"Pour qui croassent les corbeaux ? (extrait)" par Nicolas Liau (texte en ligne)

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A paraître dans la revue Borderline...



Il était une fois, à la croisée de trois chemins hérissés d’herbes folles, un large chêne dégarni. Ses deux branches les plus basses fuyaient dans des directions contraires, l’une vers le ponant l’autre vers le levant. Elles lui dessinaient une telle silhouette qu’on l’eût plus volontiers pris pour un calvaire bancal planté à la va-vite que pour un arbre plusieurs fois centenaires. L’une d’elles supportait le poids de deux chaînes épaisses au bout desquelles la planche en bois moussue d’une balançoire pendait de travers.
Tous les soirs, sa chevelure blonde embrasée par les feux agonisants du crépuscule, une fillette, gratifiée du beau nom d’Eugénie, se frayait un chemin à l’aide d’une petite serpe au milieu des ronces et des ajoncs qui repoussaient aussi vite que les têtes d’une hydre. Et, d’un pas mesuré, elle allait s’asseoir sur le siège fragile de la balançoire.
Une corde grossière était nouée au milieu de la branche opposée. A son extrémité, le cadavre anonyme d’un pendu oscillait, écorché avec patience par les insectes nécrophages.
— Bien le bonsoir, mon bon pendu ! lui lançait la petite fille mutine en lissant sa robe pourpre de poupée du plat de la main pour en chasser tous les vilains plis.
Et, appuyée sur la pointe de ses délicates bottines à lacets, elle s’élançait et commençait à se balancer, ses petites mains d’un blanc laiteux agrippées au fer froid des chaînes. Battant l’air de ses courtes jambes, la tête inclinée selon une chorégraphie parfaite, elle gagnait en célérité à chacune de ses allées et venues et répandait dans les airs les sons clairs de chansonnettes frivoles.

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