"Passage, déracinement de l'ange." par Bengano (texte en ligne)
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Je me suis réveillé ce matin, mon sexe était à coté de moi ; il était tombé pendant la nuit.
Cela devait faire longtemps qu'il pourrissait. Comme je m'en servais rarement je ne m'en étais pas vraiment aperçu. Des démangeaisons mycosites auraient pu m'alarmer mais elles n'étaient pas les premières. Et de par la cyclicité de ce genre de choses j'avais plutôt tendance à les prendre fatalement, ou banalement. Une femme est passée dans ma vie récemment -événement très rare-, mon sexe me faisait mal, elle ne pouvait pas me toucher. Alors que nous parlions, ensuite, allongés sur le lit, frustrés, essayant de combler le manque par l'humour, mon sexe s'est mis à me démanger de façon anormale, des sécrétions en coulaient, coulaient… Pour elle, cette femme, plus que pour moi, je suis allé voir une gynécologue au dispensaire au bout de la rue, les consultations y sont gratuites. Elle ne m'a pas touché. J'étais juste debout face à elle, essayant de lui montrer quelques rougeurs anormales. Ne voyant rien, elle m'a prescrit un traitement (?) et tout devait partir en un mois.. Je me suis à peu près bien soigné, prenant la plupart des médicaments. J'ai peut-être abandonné le dernier trop tôt… Entre-temps, la femme est partie -je la comprends- et je n'ai pas pu vraiment savoir si tout était redevenu normal. Si j'avais pu lui faire l'amour, je me serais considéré guéri. Au lieu de cela, mon sexe est là, ridicule comme jamais à coté de moi. A la place, il me reste une plaie étrange, non douloureuse. Je me fiche un peu de tout désormais. Et quelle serait l'utilité de montrer ça à un médecin: il ne ferait pas repousser mon sexe! Attendons de voir comment cela évolue.
Je ne sais pas comment cela est arrivé. J'ai manqué de femmes tout d'abord. De sexe, de ces ivresses apaisantes, revivifiantes. D'amour. De tendresse aussi. Evidemment. De ne pouvoir être vraiment gentil avec quelqu'un. Que quelqu'un soit là, témoin de ma vie, de mon existence, l'aime, s'y reconnaisse, s'y sente à l'aise, s'y sente plus forte. Oui, j'ai manqué de cela trop longtemps, ce n'est pas venu à temps. Le manque, l'envie, le besoin ont alors modifié la donne, devenant prégnants sur ma personnalité, sur mon allure physique même, où chaque femme je suppose est désormais capable de les percevoir et d'en avoir confirmation dans mes regards. Je vous le garantis, les femmes n'aiment pas voir cela... Alors on s'enfonce, on s'abîme; on abandonne. La sexualité essaye au mieux de s'inventer de nouveaux jeux solitaires, s'aide de soutiens d'érotomane (magazines, vidéos)… Presque tout est triste; même si l'on peut le nier et tenter d'y trouver des avantages, tout reste tout de même triste. Les femmes ne se rendent pas compte de l'importance qu'elles peuvent avoir sur la vie des hommes. Il faut (faudrait) comprendre à quel point elles peuvent changer la vie des hommes, en les aimant, et en ne les aimant pas, en ne leur donnant pas de l'amour. Elles ont eu une importance énorme dans ma vie, en ne me connaissant pas, en me délaissant, en se désintéressant de moi. Ce sont aussi elles qui ont ainsi fait l'être que je suis faible, névrosé, sans confiance en lui… On peut sans doute "tomber" amoureux; moi j'ai en tout cas toujours eu l'impression de tomber de ne pas l'être… Dois-je leur en vouloir? Non. Elles sont libres de ne pas m'aimer. Je ne crois pas que ce soit de leur faute, ni de la mienne. Non, juste une malheureuse incompatibilité. Peut-être existera-t-il un jour un temps où cette incompatibilité ne sera plus de mise, un temps où les femmes adoreront les types comme moi… Je crois que ça s'est joué à pas grand chose, mon état, ma misère affective et sexuelle; qu'il fut un temps où tout était possible mais où rien n'est vraiment arrivé. Puis qu'il fut trop tard. Je suis sûr qu'il y a des femmes formidables; j'en ai d'ailleurs rencontré parfois je crois, alors qu'elles en aimaient un autre, ou que je n'étais déjà plus en état pour quoi que ce soit… (comme cette dernière femme, arrivée par surprise, révélatrice de la mort de mon sexe, et qui semblait être quelqu'un de très très bien). Oui, ce ne fut peut-être, en réalité, qu'une question de malchance. J'étais un type spécial, il fallait s'en apercevoir, y voir ce qui pouvait être intéressant, tester… Il faut bien comprendre que les femmes n'ont rien contre moi; elles peuvent même me trouver drôle, penser que j'ai du charme… et certaines autres choses encore. Je ne suis pas spécialement laid, ou sale… Mais je ne fais pas partie de ces hommes que les femmes choisissent. Ce n'est pas une idée que je me suis mise en tête. Non, c'est un fait, observé de plus en plus froidement -haineusement pourtant parfois- au fil des années: oui, apparemment, je ne fais pas partie de ces hommes que les femmes choisissent. Il y a une fragilité en moi, une insécurité, un manque, un besoin, désormais trop grands; qu'elles remarquent, ou sentent; et qui leur fait peur. Mon besoin d'amour est si visible qu'elles n'essaient jamais de l'approcher, de peur sans doute de ne pouvoir s'en échapper suffisamment facilement. Il fut un temps où cela n'était pas trop important, un temps où j'ai d'ailleurs sûrement stupidement gâché et perdu l'amour qu'une jeune fille me donnait (ou bien ce fut elle qui gâcha et perdit?… ou bien nous deux?…: je ne sais pas, je n'ai jamais pu trancher), un temps donc où je pense que l'amour était possible. Puis, à force, sans succès, sans aventures, sans rien; cela n'a plus été possible. J'ai un jour passé une frontière -sans me rendre compte exactement du moment du passage- qui m'a rendu la relation amoureuse impossible, car trop désirée. Ma grande chance fut de finir par le comprendre et de ne pas insister: de ne plus espérer. J'ai moins souffert ainsi. Enfin, je pense… En tout cas, ce fut différent. J'ai arrêté de prendre soin de moi (délaisser un peu l'hygiène corporelle est d'une grande aide…), j'ai appris à ne plus regarder les femmes dans la rue, etc. Je me suis mis à me bâtir une vie où le désir était étouffé, nié. Ce fut difficile, mais je crois y être assez bien arrivé, doucement, lentement. Maintenant, mon corps rejette mon sexe. Il pense peut-être que ce sera plus simple ainsi; cet organe emmerdait tout le monde. Il tente une sorte d'expérience: plus de pénis, plus de désir? Mon corps lui aussi cherche une solution.
Des plaques rouges sont apparues ce soir sur mon corps. Il s'est mis à prendre du relief. J'ai pensé à John Merrick, l'Eléphant Man; ça n'avait rien d'aussi impressionnant mais j'ai tout de même pensé à lui. Juste des plaques, plus ou moins grandes; un peu comme ferait de l'eau sur un sol plastique ou comme font des piqûres d'orties : des couches boursouflées. Elles étaient surtout concentrées sur les parties recouvertes de poils. Ils se sont alors mis à tomber… Je ne m'en suis pas rendu compte immédiatement, c'est lorsque j'ai bougé (j'étais sur mon lit) qu'ils se sont échappés de mon corps; ils n'étaient plus que posés dessus. Je ne sais pas quoi faire. Le mieux est d'essayer de dormir; pour attendre demain matin; et voir ce que mon corps me réserve.
Je suis ressorti aujourd'hui, cela faisait trois jours que je restais enfermé. Je suis allé dans le parc près de chez moi. J'aime ce parc, j'y passe énormément de temps, à réfléchir, à rêver. Parfois je crois que d'une façon ou d'une autre, à la fin, à la mort, on se construit son propre paradis -nous sommes sûrement parmi les mieux placés pour savoir comment doit être "notre" paradis- et que si cela arrive, ce parc en fera certainement partie. Ce parc est mon ami, mon repos, il m'aide à vivre. Il y a beaucoup de monde quand il fait beau, le reste du temps je n'y croise que quelques personnes -souvent les mêmes, beaucoup promenant des chiens-, des compagnons de ce parc comme moi, à qui je ne parle jamais. Nous préférons tous le silence, je pense. Aujourd'hui était un jour plutôt gris, un jour calme donc dans le parc. J'ai marché pendant des heures. Mes jambes sans poils me rendaient la chose curieuse en ne me procurant pas l'habituelle sensation tactile en frottant l'intérieur de mon pantalon. Mais ce n'était pas désagréable. Je sens mon entrejambe différemment également, évidemment. Au début, j'étais un peu gêné, mais je dois avouer trouver cela plutôt confortable maintenant. Ce serait assez difficile à décrire… disons que, même s'il ne s'en rend pas vraiment compte, l'homme sent toujours plus ou moins son sexe entre ses jambes, il est là, pendant ou soutenu, c'est une sensation à laquelle il est habitué et qu'il ne remarque pas. Eh bien, c'est tout simplement cette sensation qui a disparu. C'est ce qui fait la différence. Le sentiment qui domine en moi est le désintérêt. Ma vie a été si pénible, si inintéressante depuis bien longtemps, que cela m'indiffère. Je ne veux d'ailleurs toujours pas retourner chez le médecin, je l'ai décidé -et cette fois-ci plus personne n'est là pour m'y pousser- je n'irai qu'en cas de douleurs physiques très fortes, et je ne rencontre pour l'instant rien qui y ressemble. Ma plaie ne me fait pas mal. Je la sens, mais je n'ai pas mal. Elle suinte un peu parfois. Il reste un trou que je nettoie régulièrement à l'eau savonneuse (trois fois par jour), et le soir je passe un lait très doux pour bébés. Je fais ça très délicatement, la plaie reste tout de même à vif et elle est très sensible au toucher. Mes nuits ont été calmes; si je fais des rêves je ne m'en souviens jamais. Je me réveille pourtant parfois en pleine nuit, dans le doute, ne sachant pas si ma situation est un rêve; et de m'apercevoir alors -d'une manière "psychiquement tactile" puis de ma main- que tout ça est bien vrai et que l'étrangeté continue. Il m'arrive encore exactement la même chose au matin où la lumière du jour me permet alors d'obtenir, lorsque je la cherche, une vue précise de ma condition. Après le parc je suis passé au supermarché faire quelques courses, j'avais besoin de ravitaillement -surtout au cas où il me prendrait l'envie de rester de nouveau enfermé quelques jours. Je ne sais pas si ce n'est pas juste un tour de mon imagination, imagination connaissant mes transformations physiques, mais dans ce magasin j'ai eu plusieurs fois l'impression que l'on me regardait bizarrement. A y réfléchir à nouveau, il se peut bien que ce soit mes propres regards, redoutant des réactions, qui appelaient ces troubles en retour (si troubles il y avait réellement), que je les éveillais en les cherchant sur leurs visages, en les craignant, mais qu'au départ absolument rien était inhabituel chez ces gens.
Pendant quelques jours ma plaie m'a fait un peu mal : ça travaillait. Puis cela s'est arrêté jusqu'à la nuit dernière où j'ai à nouveau senti la douleur. Finalement ce matin, comme je m'y attendais, comme j'en avais le pressentiment, je me suis aperçu que j'étais désormais pourvu d'un sexe féminin… Je l'ai à peine regardé, je n'ai pas voulu le toucher, il m'effraie un peu, il me dégoûte un peu. Je me suis vite habillé et suis sorti faire un tour au parc. Il va me falloir du temps je pense pour m'y habituer.
