"Un chef-d'oeuvre" par Mizan (texte en ligne)
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L’envoi disait ceci : « Chers amis, la raison
pour laquelle je vous fais porter cette lettre
est simple; Cette nuit ma modeste maison
s’ouvre à vous; Cette nuit mon chef-d’œuvre va naître;
vous en serrez témoins. » Déplacés par l’ennui,
quelques-uns sont venus. Nous frappons à la porte;
Les abois du heurtoir indifférent la nuit;
Pas de réponse, rien. La place semble morte.
Désireux d’en finir, nous entrons. D’un pas lent
nous louvoyons bientôt dans l’amas des peintures.
L’artiste est sans génie. Les fruits de son talent
s’étalent devant nous comme des pourritures
accumulées où tout semble mort et vivant
à la fois; Et partout, le même paysage;
Chacun de ses tableaux est pareil au suivant,
pareil aux gribouillis des enfants en bas age.
La maison toute entière est encombrée d’horreur.
Et pourtant un tableau soudain nous stupéfie;
Seul au milieu du reste, un peu comme une erreur,
il suspend notre souffle. A lui seul il défie
la laideur de l’ensemble. Il s’expose en hauteur,
soleil dans le néant, les ténèbres pour cintre.
Et bientôt nous devons en admettre l’auteur;
Ce portrait de génie, c’est un portrait du peintre;
C’est bien lui, ce vieux fou qui ce soir nous reçoit.
C’est un autoportrait réaliste et splendide;
On n’imagine pas de chef-d’œuvre qui soit
plus concret, plus réel, ni, ma foi, plus sordide;
Car le visage est si douloureux. Sans parler
des détails, du relief; Les yeux crèvent la toile;
Sur la gorge griffée du vermeil a perlé
pour décrire une plaie; Et…c’est là, dans la moelle
épanchée, qu’on saisit que cet amas de traits
n’est pas plus inspiré que les autres ouvrages.
On approche; Et dès lors on se dit qu’il est très
décevant ce tableau figé dans les ombrages;
Car on a remarqué que le cadre est fendu
vers le haut, qu’après tout l’œuvre n’est pas si belle
puisque tout simplement l’artiste s’est pendu
à l’instant, semble-t-il, au bas d’une escabelle.
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