans leurs yeux ?
Auparavant, je n'existais guère plus, néanmoins, j'étais certain de ma place numérotée dans cette foule qui déborde des trottoirs.
Maintenant, l'esprit pense que le corps se déplace.
En fait, il n'en est rien.
Dans cette masse de gens, il y a une case vide, laquelle devrait représenter mon corps.
Je ne parviens plus à la conscience de mon existence matérielle.
Je dois donc être mort.
Pourtant, je suis vivant, j'agis, je pense.
Erreur ! Mon action est vaine.
Moi, décédé le 12 avril ..37, à la suite d'un songe !
Cela ne se peut. La preuve ? Ce journal...
Ma vie m'abandonna lorsque je pénétrai dans mon rêve, lorsque je vis ce gisant, c'est à dire le 21 décembre ..38.
Impossible. J'ai décidé d'oublier mon voyage dans l'imaginaire.
Dès lors, il ne peut plus exister.
Je ne puis être décédé à cette date puisque le jour d'hui est le 19ème d'avril.
Il n'y a plus rien à comprendre.
Dieu des enfers, assassine-moi !
22 avril ..37
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La solution serait-elle dans ce journal ?
Peut-être les mots m'ont-ils capturé dans leur toile ?
Dans ce cas, l'homme gisant sur la plage ne serait qu'une étincelle de la nuit, un feu follet sur les marécages de mon inconscience.
Là doit être la clef. Cette histoire fut brodée par moi, à partir de je ne sais quel fait hasardeux.
Je suis vivant, si je crois fermement que je le suis.
C'est sans doute mon imagination qui m'a fait rêver que j'étais invisible aux yeux d'autrui.
Il faut abandonner ce journal, étouffer les débordements intempestifs de mon intelligence et reprendre ma place d'esclave aveuglé de la société.
Je ne suis rien.
Seuls comptent les autres.
Je m'abaisse devant la foule, me confonds à tous ses membres.
Il le faut.
J'avoue : ce journal fut inventé de toutes pièces.
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20 décembre ..38
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Pourquoi ai-je repris la plume ?
Quelque chose me tourmente, comme l'approche d'un dénouement.
Mais de quel mystère s'agirait-il ? Je n'en vois aucun.
Tous ont été résolus par l'intelligence de la société.
Ma cervelle fut rabotée, voilà plus d'un an, lorsque je reconnus que je n'étais rien devant eux.
Pourquoi ne pas avoir détruit ce journal ?
Les interlignes de ces pages se moqueraient-ils de la science ?
Toutes ces questions. En voilà assez !
Elles ont engendré mon malaise.
21 décembre ..38
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Que viens-je faire en cet endroit de mon passé ?
J'ai peur, horriblement peur.
Bientôt, ce sera la chute vertigineuse.
Je la sens, imminente.
Ah ! Sept fois maudit celui qui m'a doté des pouvoirs de devin.
Pourquoi suis-je en train de relire les premières pages de mon journal ? C'est interdit.
Je me grise de désobéissance.
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Là, le temple qui tombe en ruines, toujours plus, le soleil noir qui grimace, et puis, ces milliers de choucas, comme autant d'interrogations sur le futur.
Où est l'homme mort ?
Son image manque.
Pourtant, lorsque j'écrivis ces pages, il était présent.
Je l'avais vu en imagination et ma fausse peur s'était apaisée.
Maintenant, oui, je le vois dans un futur immédiat.
Je le sens entrer en moi, et moi en lui.
Je dois me coucher, sauter dans le gouffre de l'image.
Les trois coups ont sonné.
Nous sommes un !
Ah ! Maudite imagination...
EPILOGUE
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Le 29 décembre ..38, deux pêcheurs ont découvert le squelette d'un homme dans les ruines du temple de P..., sur les rives de la mer Egée.
Seule, la cervelle de l'homme a pu être utilisée par le médecin, chargé de l'autopsie du corps.
Celui-ci a déclaré que la mort remontait au 21 décembre ..38, c'est à dire une semaine avant la découverte du cadavre, mais vu que ce dernier était parfaitement décharné, on serait tenté de croire que le décès serait survenu, tout au moins, l'année passée, à moins que les choucas...
Détail curieux, mais sans importance pour le bon avancement de l'enquête, sur le crâne du squelette, à l'endroit du front, était gravé un soleil noir.
Les enquêteurs n'ont trouvé aucun papier d'identité dans les effets de la victime. Seul, une sorte de journal intime témoigne de l'existence réelle de cet homme.
Les spécialistes n'y ont rien découvert qui puisse contribuer à quelque éclaircissement.
La plupart des psychologues sont d'avis pour dire que ces notes sont l’œuvre d'un schizophrène doublé de mythomanie.
(Une lecture attentive et sérieuse de ce journal amènerait évidemment les enquêteurs à déterminer l'instant précis du décès à la nuit du 11 au 12 avril ..37.
L'homme serait probablement décédé des suites d'une crise cardiaque, à la suite du choc psychologique causé par son rêve obsédant.
Mais dans ce cas, comment aurait-il pu survivre ces vingt derniers mois, et surtout, comment aurait-il pu se rendre au temple de P... ? )
Un appel a été lancé, concernant toutes les personnes susceptibles de fournir des détails à propos de cette affaire qui restera, on s'en doute, d'une mystérieuse incompréhensibilité.
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Le 1er janvier ..39, au matin, un habitant du village de P..., se disant porteur de renseignements, s'est présenté au bureau des enquêteurs.
Il a prétendu, mordicus, avoir conversé quelques instants avec un étranger qui désirait visiter les ruines du temple.
Mis à part son regard singulier et envoûtant, l'étranger semblait en excellente santé.
Le témoin n'en dit pas plus et refusa de répondre aux questions des enquêteurs.
Et lorsque ces derniers lui demandèrent d'exhiber ses papiers d'identité, l'homme se faufila vers la sortie et disparut sans laisser de trace. Il n'a jamais été revu.
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En dernière nouvelle, nous apprenons que le squelette, précieusement conservé à la morgue, a disparu
Personne n'avait remarqué le léger tatouage que le témoin portait au front. C'était, vous le devinerez sans doute, un minuscule soleil noir.
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