Devrais-je désormais me considérer comme femme? Pourrai-je désormais me considérer comme femme ? J'ai toujours eu des traits assez fins. Des chevilles et des poignets très fins eux-aussi. Des mains que l'on pourrait qualifier d'androgynes, peu de poils, une surprenante incapacité à prendre vraiment du muscle (muscles qui sont d'ailleurs très en longueur): mais de là à pouvoir maintenant me considérer comme femme... Mes souvenirs ne sont que ceux d'un homme… et je n'ai eu que des relations hétérosexuelles… Depuis hier mes seins me font mal. Mes seins? Oui, mes seins… Dans mon adolescence, il s'est passé quelque chose de très curieux, et qui m'a beaucoup travaillé. Je ne me rappelle pas exactement à quel âge ça a commencé. Je devais logiquement avoir un peu plus d'une dizaine d'années. Je me souviens de deux petites boules sur ma poitrine qui me démangeaient et que je tentais de faire disparaître en les écrasant. Je les prenais entre mon pouce et mon index et, tel que l'on pourrait faire avec deux petites boules de chewing-gum déjà durcies, je malaxais. Mais malgré tous mes efforts je n'arrivais pas à les faire disparaître; et elles continuaient à grossir. J'en ai alors certainement parlé à ma mère puisque je me souviens m'être retrouvé chez un médecin pour lui montrer ce qui se passait. Il m'a dit que cela était normal: que ça arrivait aussi aux garçons, parfois, à la puberté; et que ça allait passer. Mais cela n'est pas passé. Et je me suis mis à cacher le problème à tout le monde; j'en avais honte. Mes seins, comme il faut bien les appeler bien qu'ils ressemblent plus à une anomalie qu'à une petite poitrine féminine, ont beaucoup marqué ma vie, mon adolescence; et ont surtout perturbé mon entrée dans la sexualité. Les quelques filles, femmes, qui ont traversé mon lit ont été les seules à savoir (mis à part la toute première à qui je n'ai pas laissé la possibilité de me déshabiller), et cela n'a jamais été facile. Pour toute autre personne, je m'arrange pour masquer, pour cacher; je suis toujours vêtu d'un pull-over, d'un sweat-shirt ou d'un débardeur, même lorsqu'il fait chaud. Je me suis proscrit chemises et tee-shirts. Depuis hier donc, mes seins, ma vilaine petite poitrine, mon anomalie, me fait mal. Tout va très vite, ils se mettent à repousser afin de me pourvoir de tous les attributs féminins. Dans quelques jours je suis sûr qu'ils seront tout à fait acceptables et que j'aurai alors un complet corps de femme. Je dois avouer que cela, cette histoire, m'inquiète désormais; que petit à petit mon indifférence s'est effritée et a disparu. Comment vais-je vivre désormais? ? Comment va être ma vie? ? Tout semble contre moi -ou en faveur de mon nouveau moi (du nouvel être que je semble être)- ma barbe, qui n'a jamais été bien conséquente, semble avoir arrêter de pousser…
Je crois que la nouvelle croissance de mes seins est terminée, ils semblent s'être stabilisés. Ils ne sont pas très gros (tant mieux, cela aurait vraiment été très très troublant…), et je les trouve plutôt jolis. Je ne suis pas sorti pendant tout ce temps, j'étais très gêné et trop troublé par ce qui m'arrivait.
Je n'ai rien fait aujourd'hui. Je suis resté chez moi, allongé surtout, pensant sans réfléchir, laissant le temps passer.
Quand le poète disait que la femme était l'avenir de l'homme je ne suis pas sûr qu'il pensait à cela. Moi en tout cas, sans connaître davantage de ses écrits, je n'y avais pas pensé. Je crois, cette phrase me restant bizarrement toujours plus ou moins en tête…, que j'y voyais plusieurs possibilités de significations. La femme donnant naissance aux êtres humains, elle donne naissance à l'Homme -désignant alors aussi bien l'espèce que l'individu de sexe masculin; et elle est donc de par ce fait, son avenir, car sans elle l'homme n'existerait pas… Ce pouvait également être une annonce, une vision du rôle déterminant que les femmes allaient jouer à l'avenir: prise importante de pouvoir au niveau politique (à l'époque du poète, jamais une femme n'avait été chef d'état…) et au niveau des affaires… Mais surtout, la femme "fait" l'homme également je pense. En l'absence de femme, l'homme n'est plus tout à fait homme. Je pense que c'est elle qui le positionne vraiment à cette place en demandant à ce que son corps d'homme soit vraiment, complètement, utilisé en tant que corps d'homme. Sans femme, petit à petit l'homme change; son physique change, ses mouvements changent. S'il reste longtemps sans femme -sans femme positionnant son corps, utilisant son corps en tant que corps d'homme- il se fragilise. Il semble même parfois se féminiser (on pourrait une nouvelle fois dire qu'ainsi que la femme est son avenir…). Ce n'est peut-être pas toujours vrai; mais remarquez certains "vieux célibataires" -pas forcément si vieux d'ailleurs- semblant perdre de leur coté "mâle". Il y a quelque chose de plus en plus féminin en eux; il y a bien longtemps qu'aucune femme ne les a fait homme. Sans femme, l'homme n'est plus tout à fait homme: la femme est l'avenir de l'homme, c'est elle qui le positionne ainsi et l'y conserve.(Cette interprétation ne prend aucunement en compte les homosexuels. Mais le poète y pensait-il lui-même? et la poésie n'appelle-t-elle pas de toutes façons aux omissions ?…). La femme est aussi l'avenir de l'homme parce qu'elle change son avenir, tout simplement. L'homme ne sera pas le même à son contact, elle aura, à l'avenir, en l'ayant rencontré, en l'aimant, une influence sur ce qu'il sera, sur ce qu'il fera. Elle modifiera l'avenir de cet homme, elle sera son avenir parce qu'elle fera son avenir. Moi, j'ai toujours attendu qu'une femme me donne de l'avenir; en étant pour moi une raison de vivre, une raison de continuer à vivre, un témoin de mes capacités, de mes qualités. J'aurais fait plein de choses, soutenu par elle, porté par cet amour. Je pensais qu'un avenir heureux, que mon avenir espéré, ne pouvait passer que par une femme, n'être accessible que par sa présence à mes cotés, que par son amour et celui que je lui aurais porté. Elle aurait été mon avenir. Aujourd'hui, de par ma bien singulière situation, une femme semble finalement être mon avenir …mais c'est très loin de ce que j'avais espéré.
Je suis peintre. Enfin,… je peins; je ne sais pas si le fait de peindre me rend peintre, ou si on ne peut être considéré comme peintre que lorsque l'on vit de cela, que lorsque nos toiles se vendent bien -dans ce second cas, quelqu'un qui peindrait toute sa vie, mais qui ne vendrait pas, qui n'aurait aucun succès, ou qui aurait décidé de ne pas essayer de vendre, ne serait pas peintre? absurde. Moi, j'en vis en partie, j'en vis presque: mes toiles se vendent un peu, suffisamment en tout cas pour me permettre de ne travailler que de temps en temps, lorsque les ventes de mes toiles ne me permettent plus de subvenir à mes modestes besoins. Je vais alors dans les agences d'intérim et je fais ce que l'on me trouve à faire, ma seule condition est de ne pas avoir à transporter de choses lourdes, mon physique n'ayant jamais été suffisamment robuste pour cela. C'est en réalité très important dans ma vie, ces petits boulots, ils sont pratiquement mes seuls contacts avec le monde, avec la société et les autres. Je n'ai pas d'ami, ceux qui ne m'ont pas quitté j'ai fini par les quitter, je ne vois personne. Ces boulots sont mes seuls contacts directs avec l'humanité. Ils sont vraiment importants. Ils m'aident j'en suis sûr à ne pas devenir fou. Je peins depuis longtemps. Je n'aurais peut-être jamais exposé si, alors que je traînais à l'université sous prétexte d'apprendre « l'histoire de l'art », une de mes camarades, avec qui je n'avais d'ailleurs pas spécialement sympathisé, ne soit tombée sur un de mes dessins: un de mes "griffonnages" en marge d'une de mes feuilles de cours. Ça lui a vraiment plu, et elle a alors commencé à me poser des questions de plus en plus indiscrètes, jusqu'à me soutirer mon secret de peinture : le fait que je peignais. Elle a ensuite fortement insisté pour voir mes toiles. Dans un mélange de trouble (qu'avait donc ce griffonnage de si attractif?), d'agacement (elle était tout de même bien dirigiste et bien envahissante dans sa demande), et de plaisir (mes toiles pouvaient donc peut-être éveiller de l'intérêt chez quelqu'un…), j'ai finalement accepté qu'elle me rende visite. Elle a Adoré (l'excès la caractérise), elle regardait les toiles et n'arrêtait pas de parler. Faisant références à des gens que je ne connaissais pas, et des analyses que je ne comprenais pas. Enfin ce qui était clair, c'était qu'elle aimait mon travail, et qu'il était vraiment important, disait-elle, que je le montre. J'ai senti ce jour-là qu'elle était très en emportements et en exagérations, et je me suis alors mis à redouter qu'elle se mette à propager ses excessives opinions sur mon travail parmi les étudiants de l'université. En partant je lui ai fait promettre de ne pas en parler, et ai plusieurs fois répété que je comptais sur son silence -mais je n'y croyais guère et j'étais très angoissé de ce qui risquait de se passer. A ma grande surprise, rien n'a semblé changer à la fac pour moi après sa visite. Elle me disait bonjour, souvent de loin, et ne me parlait pas davantage qu'auparavant, c'est à dire quasiment jamais. J'ai pensé que je m'étais apparemment trompé, qu'elle était finalement tout à fait capable de garder entre nous ce secret. J'ai aussi beaucoup pensé qu'elle n'avait sans doute eu qu'un "coup de folie", qu'un "élan de cœur" passager, et qu'elle avait désormais presque oublié quelle pouvait donc être ma peinture. J'ai quitté l'université à la fin de l'année suivante, je n'avais alors plus aucun contact avec cette fille, je ne devais d'ailleurs même plus m'apercevoir de sa présence dans les amphis. Mais elle ne m'avait pas oublié. Quatre ans plus tard environ, elle revint me rendre visite. Elle tenait désormais une galerie dans le centre de la ville …et voulait m'exposer. C'est ainsi que notre "collaboration" débuta, et que je commença à gagner un peu d'argent avec ma peinture. Notre relation est très simple, dénuée totalement d'émotion désormais en ce qui la concerne. Elle aime ce que je fais, elle l'expose, et essaie de le vendre, point. Voilà pour ce qui est de sa part. La mienne consiste à peindre, et à percevoir ma part sur la vente de mes œuvres, point. J'expose deux fois par an; elle ne fait jamais de réflexions sur les toiles -elle a peut-être compris que ça ne me plairait pas beaucoup qu'elle en fasse, mais je crois surtout qu'elle continue tout simplement d'aimer ce que je fais. Moi je vais uniquement à la galerie pour les lui livrer, et reprendre ensuite celles qui n'ont pas été vendues. Je n'assiste jamais au vernissage : cela n'est pas fait pour moi, j'ai déjà assisté à ceux d'autres artistes, je suis incapable de cela. Ça fait partie de notre accord, elle ne me demande jamais d'y participer. Tout est plutôt simple pour moi; au moins une fois dans ma vie j'aurai eu un peu de chance: cet arrangement me convient parfaitement. Dans la situation où je me trouve désormais, cela devrait encore me faciliter les choses. J'ai reçu le chèque correspondant à la dernière exposition il y a moins de deux mois, mes finances sont dans un de leurs meilleurs états de l'année, j'ai devant moi deux bons mois sans soucis financiers, sans aucune urgence donc de petits boulots …il semble que j'ai la possibilité de voir personne.
