"THANA" par Sine qua non (texte en ligne)
Les autres textes en ligne | Publiez vos textes ?.
Je m'étais perdu avec ma vieille Ford dans un coin des plus profonds du sud de l'Espagne, dans un décor digne du meilleur western spaghetti. C'est souvent dans ces moments-là que l'on se dit " pourvu que le moteur ne lâche pas ", et c'est dans ces moments-là également que sans prévenir, la voiture ralentit, puis s'arrête dans de sinistres gargouillis de mécanique usée.
Je suis descendu de ma vieille Ford que j'avais bien été imprudent d'emmener dans une telle aventure, et j'ai regardé alentour les collines de poussière jaunâtre, et surtout, droit devant, la route rocailleuse, qui semblait ne mener nulle part, si ce n'était vers un infini désert.
J'ai soulevé le capot de la Ford, essayé pour le principe de comprendre ce qui pouvait ne plus fonctionner dans le moteur ; mais n'ayant réussi qu'à me mettre du cambouis plein les mains, j'ai très vite laissé tomber.
Alors, j'ai levé les yeux vers le ciel trop bleu, et je les ai baissés aussitôt pour ne pas les brûler au soleil d'une incroyable intensité lumineuse. Il devait faire pas loin de 38 °C, et je risquais de ne pas m'en sortir vivant. J'avais à choisir entre repartir en arrière ou continuer tout droit. Le souvenir d'un vague panneau indicateur aperçu une trentaine de kilomètres avant la panne, m'a plus ou moins incité à choisir la seconde solution.
J'étais en jean et en chemisette. Très vite, au fur et à mesure que je marchais, mes vêtements se sont mis à me coller effroyablement à la peau. Mais j'ai préféré encore subir cette très désagréable sensation, plutôt que d'ôter ma chemisette, et risquer d'avoir le corps entièrement caramélisé en quelques minutes.
J'ai continué, mes Pataugas s'accrochant comme elles le pouvaient à la route pleine de cailloux rouges, tandis que je commençais à tituber. Bientôt, ma bouche, puis ma gorge se sont retrouvées tapissées d'une véritable lamelle de cuir. J'ai été très vite déshydraté à un tel point que je ne transpirais plus. Je m'étais liquéfié jusqu'à la dernière goutte de sueur ; il me fallait boire, ou laisser dans ce désert, ma peau qui n'était déjà plus qu'une vieille écorce.
J'ai continué encore pendant peut-être un kilomètre, puis l'inévitable mirage est apparu, comme si j'avais marché en plein Sahara.
Le soleil avait cogné trop fort, ma cervelle comme le reste, n'avait pas résisté. Si bien que devant moi, se dressait maintenant une bâtisse d'un blanc immaculé. J'ai cru lire une enseigne indiquant qu'il s'agissait d'un hôtel ou quelque chose d'approchant. Mais ma vue s'est très vite brouillée, et je me suis écroulé.
***
Ç’a été un grand seau d'eau glacée qui m'a ramené à ce que je croyais être la vie. De l'eau, j'en avais partout, même dans les narines ; ce qui me faisait suffoquer. Mais la méthode était efficace, car en moins de deux, j'ai pu me remettre sur pieds. J'ai alors regardé l'auteur de cette douche surprise. C'était apparemment une Gitane, plutôt jeune, très brune et à la peau cuivrée, qui était vêtue d'une longue robe d'un rouge vif.
Elle tenait à la main un vieux seau rouillé et tout cabossé. J'allais la remercier de m'avoir sauvé du coup de chaleur qui avait failli m'être fatal, mais d'un hochement de tête, elle m'a invité à la suivre. Et elle s'est mise à marcher vers la bâtisse blanche, foulant de ses pieds nus le sol poussiéreux.
