"Sur les cimes du désespoir (extraits)" de CIORAN
Les extraits suivants sont issus de « Sur les cimes du désespoir » publié en 1934.
SUR LA MORT.
Certains problèmes, une fois approfondis, vous isolent dans la vie, vous anéantissent même : alors on a plus rien à perdre, ni rien à gagner. L’aventure spirituelle ou l’élan indéfini vers les formes multiples de la vie, la tentation d’une réalité inaccessible ne sont que simples manifestations d’une sensibilité exubérante, dénuée du sérieux qui caractérise celui qui aborde des questions vertigineuses. Il ne s’agit pas ici de la gravité superficielle de ceux qu’on dit sérieux, mais d’une tension dont la folie exacerbée vous élève, à tout moment, au plan de l’éternité. Vivre dans l’histoire perd alors toute signification, car l’instant est ressenti si intensément que le temps s’efface devant l’éternité. Certains problèmes purement formels, si difficiles soient-ils, n’exigent nullement un sérieux infini, puisque, loin de surgir des profondeurs de notre être, ils sont uniquement les produits des incertitudes de l’intelligence. Seul le penseur organique est capable de ce type de sérieux, dans la mesure où pour lui les vérités émanent d’un supplice intérieur plus que d’une spéculation gratuite. A celui qui pense pour le plaisir de penser s’oppose celui qui pense sous l’effet d’un déséquilibre vital. J’aime la pensée qui garde une saveur de sang et de chair, et je préfère mille fois à l’abstraction vide une réflexion issue d’un transport sensuel ou d’un effondrement nerveux. Les hommes n’ont pas encore compris que le temps des engouements superficiels est révolu, et qu’un cri de désespoir est bien plus révélateur que la plus subtile des arguties, qu’une larme a toujours des sources plus profondes qu’un sourire. Pourquoi refusons-nous d’accepter la valeur exclusive des vérités vivantes, issues de nous-mêmes ? L’on ne comprend la mort qu’en ressentant la vie comme une agonie prolongée, où vie et mort se mélangent. […]
LE MONOPOLE DE LA SOUFFRANCE.
Je me demande pourquoi la souffrance n’accable qu’une minorité. Y a-t-il une raison à cette sélection qui isole, parmi les individus normaux, une catégorie d’élus destinés aux supplices les plus effroyables ? Certaines religions affirment que la souffrance est le moyen dont se sert la Divinité pour vous éprouver, ou pour vous faire expier un péché. Cette conception peut valoir pour un croyant, mais celui qui voit la souffrance frapper indifféremment les purs comme les innocents ne saurait l’admettre. Rien ne peut justifier la souffrance, et vouloir la fonder sur une hiérarchie des valeurs est strictement impossible, à supposer qu’une telle hiérarchie puisse exister.
L’aspect le plus étrange des souffrants réside dans leur croyance en l’absolu de leur tourment, qui leur donne le sentiment d’en détenir le monopole. J’ai la nette impression d’avoir concentré en moi toute la souffrance de ce monde et d’en avoir l’exclusive jouissance, et ce, bien que je constate des souffrances encore les plus atroces, qu’on peut mourir en perdant des lambeaux de chair, s’émietter sous ses propres yeux ; des souffrances monstrueuses, criminelles, inadmissibles. On se demande comment elles peuvent advenir, et puisqu’elles adviennent, comment parler encore de finalité et autres balivernes. La souffrance m’impressionne tant que j’en perds presque tout courage.
Je ne puis comprendre la raison de la souffrance dans le monde ; qu’elle dérive de la bestialité, de l’irrationalité, du démonisme de la vie, en explique la présence, mais n’en fournit pas la justification. Il est donc probable que la souffrance n’en a aucune, de même que l’existence en général. L’existence devrait-elle être ? ou bien a t-elle une raison purement immanente ? L’être n’est-il qu’ être ? pourquoi ne pas admettre un triomphe final du non-être ? pourquoi ne pas admettre que l’existence chemine vers le néant et l’être vers le non-être ? Voilà un paradoxe à la taille de celui de ce monde. […]
LE LYRISME ABSOLU.
Je voudrais exploser, couler, me décomposer, que ma destruction soit mon œuvre, ma création, mon inspiration ; m’accomplir dans l’anéantissement, m’élever, dans un élan démentiel, au-delà des confins, et que ma mort soit mon triomphe. Je voudrais me fondre dans le monde et que le monde se fonde en moi, que nous accouchions, dans notre délire, d’un rêve apocalyptique, étrange comme une vision de la fin et magnifique tel un grand crépuscule. Que naissent, du tissu de notre rêve, des splendeurs énigmatiques et des ombres conquérantes, qu’un incendie total engloutisse le monde et que ses flammes provoquent des voluptés crépusculaires, aussi compliquées que la mort et fascinante comme le néant. Il faut des tensions démentielles pour que le lyrisme atteigne son expression suprême. Le lyrisme absolu est celui des derniers instants. L’expression s’y confond avec la réalité, devient tout, devient une hypostase de l’être. Non plus objectivation partielle, mineure et non révélatrice, mais partie intégrante de vous-même. Désormais ne comptent pas seulement la sensibilité ou l’intelligence, mai aussi l’être, le corps tout entier, toute votre vie avec son rythme et ses pulsations. Le lyrisme total n’est rien d’autre que le destin porté au degré suprême de la connaissance de soi. Chacune de ses expressions est un morceau de vous-même. Aussi ne le retrouve-t-on que dans les moments essentiels, où les états exprimés se consument en même temps que l’expression elle-même, comme le sentiment de l’agonie et le phénomène complexe du mourir. L’acte et la réalité coïncident : le premier n’est plus une manifestation de la seconde, mais bien celle-ci même. Le lyrisme comme penchant vers l’auto-objectivation se situe au-delà de la poésie, du sentimentalisme… Il se rapproche davantage d’une métaphysique du destin, dans la mesure où s’y retrouvent une actualité totale de la vie et le contenu le plus profond de l’être en quête de conclusion. En règle générale, le lyrisme absolu tend à tout résoudre dans le sens de la mort. Car tout ce qui est capital a trait à la mort. […]
© Cioran.