J'ai eu très envie de sortir aujourd'hui, d'aller faire un tour dans le parc notamment. Alors je suis resté longtemps devant le miroir à faire des essais d'habillement pour trouver de quoi suffisamment masquer mes formes. Comme il n'avait pas l'air de faire très beau, j'avais peut-être la possibilité de me couvrir amplement et de noyer ainsi mes reliefs dans l'épaisseur. Pour le bas, ce fut jeans, sans aucune hésitation. Pour le haut, j'ai finalement décidé avant toute autre chose de serrer ma poitrine avec un bandage -le résultat fut assez satisfaisant- puis ai ensuite choisi l'option du pull à fermeture éclair (sur toute la hauteur), ce qui me permettait de pouvoir ouvrir légèrement au cas où il se mettrait à faire beaucoup trop chaud, tout en conservant les "cibles" recouvertes. Pour le corps donc, après de multiples vérifications, de multiples mouvements et positions devant le miroir, cela semblait aller. Mais ce qui fut déstabilisant durant ces essayages face au miroir est le fait que mon visage me paraissait féminin comme jamais. Il ne semblait pourtant pas avoir changé, rien ne semblait s'être modifié, je reconnaissais parfaitement chacun de mes traits. Mais je semblais désormais y trouver une féminité que je n'avais jamais auparavant clairement constatée; comme si d'un subtil mélange de masculinité et de féminité qui devait depuis toujours constituer mon visage, mon regard jusque-là toujours naturellement porté sur la masculinité venait cet après-midi de passer (tout aussi naturellement peut-être?) sur l'autre versant de mes traits. La féminité semblait sortir au grand jour, c'était elle qui devenait maintenant prégnante. Je n'ai rien tenté de modifier, je n'ai pas touché à mon visage (je ne sais d'ailleurs pas ce que j'aurais bien pu faire…); j'ai juste essayé d'oublier ce que je persistais à voir dans le miroir, qui finissait toujours par y apparaître; et serré dans mon bandage, habillé de mon pull et de mon jean, je suis sorti. En fermant la porte extérieure, j'ai jeté un rapide coup-d'oeil dans la rue, et fut soulagé de n'y voir personne. Il y avait un petit air frais que j'ai aimé sentir toucher mon visage; c'était au milieu de l'après-midi, je suis allé rapidement jusqu'à l'entrée du parc. J'ai trouvé une nouvelle fois que les gens me regardaient bizarrement. Mais je n'avais de toutes façons pas une allure normale. J'essayais pourtant; mais le fait même d'essayer devait amplifier la chose, l'étrangeté. J'ai juste fait une petite ballade; c'était bien de retrouver cet endroit que j'aime tant. Je me suis ensuite armé de courage et en suis sorti pour aller faire un petit tour dans le centre commercial qui le voisine. Il y faisait plus chaud, j'ai ouvert légèrement mon pull ; avec la transpiration le port du bandage commençait lui aussi à devenir inconfortable, mais mon camouflage restait j'en suis sûr efficace. J'ai encore eu la même impression concernant l'effet que je faisais sur autrui. A la différence près que dans le parc tout le monde m'avait regardé, alors que dans le centre commercial certains ne m'ont accordé aucune attention. Il faut absolument que je m'habitue à mon nouvel état si je veux avoir une chance d'être moins regardé, de moins paraître suspect; pour également me rendre compte à quel point mon physique en lui-même, détaché de mon appréhension, est "remarquable". Si je me sens plus à l'aise, je pense sincèrement que l'on ne devrait pratiquement plus me regarder. Enfin, c'est ce que j'espère… Je vais essayer de sortir un peu tous les jours; et essayer d'éviter de penser à ceux que je croise. J'irai faire des courses, et pas seulement des promenades, il me faut des sorties à occupations, aussi simples soient-elles. Quand j'ai retiré mon bandage ce soir, j'avoue avoir un peu eu peur d'avoir déformé mes seins. Mais à part les traces laissées par la bande sur ma peau, tout semblait aller. Je préfère avoir de jolis seins, maintenant que j'en ai et que je vais devoir vivre avec, plutôt que de vilains.
Je me sens encore homme, clairement; rien ne semble avoir changé dans ma tête. Ce corps de femme me semble juste importun, sans logique. Je ne sais pas quoi en faire, je ne sais pas comment le porter, il me semble juste posé sur moi, sur mon ancien corps. Je me regarde de plus en plus dans le miroir, il m'arrive même d'y rester assez longtemps, à regarder ce corps, à regarder ces formes, troublé et comme hypnotisé par cette étrangeté. Je le fais bouger, je prends des poses, je durcis ma poitrine (j'ouvre la fenêtre, le froid est très efficace pour parvenir à ce résultat), je regarde mes fesses (je les trouve encore bien masculines, elles ne sont pas vraiment dans mes goûts)… Mais parfois la vue de ce corps me déprime, et une colère (sourde) peut même m'envahir; je fuis alors le miroir pendant plusieurs heures. Tout ceci est d'autant plus frustrant que je ne peux absolument rien faire pour changer la situation et que je n'ai rien ni personne à accuser. Mes colères sont des colères dans le vide, étouffées, inutiles -comme appeler à l'aide dans une pièce insonorisée, jouer au tennis sans cordage, ou essayer de voler en pleine chute (ce sont des images que j'ai eues… qui me sont venues cette après-midi…) Je pourrais mourir. J'y pense parfois. Mais pas davantage qu'auparavant finalement… Le suicide est difficile, toujours aussi difficile; je vais continuer d'essayer de vivre, de vivre comme je pourrai. Lors de mes longues réflexions de ces derniers jours - réflexions qui ne savent généralement pas bien où aller…-, je me suis régulièrement rendu compte que la question du choix est primordiale… Je me sens homme, comme je l'ai dit, soit. Mais mon corps, quant à lui, est un corps de femme: il n'y a plus de doute, je n'ai moi-même plus aucun doute concernant ce fait que le miroir me rappelle si souvent. Alors vais-je continuer à cacher et à nier ce corps et tenter de continuer à vivre comme un homme? ou vais-je finalement, tout en me sentant homme, accepter ce corps de femme et le "porter" au grand jour? Quel sera le plus facile, le plus facilement vivable? Là est le choix, je risque d'avoir à faire ce choix. J'ai, dans l'un, ou dans l'autre cas, à essayer de m'installer dans un système de vie: dans un système pour vivre.
(J'y avais déjà pensé plusieurs fois ces derniers jours, évidemment)
J'ai pris un bain ce matin. Je n'avais pris que des douches depuis le début de l'événement, à part les premiers jours, lorsque ma plaie était très sensible et que je craignais la pression de l'eau sur cette chair fragile. Je sais aussi que prendre des douches m'évitait d'être face à mon sexe, je pouvais le laver rapidement et éviter facilement de le regarder. Dans la baignoire je devinais pouvoir plus difficilement empêcher qu'il me nargue et m'attire. Pourtant ce matin, je ne sais pas pourquoi -sans doute que je commence à m'y habituer à ce sexe?-, c'est un bain que j'ai fait couler. Une fois bien installé dans l'eau, j'ai laissé mon corps tranquillement se détendre et profiter de la chaleur de l'eau. J'ai ensuite commencé à me savonner, les bras tout d'abord, doucement, lentement, longuement; je sentais formidablement bien ma chair et ma peau, le toucher de cette peau, le toucher de cette chair. J'ai essayé de ne pas accorder ensuite trop de temps et d'attention à ma poitrine, car je l'ai vite senti légèrement se durcir, préférant glisser jusqu'à mes jambes -pour les caresser à l'aide de savon comme je l'avais fait à mes bras: ce fut tout aussi agréable. Puis mon dos…, ma nuque…, mon visage… Je retardais le moment…, plutôt mal à l'aise, dans un déconcertant mélange de grande attirance, de refus, de curiosité, de peur et d'hésitation. Ce que j'allais faire par la suite était déjà décidé, était en réalité inévitable, inéluctable, mais je n'en savais rien. Puis le moment arriva. Mes mains descendirent…, presque malgré elles, comme s'il avait fallu un certain effort pour les en empêcher et que j'avais finalement décidé de ne pas faire cet effort. Je n'ai pas envie de raconter la suite, les femmes la devineront, les hommes ne pourront pas même si je la raconte; ça ne sert à rien de la raconter. Tout ce que je sais est que, malgré tout ce que j'ai subi, et tout ce que je risque maintenant à avoir encore à subir, j'ai cette chance incroyable…je sais les deux cotés; je suis un homme (je me sens toujours ainsi), le seul homme peut-être à savoir ce qu'une femme ressent sexuellement… Il n'y a pas de raison à ce que je ne recommence pas. Je sais déjà que je recommencerai.
Il va me falloir apprendre à sortir. Hier je suis seulement allé dans le parc. Il ne faisait pas beau, il y avait peu de monde, et à cause du temps je pense, les gens ne se regardaient pas vraiment ; la pluie détournait leur attention. Personne n'a en tout cas semblé surpris par ma personne. J'étais assez couvert, très recouvert: j'avais une popeline unisexe et le chapeau marin que l'on m'a vendu avec. Il y a eu plusieurs averses. Mais, je suis tout de même resté, j'avais vraiment besoin d'être dehors. Je me suis abrité sous les arbres lorsque la pluie s'emballait et je ne suis pas revenu aussi trempé que j'ai un moment craint d'avoir à le faire. Ce fut une promenade, une sortie. Ce fut agréable, vivifiant. Ce ne fut en rien un test: trop peu de monde et trop mauvais temps. Le temps est encore pire aujourd'hui, le ciel est très gris et tout est sombre, il pleut très souvent. Mais cela va m'aider finalement, rendre mon apprentissage progressif: mon apprentissage à sortir. Cet après-midi, si le ciel se veut plus agréable, j'irai faire un tour du coté de la rue Léon. Il y a plusieurs friperies dans ce quartier, et comme les gens que l'on croise alentours sont souvent atypiques, je devrais passer inaperçu. J'aimerais essayer d'acheter quelques nouveaux vêtements, des vêtements unisexes, des choses originales (je pense que m'habiller "original" pourrait m'aider), mais également des vêtements féminins, pour essayer, et des chaussures, féminines, elles aussi, si j'arrive à en trouver à ma taille.