Une fois à l'intérieur, je me suis rendu compte qu'il s'agissait d'une sorte de bar. Il y avait quelques tables et des chaises d'un bois graisseux posées sur un plancher qui n'avait pas dû voir une brosse depuis une éternité. À une table, étaient installés trois types particulièrement délabrés. Portant une barbe d'au moins trois jours, le maillot de corps crasseux, il devait s'agir d'ivrognes venus d'on ne sait où. Il y avait une bouteille d'un alcool blanc à moitié vide sur leur table. Ils fumaient et buvaient, l'air absent, le visage ravagé par le temps, les épreuves, la boisson et le tabac. Curieusement, il faisait frais dans le bar, alors qu'il ne devait certainement pas exister le moindre système de climatisation. Il y avait une espèce de comptoir en bambou au fond, et la Gitane est passée derrière. Elle a pris un verre, puis l'a rempli apparemment du même alcool que consommaient les trois ivrognes. Je lui ai dit que j'aurais préféré un verre d'eau, mais elle m'a répondu que ça serait meilleur pour moi ce qu'elle me proposait. Elle avait un léger accent, indéfinissable. J'ai bu un peu de l'alcool blanc. Je n'ai pas su déterminer de quelle boisson il s'agissait ; mais il est vrai que ça me réussissait plutôt bien. Non seulement ça étanchait ma soif, mais en plus ça me flanquait un sacré coup de fouet. J'en ai fait part à la Gitane qui s'est contentée de sourire. Puis elle est sortie de son comptoir, et s'est dirigée vers un appareil que je n'avais même pas encore seulement aperçu, alors qu'en principe on ne pouvait pas le louper. Je devais avoir l'esprit sacrément échaudé en entrant dans le bar, pour ne pas avoir posé les yeux dessus. Il s'agissait d'un vieux juke-box comme on en trouvait dans les années 50/60, agrémenté comme à l'époque d'une photo de pin-up. La Gitane a appuyé sur une touche de l'appareil, et bientôt, du haut parleur a fusé une salsa envoûtante. Contre toute attente, la Gitane s'est mise à danser en faisant onduler sa lourde chevelure, sous l'oeil indifférent des trois ivrognes, mais en captant totalement mon attention.
Que dire de ce qui s'est passé après ? Je dois avouer qu'il existe un trou dans ma mémoire, entre l'instant où la Gitane s'est arrêtée de danser, et celui où elle est venue me rejoindre dans la chambre où je m'étais couché. Elle avait changé sa robe rouge pour une chemise de nuit noire, et est entrée dans le lit, s'allongeant à mes côtés.
***
Quand je me suis réveillé, au petit matin, elle avait disparu. Il faisait déjà une chaleur à fondre sur place, alors que d'après la position du soleil, il devait encore être tôt. Je me suis levé, et j'ai commencé à enfiler mes vêtements qui étaient tellement raidis par toute la sueur qu'ils avaient absorbée la veille, que j'ai eu l'impression qu'ils étaient en carton. Mes Pataugas ne valaient d'ailleurs guère mieux. Je suis sorti de la chambre, et alors que je m'engageais dans un escalier en bois vermoulu, une odeur de pourriture m'a saisi à la gorge. Ça puait tellement, que c’en était effrayant. Une fois dans le bar, j'ai tout compris. Les trois ivrognes de la veille étaient toujours à la même place, mais en m'approchant d'eux, je me suis tout de suite aperçu qu'ils avaient sacrément changé d'aspect. Ils demeuraient immobiles sur leur chaise, raides ; leur peau était verdâtre et parcheminée, et dans ce qui avait été leurs yeux et leurs bouches, grouillait un tas de vers blancs. Et bien sûr, ils dégageaient une odeur épouvantable.
Je ne me suis pas éternisé ; je me suis enfui de ce lieu maudit. J'ai retrouvé la route rocailleuse, et au risque cette fois d'y laisser pour de bon ma peau, je me suis mis à marcher. Très vite, j'ai ressenti les mêmes effets que la veille. J'ai commencé à transpirer abondamment, et à avoir le gosier à sec. Mais un bruit de moteur derrière moi m'a rassuré. Je me suis retourné, et j'ai vu, au milieu d'un nuage de poussière, une énorme jeep qui arrivait. La voiture s'est arrêtée à mon niveau ; il y avait une femme au volant, et elle m'a invité à monter à bord. Je ne me suis bien sûr pas fait prier, et j'ai grimpé dans la jeep. Une fois assis à côté de la conductrice, j'ai cru avoir un malaise. Elle avait beau être vêtue maintenant d'une chemise et d'un pantalon kaki, et avoir emprisonné sa lourde chevelure noire sous une casquette de même style, je n'ai eu aucun mal à reconnaître la Gitane du bar maudit. Elle s'en est aperçue, ce qui l'a amusée. Je lui ai demandé comment elle s'appelait, ce que j'avais complètement négligé de faire jusqu'à cet instant. Comme elle a répondu Tana, je me suis mis à épeler : T.a.n.a. Elle m'a dit qu'il manquait un h après le T. Et elle a poursuivi en précisant que c'était le diminutif de Thanatos ; qu'elle était le dieu de la Mort, fils de la Nuit et frère d'Hypnos. Comme je lui faisais remarquer qu'elle était une femme, elle m'a rétorqué qu'un dieu pouvait bien prendre tous les aspects qui lui plaisaient. Alors j'ai éclaté de rire, et je lui ai déclaré qu'elle possédait un sacré humour. Ça ne lui a pas du tout plu, et elle a commencé à me raconter que la veille, elle m'avait trouvé mort d'un coup de chaleur devant le bar où j'avais passé la nuit. Elle avait alors décidé de m'accorder un sursis, et m'avait ramené à la vie. Ça lui arrivait quelques fois de procéder de la sorte. Je l'ai aussitôt interrogée à propos des trois ivrognes qui se décomposaient dans le bar. Elle m'a répondu calmement qu'elle avait eu pitié d'eux lorsqu'ils étaient morts de leur alcoolisme, mais que finalement elle avait décidé qu'ils étaient irrécupérables, et avait mis fin à leur sursis. J'ai commencé sérieusement à angoisser. Et comme je lui demandais si j'étais mort ou vivant, elle m'a répondu tranquillement que j'étais les deux. Un mort vivant, voilà ce que j'étais d'après elle. Je n'ai plus ouvert la bouche jusqu'à ce que l'on atteigne la ville d'où j'étais parti la veille avec ma vieille Ford.
