"Un couple sans histoire." par Raphaël Zacharie de Izarra (texte en ligne)
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L'homme et la femme se réveillent sous une clarté inédite. Ils sont nus mais ne ressentent pas de froid. Ils sont juste étonnés de se retrouver sans mémoire en ce lieu étrange et solennel car ils ne savent pas d'où ils viennent, ni comment ils sont arrivés là. Un silence grandiose règne autour d'eux. Un brouillard blanc, doux, légèrement lumineux s'étend de toutes parts, recouvrant un sol uni, cachant l'horizon, le ciel, l'espace.
Un peu effrayés en dépit de l'aspect paisible des lieux, l'homme et la femme se prennent par la main pour se réconforter. Ils se regardent, surpris de se découvrir nus, si jeunes, avec des traits clairs inhabituels. Ils ont la profonde impression de naître à l'instant même, d'être en train de s'éveiller au monde tel un papillon qui s'extrait de sa chrysalide. Leur esprit est léger, frais, régénéré comme après un profond, long, interminable sommeil. Aucun souvenir n'encombre leurs pensées. Instinctivement ils se dirigent dans une direction, toujours main dans la main. La femme, plus décidée, entraîne l'homme un peu craintif. Elle le tire légèrement par la main parce qu'il hésite à avancer dans ce monde inconnu. Cet univers serein et cérémonieux le déconcerte.
L'homme n'ose pas avancer, il a peur. Maintenant il pleure. Il est jeune, nu, il n'a pas froid, ses traits sont clairs. Il n'a pas de souvenirs, il ne comprend pas et il a peur. La femme ne craint pas. Lui, il pleure. C'est un homme. Il pleure et elle le réconforte. Elle est plus forte, plus intuitive, plus confiante. Elle sent qu'il faut marcher, aller à la rencontre de l'inconnu. Elle encourage l'homme à faire ces quelques pas qui l'effrayent tant.
Maintenant elle le tient par la main comme on tient un enfant. Il pleure toujours, tandis qu'elle a de plus en plus confiance. Ils avancent pas à pas, et progressivement une ouverture diffuse se présente face à eux sous forme de halo gris nébuleux. Ils savent qu'il leur faut entrer, passer par cette porte. Ils le savent intimement. C'est le passage obligé de leur marche. L'homme a de plus en plus peur. Il ne veut pas entrer. Alors la femme le tire un peu plus fort par la main. Il pleure comme un enfant, bien qu'il sache qu'il lui faudra de toute façon passer par la porte. Tous les deux savent d'instinct qu'il est inutile de se retourner, que leur sort est là, devant eux.
La femme exhorte l'homme à le suivre, lui demande de ne pas avoir peur, d'avoir confiance. Mais il supplie, redouble ses pleurs, s'agenouille, enlace la femme. Maintenant il faut y aller. Il faut avancer, passer la porte, entrer dans l'inconnu. La femme entre la première, tirant l'homme par la main. Il la suit résigné, l'autre main cachant son visage. Il faut entrer, passer la porte.
Une lumière radieuse, fulgurante, pacifiante inonde les lieux, envahit leur être, sèche les larmes de l'homme. Ils comprennent tout : la porte est passée, les vieux époux viennent de quitter le monde intermédiaire si bref séparant la poussière de l'infini.
Le couple de vieillards s'est réveillé de son sommeil funèbre. L'homme et la femme se reconnaissent aussitôt dans leur jeunesse rétablie et s'enlacent, émerveillés de se revoir en ce lieu. Ce sont comme des retrouvailles après une longue séparation. Maintenant qu'ils sont arrivés à bon port, ils peuvent se retourner : derrière eux gisent deux tombes.
Sur l'une on peut lire "MARCEL DUPONT". Sur l'autre, "GERMAINE DUPONT".
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