La robe que j'ai trouvée est assez jolie, c'est ce qui m'a convaincu de la prendre. C'est une robe longue aux tons orangers, sans manche, avec une légère échancrure que personne ne nommerait décolleté. Elle est simple, « passe-partout », portée sous un pull elle peut aisément se faire passer pour une jupe. Pour la taille, je vais rapidement être fixé ; car je n'ai pas osé l'essayer sur place, elle est sans doute trop grande. A la caisse le vendeur avait l'air défoncé, ses gestes ne semblaient pas vraiment venir de sa décision, comme s'il en était davantage le témoin que l'auteur ; il n'a pas fait attention à moi. L'endroit était plutôt joli, ils l'avaient tapissé de photos de célébrités passagères dont aucune ne me rappela quoi que ce soit ; il avait sans doute fallu de nombreuses heures pour tout recouvrir, c'était assez impressionnant. Quelques personnes traînaient silencieusement autour des présentoirs, fouillaient, s'approchant de miroirs -parsemés ici ou là, de courts miroirs- afin de vérifier l'accord de couleurs avec le teint de leur peau. L'une d'elles reteint particulièrement mon attention, un client qui était peut-être une cliente… ou une cliente qui était peut-être un client… :très maquillée, visage consciencieusement pâli, rien n'était sûr. Je l'ai longtemps observée: sa façon d'être habillée, de se tenir debout, de marcher, et surtout cette étrange pâleur équivoque. C'était un homme je pense ; ça m'a rassuré, je crois même que je vais bientôt m'en inspirer. Sur le trajet m'amenant à la boutique j'avais décidé de ne regarder personne, et je m'y suis tenu. Au retour, par contre, j'ai croisé quelques regards, en m'efforçant de paraître tout à fait naturel, sûre de moi. A vrai dire, je ne peux en tirer aucune conclusion. Ils m'ont regardé bien sûr. M'ont-ils regardé bizarrement ? Je ne sais plus vraiment. Peut-être. Oui peut-être. Mais je n'en suis pourtant pas si certain. Tout est si étrange en moi, tout est si troublant. Je me suis déshabillé et j'ai enfilé la robe face au miroir. Elle est en effet légèrement grande et mon corps m'est apparu vertical comme jamais. Je ne me suis pas attardé. Je me suis rendu à la salle de bain pour recouvrir mon visage de talc. Un masque blanc. Un masque blanc pour me dissimuler, un masque blanc pour devenir autre. Je me suis senti très triste ensuite. Mon image, le reflet de ma face pâle et de cette robe sur mon corps: je me suis senti nulle part, en dehors, loin… loin de toute possibilité. Je me suis allongé - comme d'autres sans doute parfois s'affaissent, comme d'autres sans doute parfois s'écroulent- et j'ai cherché la fraîcheur du sol ; je n'ai pas réussi à pleurer. Le temps a ainsi passé. Sans réelle pensée. Juste une douleur. Une folie peut-être. Puis je me suis endormi. J'ai rêvé. J'ai rêvé de ma robe au-dessous d'autres visages, des visages sans lèvres dont les paupières avaient semble-t-il été brûlées. Ou peut-être cousues. Si je m'approchais, ces êtres s'immobilisaient. Et leurs pupilles, alors immenses, devenaient miroirs ; mon visage s'y reflétant n'était qu'une plaie pleurant des larmes noires. Je me suis alors réveillé une première fois. Le rêve restait en moi. La pièce était sombre, je n'avais aucune idée ni de l'heure ni de la durée de mon sommeil. Je me souviens avoir alors essayé de bouger mais je me suis senti très lourd, trop lourd, et le sommeil m'a finalement repris. Je pense m'être à nouveau plusieurs fois réveillé. Apeuré. Mais je n'en ai que de très vagues et incertains souvenirs. Mes rêves ont dû ensuite s'apaiser. Car lorsque la clarté du jour a finalement eu raison de ma fatigue. Et que mes yeux se sont ouverts. Je crois bien que je souriais. Je me suis levé et je me suis approché de la fenêtre. La lumière extérieure était très belle, après plusieurs jours grisâtres une nouvelle ère semblait débuter ; la démarche des passants paraissait légère et énergique, il ne semblait pas y avoir le moindre vent. Je suis resté quelques minutes à regarder ce bout du monde qui m'est pourtant si familier. Puis j'ai pris rapidement un bain. Et je suis sorti marcher. J'ai dû rentré il y a seulement une heure. J'ai arpenté les allées du parc jusqu'à ce que la nuit commence à les effacer. J'y ai retrouvé de l'espoir, sans grande raison pourtant, mais, moi qui suis pourtant d'un naturel pessimiste, j'ai parfois l'impression que cette transformation est une bonne chose : le fruit d'une logique qui me dépasserait mais qui me serait bénéfique. Peut-être mon cerveau a-t-il juste besoin d'un peu d'espoir, et que sortir de la réalité est la seule voie où il puisse en trouver… Cela me fait peur également, évidemment, mais les phases d'exaltation dans lesquelles ces pensées me plongent sont désormais les seules éveillant en moi du courage.
Je n'ai pas eu besoin de me raser : je n'ai plus à le faire, tout poil a désormais disparu. La peau de mon visage est parfaitement lisse, elle semble avoir retrouvé sa douceur de l'enfance. J'ai rassemblé le maquillage que j'ai acheté ce matin : un rouge à lèvres (un « marron » à lèvres plutôt), du mascara pour mes yeux, du gris pour mes paupières, un fond de teint, et une poudre très pâle presque blanche à déposer dessus (à la caisse j'ai vu que la vendeuse m'observait, timidement, mais elle n'a rien dit et ça ne m'a pas gêné, j'ai d'ailleurs ressenti toute la matinée une impression curieuse, comme une sorte d'ivresse, comme une quasi-indifférence aux événements extérieurs). Je me suis installé une nouvelle fois face au miroir, perplexe, légèrement en colère peut-être, et j'ai commencé. Je pensais avoir plus de difficulté. Ça ne m'a pas paru aussi délicat que je l'avais imaginé. Dès la première fois je suis arrivé à quelque chose qui était net de bavure : le rouge à lèvres aurait sûrement pu être plus beau et plus parfaitement mis, le mascara plus régulier, mais le tout n'était pas si mal apposé. C'est en les teintant que j'ai remarqué la longueur de mes cils ; mes yeux s'en sont alors trouvés changés, ils semblaient plus grands, plus ouverts, et plus jolis : mes yeux m'ont étonné. J'ai tout effacé plusieurs fois afin de recommencer. J'ai pris de l'aisance, finissant de plus en plus rapidement ; j'ai par la suite décidé d'épiler légèrement mes sourcils et de les teindre avec un peu de mascara. Petit à petit, j'ai ainsi vu apparaître un nouveau visage dans le miroir : un visage inconnu, un visage étrange, un visage plus féminin sans aucun doute. Un visage qui m'a plu… oui, je dois l'avouer, ce visage m'a plu. Ce que je n'ai pas aimé, par contre, c'est la sensation que ce maquillage laisse sur ma peau … une sorte de sécheresse, l'impression en tout cas d'avoir effectivement quelque chose sur la peau, et de ne plus vraiment pouvoir la toucher. J'en avais peut-être tout simplement trop mis.
Je suis resté trois jours à la maison, maquillé. Trois jours passés à m'entraîner, à travailler mes gestes, à chercher également un ton de voix plus haut, un ton de voix féminin. Je ne sais pas qui j'ai essayé de copier, mon idée de la féminité sans doute, peut-être ; une certaine façon de se mouvoir en tout cas, de saisir les objets, un certain port de tête, un joli et doux sourire. Je me suis d'abord concentré sur mes mains, sur le mouvement de mes mains ; en cherchant à sentir davantage leur poids, en cherchant à désolidariser le mouvement de l'avant-bras et celui de la main ; mettre les mains légèrement en retard par rapport aux avant-bras, les laisser traîner un peu à chaque mouvement, les laisser légèrement pendre. Un peu comme ferait un mime de spectacle. Mais en cherchant à ce que ce soit toujours discret, jamais exagéré ; remarquer les lignes que font ces mouvements dans l'air, sentir ces lignes plus belles, plus gracieuses, plus courbes peut-être. Pour y parvenir j'ai tout d'abord ralenti mes gestes, me concentrant sur ma main, pour sentir son poids donc, surtout ; je me suis entraîné à toute sorte de choses, la prise d'objet, ouvrir une porte, écrire, préparer le repas, manger, ouvrir la fenêtre, tirer les rideaux, etc. Pour tous les autres gestes, sentir le poids de mon corps et le ralentissement du mouvement furent aussi les règles principales. Au fil des heures je crois avoir vraiment attrapé quelque chose, une certaine souplesse, comme une légère petite danse, un petit ballet. Je me suis allongé plusieurs fois, j'avais besoin de faire des pauses ; je restais alors immobile, sans pensée dont je me souvienne -ma pensée n'est sans doute allée nulle part bien longtemps, elle n'a jamais vraiment dû décoller de cette ronde de gestes, de cette ronde obsessionnelle de gestes. Ainsi, avec l'aisance acquise par la répétition, naturellement, sans que je m'en aperçoive vraiment, mes gestes ont petit à petit repris de la vitesse. Mais sans perdre quoi que ce soit de cet apprentissage. La souplesse est restée, je n'avais plus vraiment à m'appliquer, plus même vraiment besoin d'y penser. Ce fut ensuite au tour de ma voix. J'ai ressorti un enregistreur dont je ne m'étais jamais vraiment servi, un appareil numérique de la première génération dont le rendu vocal est très fidèle. Je me suis assis par terre, j'ai fermé les yeux et j'ai tenté de hausser ma voix -je parlais du nez, je serrais le ventre, pour m'aider à atteindre une hauteur de voix que j'espérais appropriée. Je ne savais pas bien quoi dire… : alors je racontais que j'essayais de monter ma voix, que je parlais du nez, que je serrais mon ventre, et que j'espérais donc que cette hauteur de voix serait appropriée… Les fins de phrases dérapaient presque toujours, ma lourde voix voulant en fin d'effort remonter à la surface. Mais en stoppant la machine j'ai pensé que ça pouvait peut-être aller. Non, absolument pas, pas un instant ce que j'entendais sortir de la machine pouvait être pris pour la voix d'une femme. Non, c'en était même effrayant tellement je semblais en être loin, trop loin. Tout alors pouvait être remis en question : si je n'arrivais pas à trouver un ton de voix plausible rien n'était désormais possible. J'essayais de ne pas y penser davantage, et remettais la machine en route. Cette fois-ci, je me suis mis à parler avec un accent régional : je ne sais pas pourquoi, ça m'est venu comme ça. Ma voix était toujours haute évidemment et je parlais avec cet accent qui n'avait jamais été le mien mais que j'avais souvent entendu… je me suis très vite dit que c'était ridicule, que même l'accent n'était pas ressemblant, et j'ai arrêté l'enregistrement. A vrai dire ce n'était pas si mauvais, c'était en tout cas meilleur que la première fois. Cela m'a beaucoup surpris. Le fait de parler avec cet accent m'enlevait je pense des habitudes d'intonation que j'avais normalement dans mon phrasé ; et c'était mieux, ma voix s'y perdait, elle semblait se décoller de quelque chose. Oui, c'était mieux. Mais ce n'était malheureusement toujours pas féminin… Par la suite j'ai mangé, lentement, tristement… Et je me suis couché. Lorsque je me suis réveillé j'ai senti qu'il faisait assez froid et je suis resté allongé. La pièce était assez claire, laissant le sommeil petit à petit s'évanouir je pensais : je me remémorais ma quête de la veille, pensant surtout à l'impasse dans laquelle je risquais de me retrouver. Je me suis alors mis à parler -faiblement, très faiblement- récitant un poème de cet auteur justement pour qui la femme est l'avenir de l'homme : Rien n'est jamais acquis à l'homme. Ni sa force ni sa faiblesse ni son cœur… Ma voix était étrange, sans force, j'avais du mal à prononcer chaque mot, …Et quand il croit ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix. Et quand il croit serrer son bonheur il le broie…. Je ne sais plus sur quel mot cela s'est produit pour la première fois: ma voix s'est tout à coup décrochée et un son étonnant a alors résonné dans la pièce. Je me suis arrêté, surpris, et troublé. J'ai repris le poème et cela s'est à nouveau produit, le même étrange son, le même étrange déraillement de voix. J'ai essayé d'enchaîner les mots : …Sa vie est un étrange et douloureux divorce. Il n'y a pas d'amour heureux…, ils hésitaient entre les deux tons, s'en trouvaient déformés et ne devaient sans doute pas être compréhensibles. Puis cette voix surprenante a semblé petit à petit s'imposer, j'arrivais à la conserver de plus en plus longtemps, c'était maintenant elle qui semblait être parasitée par l'autre voix. J'ai répété le poème pour parvenir à le réciter entièrement ainsi. En moi la tension montait, j'étais très énervé -sentant que je tenais peut-être quelque chose d'essentiel, qu'une maladresse pouvait me faire échapper. Je faisais défiler les mots, j'en étais la source et le témoin fébriles. Je réussis alors, deux fois d'affilé, à terminer ainsi ce poème ; j'enchaînais immédiatement : Rien n'est jamais acquis à l'homme. Ni sa force… Tout en récitant, je me levais, maladroitement, pour m'approcher de l'enregistreur et l'enclencher… …qu'on avait habillés pour un autre destin…, dites ces mots ma vie et retenez vos larmes… j'essayais de ne penser à rien d'autre, juste à laisser les mots passer, s'engendrer les uns les autres …Et ceux-là sans savoir nous regardent passer…, …Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard…, j'approchais de la fin dans une sorte de transe, une fièvre froide…, …Il n'y a pas d'amour heureux. Mais c'est notre amour à tous deux. J'arrêtais en tremblant la machine. Je me souviens avoir alors essayé de retrouver mon calme, fermant les yeux, surveillant attentivement mon souffle -tentant également de garder cette voix dans ma gorge, même sans parler, comme si j'arrivais à la sentir physiquement en moi. J'étais épuisé. J'ai senti que j'avais froid, j'ai enfilé un pull et suis retourné m'asseoir sur mon lit. En enclenchant la touche de lecture, je tremblais encore. Il y eut un court silence et le poème a commencé : ce fut une expérience que je n'oublierai sans doute jamais, cette voix venait de moi et me semblait pourtant totalement inconnue, cette voix était comme je la recherchais, peut-être mieux même, plus parfaite, cette voix allait vraiment pouvoir m'accompagner. Je l'ai réécoutée sans doute des dizaines de fois, répétant notamment parfois ce que j'entendais -comme un écho.…J'ai continué à parler toute la journée…
Lorsque je me maquille et que je m'habille en femme, c'est comme si les autres gestes suivaient naturellement, comme s'ils étaient appelés par cette image dans le miroir et par ce que ma peau sent de mon accoutrement vestimentaire. Mes gestes semblent automatiquement changer, se féminiser. Je ne l'ai pas vraiment remarqué la première fois -sans doute parce que je recherchais cette féminisation- mais c'est également arrivé je pense, mon maquillage et la vision dans le miroir de ce maquillage sur ma peau avaient certainement fait une partie du chemin. Je ne saurais pas bien expliquer pourquoi. Je ne pense pas non plus avoir vraiment modifié ma voix ; ma voix semble en réalité avoir mué à nouveau, je semble juste être allé en chercher une qui était là toute prête.