Thana m'a déposé dans le centre-ville, et m'a souhaité bonne continuation.
En descendant de sa jeep, je ne savais vraiment pas quoi penser. J'ai regardé le véhicule s'éloigner, puis j'ai gagné mon hôtel.
J'ai entrepris des démarches pour faire dépanner ma voiture. Je ne comptais pas la ramener à Paris, mais je ne tenais pas non plus à la laisser à l'abandon. Quand j'ai eu raconté, en partie seulement, mon aventure au garagiste qui a accepté d'aller la rechercher, celui-ci m'a déclaré sans prendre de gants, que c'était un véritable miracle que je sois encore vivant après m'être perdu dans un coin pareil.
Il ne pensait pas si bien dire.
J'ai laissé ma vieille Ford aux bons soins du garagiste, et je suis rentré en train à Paris.
J'ai retrouvé le bureau et les collègues deux jours plus tard, devant inévitablement répondre aux questions stupides à propos de l'attrait des femmes espagnoles. J'ai failli, pour avoir la paix, déclarer que j'avais passé une nuit entière avec la mort dans un endroit justement mortel, mais je me suis retenu à temps.
En tout cas, a commencé pour moi une période autant étrange que compliquée. En effet, je ne pouvais me contenter de penser que j'avais tout simplement rêvé les événements " vécus " en Espagne, et en même temps, il m'était difficile d'admettre que j'étais réellement un mort vivant. À ce propos, j'ai été sur le point un jour d'aller voir mon médecin pour me faire ausculter. C'est pour dire comme j'étais perturbé. Et ce qui doit arriver en pareil cas, s'est produit. Un matin, complètement perdu dans mes pensées, j'ai traversé une avenue en dehors des clous. Une voiture arrivant à vive allure m'a percuté, et m'a envoyé voler au moins une vingtaine de mètres plus loin. Aussitôt, un attroupement s'est formé autour de moi qui étais allongé sur la chaussée, sans la moindre blessure, et ne ressentant aucune douleur. Ce qui fait que je me suis très vite relevé, et suis parti après avoir rassuré toutes les personnes présentes, qui en sont bien entendu restées totalement médusées.
Cet événement m'avait quand même troublé, aussi suis-je entré dans un bar pour prendre un petit remontant. C'était sans aucun doute la dernière chose à faire. Je me suis installé au comptoir, et dans la barmaid qui m'a servi d'office un alcool, j'ai tout de suite reconnu Thana.
Sine qua non - 2006
© Patrick VAST | Laissez un commentaire.
- Les mains d'Hendrix
- Le rendez-vous de Folkestone
- La cliente en noir
- Le diable au carrefour
- La gueule cassée
- Un manoir et deux robes noires
- L'Hôtel de la gare
- Le chat du marin
- Le vigile
- Le clown d'Amsterdam
- La jeune femme au lapin
- Le crabe
- Le manuscrit de Walter Ashleigh
- Matin de glace
- Dreki
- La clinique
- Retour à " Bourbon Street "
- Peace, brother !
- Une odeur de dinde ( conte de Noël )
- LES NAUFRAGÉS
- Le Surveillant ( dernière partie )
- Le Surveillant ( partie 3 )
- Le Surveillant ( partie 2 )
- Le Surveillant ( partie 1 )
- l'Employée