Je suis allé dans un de ces nouveaux bars qui ont été installés en sous-sol ces dernières années. Ce ne sont que des bars de nuit pour la plupart, ce ne sont pas forcément de grands endroits, et une fois à l'intérieur ils ressemblent beaucoup aux bars traditionnels. Celui d'hier était pourtant assez original. Il y avait un coin salon où deux grandes bibliothèques proposaient de la lecture aux clients, et également des tableaux aux murs que je n'ai pas compris mais que j'ai tout de même aimés. La lumière était confortable et les fauteuils paraissaient l'être également. J'ai commandé un cocktail, la serveuse n'a pas semblé réagir à mon allure, et je suis resté au bar pour le boire. Je le remuais à l'aide de mes pailles, sans trop oser regarder autour de moi. J'avais très peur de croiser un regard, un regard interrogateur, accusateur peut-être. Très concentré sur mon cocktail je l'ai bu très rapidement, puis j'en ai commandé un autre à une serveuse toujours aussi indifférente. Je suis sorti de chez moi assez souvent ces derniers jours et les regards étranges ne m'ont pas paru aussi étranges que précédemment, je pense être assez crédible désormais en tant que femme. Ma technique de maquillage a beaucoup évolué (finie notamment cette impression d'épaisseur sur la peau), et mes gestes me surprennent chaque jour par leur naturel; je me crois même incapable de revenir à mon ancienne gestuelle. Mais hier soir, dans ce lieu propice à la promiscuité, où la promiscuité est même l'une des attentes de la plupart des visiteurs, je tremblais, je n'en menais pas large comme l'on dit. Pourtant j'y étais, je me suis lancé, encore une fois. J'ai appris à faire cela ces derniers temps, à prendre des risques sans même pouvoir les mesurer, sans même finalement essayer. Comme des phases d'ivresse où le plongeon dans l'état est à demi-conscient, des phases que l'on qualifierait aussi je pense d'hystériques. Oui, je rentre dans des états où je ne me contrôle plus vraiment, où mon culot me surprend, où la situation dans laquelle il m'entraîne ne me parait pas vraiment réelle, où je joue avec des faces de ma personnalité qui m'étaient jusqu'ici inconnues ou inaccessibles. Oui, j'étais là dans ce bar. Fébrile tout de même, dans l'attente de quelque chose. Dans l'attente que quelque chose se passe; que quelqu'un passe, que quelqu'un s'approche et me parle; une première conversation ainsi, en femme, une autre forme d'ivresse, encore inconnue; un saut dans cette nouvelle ivresse. Alors je buvais, une ivresse entraînant peut-être l'autre. Je n'étais pas saoul. Juste ce qu'il faut d'alcool pour se détendre; j'attendais. Une femme s'est installée sur le haut siège à coté de moi. La serveuse l'a saluée, un salut plein d'habitude, pas très chaleureux. Elle devait être aux alentours des quarante ans, difficile d'être précis. Assez forte, ses yeux semblaient saturés de lassitude, en partie déjà morts. Elle eut du mal à se hisser, son geste fut très lent, comme s'il lui fallait du temps pour donner des ordres à son corps. Elle me jeta un rapide regard à la fin du mouvement lorsque celui-ci fut enfin assuré. Elle ne reconnut en moi personne qu'elle avait déjà rencontré, et c'était tout ce que regard voulait vérifier je pense. Elle commanda une bière, et tenta d'accrocher une conversation avec la serveuse: « Il est pas là Rémi? ». Sa voix était assez rauque; l'alcool et le tabac sans doute. Non Rémi n'était pas là lui confirma l'autre, elle ne l'avait pas vu hier non plus ajouta t-elle. Mais il fut difficile d'enchaîner, les phrases entre elles-deux étaient distribuées à grande peine et la serveuse ne semblait pas vouloir y mettre du sien. Alors ce fut à nouveau le silence. La femme buvait, les yeux dans le vide, puis reposait son verre sans jamais pour autant le lâcher des mains. Elle sortit son paquet de cigarettes de son sac, à nouveau, elle avait déjà fumé sitôt installée, et m'en proposa une que je refusai. « C'est bien de pas fumer, fit-elle. Moi je fume trop, cigarettes sur cigarettes, mon toubib m'engueule tout le temps ». « Vous avez jamais fumé?... » dit-elle de sa voix décidément très rauque. « J'ai essayé mais je ne m'y suis jamais vraiment mise... » … : j'ai fait l'accord !: j'ai parlé lentement, j'ai contrôlé ma voix, et j'ai réussi à faire l'accord ! ; à dire vrai, cela n'était pas très important, vu que j'ai par la suite constaté qu'elle n'en faisait aucun elle-même. Car la conversation continua . Elle avait besoin d'une oreille, et apparemment je faisais suffisamment l'affaire. Elle râla beaucoup. Après son travail, après son voisin, après ce Rémi. Et j'en passe. Elle fuma effectivement beaucoup, but pas mal également ; elle m'offrit un verre et je lui rendis ensuite la pareille. Moi j'écoutais, gentiment, donnais parfois mon avis, ou un conseil. « Vous devez avoir raison, me dit-elle, on voit que vous savez prendre soin de vous, vous êtes vraiment élégante. » : elle insinuait ainsi qu'elle ne savait pas prendre soin de sa vie, et que l'on pouvait le voir dans sa façon de se maquiller et de s'habiller. Pour elle tout était lié. J'avoue ne pas avoir su si je devais lui donner raison ou pas. Elle me prenait pour une femme ; il n'y avait pas de doute, pour une femme élégante même, qui savait prendre soin de sa personne. Elle touchait souvent son chignon : ses cheveux m'apparurent d'une couleur incertaine, le gris semblait s'y battre avec un restant de teinture, ce n'était pas d'un effet bien beau. « Moi c'est Cathy » dit-elle, me prenant par surprise. Je me devais de lui répondre, de lui donner mon nom, mon prénom plutôt, en retour: « Paule, enchantée... ». Pourquoi Paule? je n'en ai aucune idée, c'est le premier prénom utilisable à m'être venu en tête. Il ne me plait guère d'ailleurs, il faudrait que j'essaie d'en trouver un autre. Je suis partie avant Cathy, dont la tête s'enfonçait de plus en plus dans les épaules. «Salut Paule, à la prochaine ! » «Salut Cathy! ». Je suis rentré satisfait ce soir-là, très satisfait. J'avais du mal à croire que ça avait marché. Et pourtant, il n'y avait pas de doute: ça avait marché.
Je suis ressorti dès le lendemain soir. Mais pas au même endroit, notamment parce que je ne voulais pas revoir Cathy je pense. J'étais très énervé, positivement énervé: plein d'énergie. L'expérience de la veille m'avait fait beaucoup de bien, je sentais que les choses avaient changé, peut-être pouvait-on douter me disais-je : me trouver ambigu, androgyne probablement, mais le monde -sans qu'il n'en sache rien- semblait être en train de m'accepter, inévitablement. Puis je basculais, doutais à nouveau, énormément. Surtout à l'heure de sortir. Et en marchant dans la rue, au moment de choisir un nouvel endroit public où tout pouvait évidemment se dérouler très différemment de la veille. Il faisait sombre, comme toujours le soir dans ce quartier où je venais finalement d'atterrir. Je trouvais pourtant ces rues trop éclairées, je n'avais pas envie que quiconque croise mon visage avant de rentrer dans l'arène : avant d'entrer dans un de ces bars qui ne ferment que très tard, qui ne ferment qu'aux heures de retour des chats. Celui que j'ai choisi était plein de rouge, plein de velours rouge. De banquettes rouges, et toujours de sièges hauts rouges pour le bar. Plutôt atemporel: si ce n'était les tenues des clients et quelques signes inévitablement modernes, on aurait pu se croire dans un autre siècle. J'ai une nouvelle fois choisi le bar, puis un cocktail, de couleur rouge, le seul vraiment adapté à la situation m'a t-il alors semblé. Un jeune type est arrivé. Il a commandé une bière et s'est assis à deux chaises de moi. Il semblait discret, et très poli. Il ne me regardait pas, mais je pense qu'il savait déjà à quoi je ressemblais. C'était une impression, une drôle d'impression, l'impression que ce type était comme moi, toujours à observer brièvement les gens avant de s'installer près d'eux. Ou même à jeter un oeil à tout être humain dans son champ visuel, comme s'il recherchait, comme si nous recherchions quelqu'un. Je suis donc pratiquement certain que ce type avait choisi de s'installer là. Je ne savais pas si j'en étais la raison, mais rien chez moi ne l'avait en tout cas fait changer d'idée, et ce n'était déjà pas si mal. Ce type me parut vraiment étrange, je ne saurais dire pourquoi mais il me semblait étrange, étrange et inoffensif. Il lisait un petit carnet que je l'avais vu sortir de sa poche. Un petit carnet à spirale où il devait parfois prendre des notes. Il avait ainsi trouvé une occupation, à se relire, ça lui évitait certainement de rester là à ne savoir que faire, seul à ce bar, comme un homme seul, à boire pour ne pas trop s'ennuyer. Je m'identifiais à lui. Moi qui n'étais pourtant plus vraiment moi désormais, moi qui n'étais donc plus vraiment comme lui. «C'est des poèmes? ...» Je m'étonnais une nouvelle fois de mon culot. C'était une véritable surprise. Et je me répète, c'était comme une plongée dans l'ivresse, comme si je n'étais pas vraiment maître de la chose. Je n'en conclurais évidemment pas qu'ainsi je devenais femme. Non. Mais je suis en train de changer. La situation folle dans laquelle je me trouve me fait perdre mes repères et mes habitudes comportementales. Mes barrières cèdent, elles cèdent brusquement, comme un barrage qui tout à coup craque, ou même (pour reprendre un peu le thème de l'ivresse et trouver quelque chose de positif) comme un bouchon de champagne qui saute...« -Non, c'est des trucs comme ça que je note, c'est pas très important» -Ah !… Et c'est intéressant à relire? ... -Hum ...oui, parfois… amusant, en tout cas, des fois… Mais ce n'est pas très intéressant d'en parler!… (et il rangea le carnet dans sa poche). -Vous allez vous ennuyer maintenant si par mon indiscrétion je vous fais perdre votre lecture... vous n'allez plus savoir où regarder… Il va falloir me parler alors... Ou vous cacher derrière votre bière… mais ce n'est pas bien haut...-Mais je vous parle... Non ??…-Oui, oui. Et de quoi me parlez-vous donc alors?-Je ne sais pas... Parlons de vous si vous voulez?-Non merci je ne veux pas... Vous n'avez rien d'autre?-Vous savez, je ne suis pas doué pour ce genre de chose.-Oui je sais… imaginez-vous que je m'en rends compte...-Merci...-De rien !… Il s'est détendu à ce moment-là. Au début, lorsque je l'avais interrogé à propos de son carnet, je ne suis pas sûr qu'il ait croisé une seule fois mon regard, il gigotait, plutôt d'arrière en avant, baissant légèrement la tête, le regard perdu devant lui mais accroché en nul point; il était assez touchant, sa timidité était très enfantine, j'arrivais une nouvelle fois à l'identifier à ce que j'étais. Oui maintenant il se détendait un peu, mon ton de moquerie le faisait sourire davantage... et son regard glissait lentement mais sensiblement vers ma direction. J'avais même par deux fois attrapé ses yeux - noirs et peu ouverts- au bout de mes phrases. Alex qu'il s'appelait. Moi, ce fut Laure -je ne sais toujours pas comment ces prénoms me viennent. J'ai réussi à faire parler Alex. Il avait étudié les mathématiques, mais ne s'en était jamais servi. Depuis ce temps, depuis la fin de ces années d'études, il faisait la surveillance de la cour d'une école primaire et travaillait parfois le week-end comme serveur chez un ami qui tenait un restaurant. Non il n'avait pas de petite amie répondit-il, gêné, à mon indiscrétion. C'était la première fois qu'il rentrait dans ce bar. Il avait assez souvent des insomnies, me dit-il, suffisamment régulièrement pour que ça change une vie, insista-il. Mais jamais pourtant il ne se retrouvait à boire en pleine nuit dans un endroit comme celui-ci. Parfois il sortait marcher dans les rues, pour se détendre et éviter de rester inutilement au lit à s'énerver contre la désertion du sommeil. Et c'était ainsi qu'à plusieurs reprises il avait été tenté par ce bar. Aujourd'hui il était rentré, voilà tout ; il ne pensait pas que cette nuit ait quoi que ce soit de différent, non c'était plutôt son envie qui, à force de mûrir, l'avait ce soir finalement décidé. Il me regardait toujours très peu, même si cela arrivait parfois lorsque, sur une remarque, il enclenchait presque involontairement un plus large sourire. Sourire qu'il détournait aussitôt. Comme si sa timidité n'arrivait jamais à le donner vraiment. Moi, cela me mettait en confiance. De ne pas me sentir observée, scrutée. Oui la timidité de ce jeune type me faisait me sentir bien, hors de danger. Je naviguais à vue sur mes deux saouleries (l'alcool commençait alors son effet). Nous parlâmes encore un bon moment. Il m'avoua être solitaire; il n'avait que sa mère pour famille et éprouvait de plus en plus de mal à prendre plaisir à la voir. Son carnet était son compagnon, une manière de ne pas perdre ses pensées. Ne pouvant assez souvent les partager avec autrui, ce carnet était avant tout un moyen de s'en souvenir, et d'en poursuivre le fil. Ne pas trop se perdre, ainsi, comme un leitmotiv, ne pas trop se perdre; une sorte de garde-fou donc, un "garde folie" me dit-il... C'est à ce moment-là qu'il s'arrêta de parler. Et qu'il décida de partir... Il pensait je suppose que l'alcool lui en avait trop fait dire, qu'il ne s'était pas suffisamment contrôlé ; me lâchant des mots sans doute habituellement réservés à son carnet justement. Mais c'était un solitaire, un vrai de vrai -je le savais moi qui en étais tant un... - un vraiment tout seul, un que la folie nargue et drague, un qui n'a pas vraiment choisi, un qui essaye de s'y faire en construisant comme il peut sa solitude. Qui en souffre, qui a énormément besoin des autres. Et d'un autre, surtout. A qui se confier, quelqu'un à qui tout lâcher. C'est pourquoi il est parvenu à me laisser ses coordonnées… Vainquant sa timidité. Une sorte d'acte de violence interne. Ses mains tremblaient et je fus étonné que les miennes ne fassent pas de même. Je l'ai remercié. Et il est sorti, fébrile et maladroit. Je me suis promis de l'appeler rapidement. Je savais son attente commencée. Et qu'elle risquait même de l'obséder. J'ai ensuite fini lentement mon verre. Il était très tard. A l'heure où il n'est même plus possible de dire qu'il est également très tôt …il était vraiment très tard. Tout le monde semblait saoul et épuisé. Mes pensées s'organisaient mal mais cela me fut agréable. Personne ne me remarqua je pense lorsque je sortis.
Il est des vérités que l'on oublie parfois: Une femme ne sait pas ce que c'est d'être un homme et un homme ne sait pas ce que c'est d'être une femme.
Je ne sais même pas ce que c'est d'être un homme. Je sais encore moins ce qu'est d'être une femme. Je sais juste qu'un homme n'est pas une femme et qu'une femme n'est pas un homme. Et que je ne sais plus ce que je suis.
Ce qui est troublant finalement pour un garçon, pour un homme, c'est la façon dont les filles choisissent les garçons, les hommes. Notamment en pensant au fait, non négligeable, que l'homme, en étant généralement plus fort physiquement que la femme, pourrait avec malchance s'avérer dangereux pour elle: il peut profiter de cette force justement pour imposer son désir et la mal traiter. La question n'est pas négligeable ai-je dit. Je ne me la suis jamais posée jusqu'alors, alors que j'étais homme, mais désormais, au moment où la question d'une sexualité se pose à moi, c'est naturellement la première chose à laquelle je pense. Dans la misère sexuelle qui est mon sort depuis si longtemps -devant ce manque, ce manque que même la peau ressent- l'éventualité de rapports homosexuels m'a (dois-je dire "m'avait"?) déjà traversé l'esprit. Oui. Juste pour être touché. Pour être enfin touché. Pour faire exister mon corps, pour exister. J'aurais peut-être pu fermer les yeux pour m'y aider. Je me disais qu'être touché par un homme ou par une femme ne devait pas être bien différent, que l'essentiel alors résidait surtout dans le fait d'être touché. Une homosexualité induite par le manque de succès, par l'échec de l'hétérosexualité, cela devait sans doute parfois arriver. Si les femmes ne s'intéressent pas à certains hommes, je pense que cela en pousse sans doute certains vers l'homosexualité. Non par goût, mais par besoin d'amour et de sexualité. Je suis certain que les hommes entre eux n'ont pas les mêmes critères de sélection, je suis certain qu'entre hommes, dans le milieu homosexuel, une sexualité est beaucoup plus accessible. Je me suis en effet posé ces questions mais, même en y mettant tous mes efforts imaginatifs, je ne pouvais imaginer toucher à mon tour un corps d'homme. Chaque fois cette vision me repoussait, je ne m'en savais pas capable, d'une manière évidente, définitive... Alors, maintenant, que faire? Cela a-il également changé en une nuit? Une simple projection imaginative, psychique, semble me montrer que non. Mais peut-être n'est-ce plus aussi clair que ça l'aurait été précédemment. Cela va-t-il donc changer alors? Mon nouveau corps, mon corps de femme, va t-il désormais se mettre à m'imposer ses désirs? Ses désirs d'hommes? Ces désirs d'hommes? Il m'arrivait déjà parfois de trouver des hommes beaux. Parfois. Avant. Des hommes de la rue le plus souvent. Un ou deux acteurs aussi certainement, la première fois que je les ai vus. Seront-ils ceux-là que je vais désormais désirer? Comment mon désir irait-il se construire? Est-il en partie déjà là ou va t-il maintenant se former et apparaître? Sur quoi donc se fondera-t-il s'il apparaît? Je me souviens que les amies femmes que j'ai pu avoir n'avaient semble-t-il pas les même critères de beauté masculine que ceux qui pouvaient alors être les miens: elles ne trouvaient pas forcément beaux les hommes que je trouvais beaux. Loin de là même apparemment. Aurais-je alors maintenant des goûts similaires aux leurs? Et puis pourquoi cette séparation "Il m'arrivait déjà parfois de trouver des hommes beaux"? Pourquoi cet imparfait et non pas un passé composé: "Il m'est déjà arrivé de trouver des hommes beaux"; je fais une réelle séparation. Serais-je en train de définitivement admettre, d'accepter mon nouvel état? Pourtant, je me sens encore homme. Tout mon vécu, à part ces derniers jours peut-être, est celui d'un homme. Toute ma mémoire est celle d'un homme. Toutes mes pensées donc?? Je me pense encore homme, malgré ce corps. Je me pense homme avec un corps de femme. Mais ce corps va t-il désormais influencer mes pensées, par ses sensations, ses désirs et tout ce qui fait qu'il est corps de femme ? Va-t-il me transformer, me "commander" ? Soumettre mes comportements à ses désirs ? Tromper mes pensées ? Va-t-il "féminiser" ma psyché? Me faire donc totalement femme, me « finir »... Cela m'effraie un peu ce pouvoir que ce corps pourrait avoir et je crois encore vouloir lutter pour contrer cela, lutter pour encore rester un homme. Pourtant lorsque je me caresse et que j'y prends du plaisir, je ne peux évidemment pas dire qu'alors je me sente homme …, un homme ne ressent pas cela, je le sais. Dans ces moments je me sens sans doute femme. Ou je n'en suis pas très loin: mon corps s'impose à mon esprit, je ne pense qu'à mon plaisir et ce plaisir est féminin. Le plaisir que me procure ce corps à ces instants rend mon esprit féminin à ces instants : un plaisir totalement féminin l'accapare totalement.
Je n'ai pas écrit dans ce cahier depuis plus d'une semaine maintenant. Je ne vais pas trop m'attarder sur les rencontres masculines de mes sorties nocturnes, la plupart n'ayant réussi qu'à me mettre mal à l'aise : soit par leur niveau d'alcoolémie, soit par leurs discours trop monocordes et maladroitement libidineux. Les hommes dans les bars la nuit ne sont peut-être pas les plus intéressants, je peux en convenir, la majorité tout du moins ; je me rassure en tout cas en le pensant. Ces hommes sont perdus en tout cas, chacun à sa manière, chacun avec sa souffrance, sa rancune, son désespoir ou sa haine. Même s'ils ne s'en rendent peut-être même pas compte. Il n'est pas toujours évident d'admettre des souffrances. Avant de les juger, il faudrait savoir combien chaque homme peut endurer de frustrations, de déceptions, avant de changer significativement sa nature, sa morale : avant de perdre ses rêves. Mais je suis certain que l'on peut trouver d'autres hommes, même la nuit. Traînant autrement leurs désillusions et leurs manques. Je vais continuer à sortir, c'est de toutes façons ma principale possibilité d' « activité » sociale.
J'ai revu Alex cet après-midi. Alex est grand, maigre et maladroit. Son regard se détourne toujours. Nous avons marché près du fleuve, il ne faisait pas très beau et nous étions pratiquement seuls. J'étais content de le revoir, un peu triste pour lui, malgré tout, de n'être pas vraiment une femme, d'être imposteur, avec mes nouveaux seins, et mon visage pas si clairement féminin je pense. Alex est jeune, d'au moins cinq ans mon cadet. Je ne sais pas vraiment quoi penser de tout cela, il est possible que ce type me désire, ou tout au moins désire quelque chose avec moi. Je ne sais pas, il est tellement curieux lui aussi, j'ai bien du mal à cerner ses envies. Nous avons marché longtemps, disant beaucoup de choses sans grand intérêt et nous en apercevant. Riant parfois. Souriant beaucoup. Même si toujours son sourire s'enfuyait. Je lui ai raconté que je peignais, et il m'a dit être incapable d'un dessin qui ne puisse pas passer pour une œuvre d'enfant. Il me parla plusieurs fois de sa mère, tendrement moqueur. Pas un mot sur son père en revanche ; je ne l'ai pas interrogé. C'était une étrange ballade. Je m'y suis senti moins à l'aise que l'autre fois dans le bar, il y avait plus d'enjeu et je ne savais malheureusement pas où l'on pouvait aller. Je ne sais pas si je pouvais éprouver pour lui un quelconque désir, mais ma priorité était surtout de prendre soin de lui. De le préserver. Dans aucun cas je n'aurais voulu le blesser, le décevoir ou l'attrister. Alex pourrait devenir mon ami.
Il y a environ un demi-siècle, dans notre pays, il y eut une révolution féministe. Pas seulement dans notre pays d'ailleurs. Elle fut étendue à de nombreux autres. La position de la femme n'était pas des plus enviables, elle avait toujours été sous l'oppression plus ou moins forte de systèmes créés par les hommes. Les femmes sont parvenues à revendiquer plus de liberté vis à vis des hommes. Cette révolution fut utile. Durant les décennies qui suivirent elles ont pu accéder à la même éducation et à toutes sortes d'emplois insidieusement réservés précédemment aux hommes. Révolution nécessaire s'il en est. Mais que reste-t-il de cela pour ma génération ? Chez nous où la révolution fut très forte, sans doute à la mesure des besoins qui l'avaient précédée, les femmes sont très indépendantes et le revendiquent encore. Mais je crois que l'amour est ainsi passé à la trappe. Ou est en train d'y passer petit à petit. Tout simplement parce que l'amour n'est ni liberté ni indépendance. Il y a de la dépendance dans l'amour, de la dépendance à l'autre, de la dépendance au sentiment. Il n'y a pas de liberté, c'est un « lien », un attachement, qui exclut la liberté totale. Et les femmes sont vraiment devenues indépendantes, l'ont trop voulu. Plus beaucoup de place pour l'amour alors. L'accomplissement personnel a trouvé des voies pour s'en passer. Tout est devenu flirts, séduction, masques et dissimulations. La séduction comme recharge à ego. L'amour a petit à petit été traité comme un produit de consommation, consommer afin de recharger son ego et sa dose de plaisirs sexuels. La séduction a pris plus d'importance que l'amour, la natalité est devenue très faible et le taux de suicide des jeunes hommes beaucoup plus élevé, ils n'ont pu s'adapter, les femmes modelées par leurs rêves, et surtout leurs cultures, romans et autres, n'existaient plus, devenaient obsolètes. Bien sûr il existe encore des couples qui s'aiment, des couples attachés, dépendant l'un de l'autre, mais ce n'est plus la majorité. L'Etat, pour palier à la natalité, et sous la pression de certains groupes féminins, s'interroge sur la possibilité d'accès libre à l'insémination artificielle. Les hommes se devant sans doute de changer ont à subir la manière forte. Et il faut croire que les femmes ont vraiment souffert de soumission pour sacrifier l'amour au profit de la quête de l'indépendance. Ou peut-être n'ont-elles pas fondamentalement besoin des hommes, que ce besoin fut conjoncturel mais qu'une femme libérée n'en a pas besoin, libérée signifie peut-être libérée des hommes. C'est des hommes qu'une femme libérée est libérée, elle n'en a plus besoin. Elles pourraient même facilement se reproduire sans eux, la science le permet. Peut-on penser que « La femme est l'avenir des hommes », fut une prophétie… n'y aura-t-il un jour plus que des femmes ? L'homme au contraire reste dépendant de la femme, il n'a pas décidé cette culture de la liberté, de l'indépendance, et il en souffre. Oui, tout le monde est plus ou moins perdu, si les femmes veulent l'amour, et elles sont encore nombreuses, ce n'est pas au prix de la liberté, mais je le répète l'amour est dépendance, sinon il n'est pour moi qu'affection. Nous sommes peut-être dans un chaos, une période logique de trouble due aux nombreux changements. Oui les choses doivent désormais trouver un équilibre, petit à petit ; ça ne peut plus durer ainsi. Il faut que l'amour, le sentiment amour renaisse, se ressource régulièrement pour que l'humanité continue d'exister, non ? Mais moi, qu'ai-je à voir dans tout cela ? Ferais-je partie de cette stabilisation ? Ou serais-je la continuité de la situation existante? Serais-je juste une anomalie, ou un nouveau palier de l'évolution ? Qu'un homme expérimente ce qu'est d'être une femme, et pourquoi pas, vis et versa, que certaines femmes deviennent cette fois des hommes, est-ce la réponse de la nature à cette situation critique dans laquelle nous nous trouvons ?
J'ai bu hier soir, un peu trop, j'ai mal au crâne et suis assez déprimé. J'ai relu ce que j'ai écrit. …j'ai sans doute exagéré, je ne me rends pas compte, je ne me rends sans doute plus compte des réalités. Je vis comme exclu du monde depuis trop longtemps, et j'en suis trop frustré pour en avoir une vision réaliste. Je ne sais pas, je ne sais plus, ce qui arrive, ce qui m'arrive. Je sens que je suis en train de perdre à nouveau courage parfois. Je sens mes repères glisser dangereusement, mes certitudes flancher, de nouvelles pensées à la fois vagues et omniprésentes, brouillonnes, s'essayer à mon jugement. Je flotte, j'ai peur, peur du futur, peur de moi, de ma psyché, j'ai peur de perdre la tête.
-Salut !!
-Pardon ?
-J'ai dit : Salut !
-Salut… On se connaît ?
-Non, on se connaît pas. Ca s'est bien passé ?
-Pardon ?!
-Est-ce que ça s'est bien passé ?…
-Quoi, qu'est-ce qui s'est bien passé !?
-Ben, le passage justement…-Quel passage ?…
-Ton passage à femme …
- …
-Tu sais, je l'ai vu tout de suite, j'arrive à nous reconnaître maintenant. Nos traits ne sont pas tout à fait communs. A part nous, personne ne peut deviner, mais moi désormais j'y arrive. Y a pas longtemps que t'es passé, n'est-ce pas ? T'as l'air un peu paumée…
-Non, pas longtemps…
-Tu verras, on s'y fait très bien, et puis, si tu te mets à aimer les hommes, ce sera la partie la plus intéressante... T'es surprise, hein ? Tu croyais être toute seule ! T'es déçue peut-être ? T'es plus unique Cocotte, ha ! ha ! ha ! … Je sais pas combien on est, j'en rencontre très rarement. Il y en a peut-être aussi que je reconnais pas, sans compter les hommes.
-Les hommes ?
-Oui, eux je suis incapable de les reconnaître. Mais il est possible qu'il n'y en ait pas, que le passage ne se fasse que dans un unique sens. Tu vas avoir à méditer avec tout ça. En attendant, je suis désolé, mais il va falloir que je te laisse… A la prochaine ! Si on se recroise, t'inquiète pas je te reconnaîtrai de nouveau. Apprécie ta chance, n'oublie pas. Salut !…
Ca s'est passé il y a quelques heures, dans la rue, alors que j'étais sorti faire des courses. Une femme. Une parmi la foule. Une à qui je ne trouvais quant à moi rien de particulier. Je n'arrête plus d'y penser…
Elle avait à peu près quarante ans. Elle m'a paru heureuse. Sympathique. Je pense que ses habits étaient assez colorés mais je ne pourrais dire ce qu'elle portait exactement. Plutôt jolie. Du charme tout au moins. Les traits assez fins. « A part nous, personne ne peut deviner » m'a-t-elle dit. N'ai-je plus à m'inquiéter de mon apparence ?… Aux yeux de tous, suis-je désormais une femme ?? Sans aucun doute possible ?? Combien de gens sont comme nous ?… Et pourquoi donc n'éprouvait-elle pas plus de curiosité à mon encontre ? Oui, pourquoi est-elle partie si vite ? Pourquoi n'a t-elle pas été davantage curieuse de qui je suis ? Comment a-t-elle fait pour me reconnaître, comment a-t-elle compris ?… Qui sommes-nous donc ? Juste une évolution de l'espèce humaine ? Qu'en pense-t-elle ? J'aimerais l'avoir près de moi et lui poser toutes ces questions.
Je suis retournée ce matin à l'endroit où je l'ai croisée, juste pour essayer de la trouver, on ne sait jamais, certains êtres ont des quotidiens réglés à la minute près. J'y suis resté deux heures, autour à l'heure où je pensais l'avoir croisée, j'essayais d'être bien visible, qu'importe aujourd'hui que d'autres me remarquent… D'ailleurs elle m'a convaincue, je me sens hors d'interrogations désormais : fini le monstre !. Mes yeux regardaient tout le monde, cherchaient tous les yeux. Mais ils ne la trouvèrent pas. Il faisait froid, et j'avais froid. Surtout vers la fin. C'est notamment ce qui m'a fait finalement partir.. Qui est-elle, comment vit-elle ? A-t-elle un travail ? un mari ?? des enfants ? ? (je saigne désormais…, oui, je saigne !!… du bas, là, le ventre…) ! ! « Et puis si tu te mets à aimer les hommes » m'a t-elle dit malicieusement … Mon Dieu, que se passe-t-il ? Je ne sais pas si cette rencontre doit m'effrayer, ou me rassurer. Pourquoi moi encore une fois ? Ai-je donc fait quelque chose de particulier pour qu'il m'arrive tout cela ? Je suis sortie plusieurs fois . Je n'arrive plus à rester en place. Chez moi je marche de long en large, je m'épuise d'ailleurs de tous ces pas. Parfois je m'allonge, mais ne me repose pas. Je suis effrayé de nouveau, bien que je ne comprenne pas ce qui me fasse tant peur depuis cette rencontre. Je suis frustré de ne pas pouvoir revoir cette femme, de ne pas l'avoir retenue, de n'en rien savoir… Ni son nom, ni son age, ni la date de son passage . Rien, juste un visage de plus en plus flou au fil des heures, que ma mémoire tente désespérément de retenir. Comme pour donner une réalité plus forte à cette scène, que je ne puisse jamais douter qu'elle ait eu lieu… Oui tout ceci est fou et on ne sait jamais avec la mémoire, on n'est jamais sûr de sa fidélité, on ne sait ce qu'elle nous fabrique, on n'en doute pas assez je le sais. Que me restera-t-il de cette scène dans dix ans si je ne revois jamais cette femme ? Comment vais-je m'arranger entre ma vie et ce souvenir ? Je devrais noter et noter encore chaque détail, pour me protéger de toute création postérieure, de toute entourloupe et de toute abrasion de mes sens. Couleur de cheveux : chatain-roux, sans doute teints. Yeux : clairs, marrons ou gris. Difficile à dire ils étaient assez petits. Taille : environ ma taille. Visage : plutôt rond, nez de taille normale, ni gros, ni petit. Fines lèvres. Voix : douce, sereine ai-je envie de dire, bien que ce soit évidemment une interprétation. Vêtements : un long manteau foncé. Marron je crois. Il était ouvert sur quelque chose de couleur bleu je pense, mais je ne me souviens pas trop du reste. Chaussures : aucune idée… Il faut aussi noter ce dont je me souviens plus. Sourire franc et léger Le dialogue que nous avons eu fut donc très bref et je crois que la transcription que j'en ai fait hier est très fidèle. Elle s'est éloignée, d'une manière en rien précipitée, sans jamais se retourner.
Je suis allé au cinéma avec Alex. J'aurais envie de lui raconter s'il pouvait croire à tout cela. Alex est très à l'écoute de ce que je peux lui dire. Il est toujours aussi timide, et cette timidité est comme un mur entre nous, quelque chose réfractaire à une pleine complicité. Ses fuites perpétuelles, surtout par son regard qui ne peut guère s'accrocher au mien m'intimident désormais à mon tour. Comme si elles créaient une tension inutile, comme si elles prenaient en quelque sorte la place que pourrait convoiter la passion. J'ai de la tendresse pour Alex mais je me sens parfois trop spectateur de ses comportements, j'arrive sans doute trop facilement à comprendre ses réactions. Le film ne m'a pas intéressé longtemps, je me suis mis rapidement à penser de nouveau à cette femme. A cet être comme moi et que je ne reverrai certainement jamais. A ses propos, à son visage serein et souriant, à sa voix. Le film a défilé devant mes yeux sans jamais parvenir à attraper à nouveau mon attention. Je ne pensais plus aux personnages, je cherchais parmi ces acteurs si l'un d'eux, ou plutôt, l'une d'elles, pouvait par hasard me révéler un autre de ces êtres, une autre de mes sœurs. J'essayais alors d'imaginer vaguement leur vie, ce à quoi cette vie pouvait ressembler, si rien ne m'inspirait, si aucune image ne se créait, je me concentrais davantage espérant trouver dans cette aridité une espérance. J'observais ensuite les gens devant moi dans la salle mais rien de plus intéressant que des questions ne vint étioler mes recherches et mes raisonnements. Alex me parla ensuite du film, alors que nous marchions côte à côte sur le boulevard, espacés d'environ un mètre : un mètre joliment inconstant. Lui avait aimé apparemment, la mise en scène surtout, la « grâce » des mouvements de caméra m'expliqua-t-il. Il se retrouva d'ailleurs tellement emporté par son discours qu'il percuta en marchant un lampadaire qu'il n'avait pas eu le temps de regarder… Nous sommes allés acheter de quoi soigner la bosse causée par cette maladresse. Puis un petit verre de vin dans un bar fit figure d'anti-douleur. Ce fut mon tour alors. Je parlai davantage, alors. De ma peinture. Essayant d'expliquer ma façon de travailler et la liberté qu'elle me donnait. Oui, bien sûr que je lui montrerai des toiles, il faudra qu'un de ces jours nous passions chez moi. Ce sera sans doute plus intéressant d'en reparler alors, plein d'exemples devant les yeux. Alex sembla heureux de cela . L'alcool nous aida à nous détendre et ce moment dans ce bistrot fut tout à fait agréable. Alex s'était apaisé et je pus plusieurs fois me poser sur ses yeux.
Pourquoi lui ? Je n'en sais rien. Un peu macho sans doute, je sens que cela a joué. Pas méchant, simple à lire, aucun enjeu émotionnel chez lui m'a t-il semblé. Un peu d'humour. Bien que pas tellement drôle. Sans doute pas très intelligent. Bien que le pensant plutôt. Nous sommes allés chez lui. Simple et kitch à la fois, banal avec un semblant d'originalité, mais d'une originalité commune, populaire : banal donc. Il fut fier de me montrer l'étiquette du whisky qu'il m'a offert à consommer, je voulais bien un peu me saouler, mais j'aurais préféré quelque chose de plus doux, de plus lent. Je n'ai que rarement trempé mes lèvres dedans, l'odeur d'ailleurs m'importunait. Lui faisait le fier, il se détendait, son discours, parsemé de modestie dissimulatrice d'un ego enflant, se relâchant au fil des minutes. Je ne parlais presque pas, j'aurais voulu que je n'en aurais pas eu l'opportunité. Il y avait aux murs des reproductions hideuses de peintures hideuses, que le temps avait encore aggravé en leur donnant une couleur pisse. J'en avais marre de le voir parader, de faire le fier, heureux d'une victoire presque acquise. Moi, maintenant que j'étais là, je ne pensais pas à changer d'avis, ce serait lui, c'était mieux ainsi, qu'il ne me plaise pas, il ne me dégoûtait pas pour autant, j'avais une sorte de tendresse pour cet homme, d'indulgence. C'est lui qui était venu me parler, évidemment. Yeux avides, pas de place au doute concernant ses envies, ce fut agréable, car simple, pas de fausse séduction, pas de tromperie, il montrait simplement ce qu'il voulait et toute séduction tournait ensuite autour de ce désir, sans vulgarité. Oui, ce fut simple ainsi. Je sentais que si ça n'avait été moi, ça aurait sans doute été une autre femme dans ce même bar. C'était bien comme ça. Il n'était pas pénible, pouvait même être drôle je le répète, avec un peu d'ironie sur lui-même. Enfin, cela était au moment de la séduction jusqu'au moment où il me propose simplement de passer chez lui et que nous y allions. Ensuite dans son salon, où il se sentait roi, je trouvais que l'ironie du début manquait, mais comme je l'ai dit, je m'en fichais un peu désormais, n'attendant plus que le moment de la chambre arrive. Il s'est rapproché et a voulu m'embrasser. Je lui ai fait comprendre que je préférais que l'on ne s'embrasse pas, tout en lui faisant également comprendre que cela ne remettait pas en question notre intimité à venir. Il comprit cela sans problème. Peut-être n'avait-il juste essayé de m'embrasser par tactique d'approche et de progression, et qu'il s'en fichait totalement. Ou bien comprenait-il, d'autres femmes peut-être avaient auparavant eu la même attitude. En effet cela lui parut peut-être assez commun. Je ne sais pas. Nous sommes alors passés dans la chambre. Puis sur le lit. Il laissa la lumière allumée mais elle ne provenait que d'une lampe de chevet, et je me sentis à l'aise ainsi : pas trop visible, et capable de le surveiller lui alors qu'il voulait découvrir mon corps. Je trouvais ses mains maladroites, j'aurais fait cela tellement mieux. Mon corps ne voulait y réagir, mes seins semblaient avoir peur et n'arrivaient pas vraiment à se tendre. Au bout d'un moment j'ai tenté de ne plus faire attention à lui, d'essayer de me concentrer uniquement sur ma peau et ce qu'elle parvenait à ressentir. Je me laissais faire, je ne pensais plus vraiment, ça n'avait ainsi plus rien d'inconfortable. Puis sa main passa au cœur du sujet. Je me tendis, mais il me rassura. Il continua lentement, doucement et je sentis mes chairs l'accueillir. Moi, pendant ce temps là, je me détachais une nouvelle fois psychiquement du moment, une face posée sur les draps je découvrais avec attention ce que mon corps me renvoyait. Lui fut délicat, lent, et mon corps surpris ne se rebella pas. Ensuite, pour être franc, je trouvai le temps long. Une fois habitué à toutes ces nouvelles sensations, j'y trouvai beaucoup moins d'intérêt, et ma concentration faiblit. Je réinvestis alors petit à petit le moment pour ne devenir, alors, plus que spectateur de son labeur et de ses gémissements. Sa sueur m'incommodait et son poids sur moi me donnait chaud. Je n'osais trop le toucher pour l'encourager (et hâter la fin surtout…). Enfin ce fut fini, dans un dernier râle. Mais lui restait sur moi, se reposait plein de sueur sur moi. Je réussis à le faire se glisser à mes cotés et nous restâmes un bon moment silencieux ainsi. Cote à cote. Chacun dans ses pensées je suppose. Après j'ai du m'endormir. Au matin, je sentis dans son sommeil son corps se recoller au mien, et je partis silencieusement.
Je me suis remis à peindre. Depuis une semaine environ. C'est revenu doucement, naturellement, simplement. Ça me fait un bien fou. Je n'avais plus peint depuis cette transformation. Les idées arrivent de nouveau. Des envies de formes, de couleurs et de matière. Je passe beaucoup de temps dans la pièce qui me tient lieu d'atelier. Je me remets à penser peinture, le reste prend un peu moins d'importance. Je me réveille la nuit pour créer, ou pour voir mon travail, et comment il sèche. Je pense peinture oui, à nouveau. Des idées, des formes m'accaparent gentiment et me poussent à l'atelier. Mon dieu que j'aime cela, mon dieu comme c'est agréable. Il y a davantage de couleurs que précédemment, ou bien est-ce moi qui les trouve désormais plus vives et peux mieux en jouer, je ne sais pas, c'est encore plus prenant, encore plus passionnant qu'auparavant. Je pense parfois à Alex. J'aurais envie de lui montrer ces peintures, mais je me retiens, c'est sans doute mieux ainsi. C'est l'hiver désormais, il y a beaucoup de neige en ce moment, mais c'est aujourd'hui le verglas qui domine et rend toute circulation risquée. J'ai d'ailleurs glissé ce matin en allant chercher de quoi déjeuner, les trottoirs autour de chez moi ne sont que patinoire, seules les rues les plus passantes sont à peu près praticables. Il fait bon d'être chez soi alors, et de peindre. Je n'ai pas dormi de la nuit. J'ai rangé mon atelier, la pièce qui me tient lieu d'atelier. Et j'ai travaillé toute la nuit, les idées fourmillant comme jamais. Exalté j'avais peur, peur de les perdre, peur que ni ma mémoire ni ma vie ne me les redonnent jamais. Alors j'ai noté et tout est devenu encore plus limpide, comme dans ces rares moments de la vie ou l'on croit un instant tout comprendre, comme quelque chose qui souffle enfin et naturellement dans votre dos. Oui tout semble s'expliquer, tout faire sens. Oui comme un souffle soudain, porteur, et dont on peut sentir ce qu'il fait sur la peau. Sans pouvoir vraiment se retourner et voir d'où il vient.
Je n'ai pas dormi mais je suis en forme, heureux sur ces quelques heures. Je n'ai pas besoin du sommeil aujourd'hui, le bonheur le remplace, il fait son travail. Le soleil s'est levé tôt, il doit faire froid dehors mais la lumière est très belle, je semble de nouveau voir les formes et les couleurs. Je me sens serein. Je crois dans le futur, dans mon futur, je me sens des projets. Je sais aussi que c'est fragile, très fragile, délicat. Mais je crois que je vais arriver à traverser tout cela. Tout ce qui m'arrive et m'est arrivé. Oui je sens à nouveau de l'espoir.
J'ai rangé chez moi. Encore. Toutes les pièces. Tout est impeccable. Tout a une place désormais, une parfaite place. Et tout est désormais à cette place.
Je commence à perdre pied. A force de voir du sens partout j'en suis évidemment arrivée à la question de l'existence de Dieu. Tout me semble merveilleusement assemblé, recouvert de divin. Mais je n'ai pas tranché. Moi, j'ai toujours pensé que l'amour pouvait être Dieu, que c'était l'amour surtout qui créait ce qui est bien. Je n'ai pas dormi pendant plusieurs heures, rangeant et rangeant encore, peignant, ne jetant rien ou presque, trouvant à recycler tout ce que j'utilisais. Astucieux comme jamais, fourmillant d'idées, créatif ; serein (tout paraissait simple), et effrayé à la fois… Je viens de passer les heures les plus folles, les plus belles, et les plus intenses de ma vie où Dieu semble apparaître et disparaître, comme la folie. Je buvais beaucoup d'eau, allais ensuite longuement et régulièrement uriner. J'avais l'impression d'un lavage, un lavage du corps, un lavage de l'intérieur du corps.. Je ne sais pas bien…. j'avais soif, exaltée comme jamais. Les heures ont duré. Je ne me souviens plus vraiment quand je me suis finalement couché, puis endormi. Mais au matin tout me semblait bien. Je suis sorti dans le parc, j'ai rêvé, j'ai flâné. J'ai marché longtemps puis suis rentré, j'ai peint un peu. Maintenant je suis ici, assis à mon bureau. Et j'écris dans ce carnet.
J'ai vécu ainsi quelques jours. Je suis beaucoup sortie. Dans le monde. Parmi les yeux. Toute la journée. Je voyais partout, en les observant, des traces de ce que je semblais comprendre, de ce que je semblais avoir compris ces derniers jours au cours de mes étranges et continues périodes d'exaltation. Mais je n'arriverais pas vraiment à facilement le définir, c'était, disons, comme si je voyais tout dans toute chose, ou que je voyais quelque chose de commun, de semblable, dans toute chose. Dans toute scène entre deux passants observés dans la rue, dans tout geste, dans tout mouvement…, etc. Dans tout. Partout, comme une évidence. Dans chaque mouvement et dans chaque phrase. Et dans chaque mot même. Dans chaque nom. Et pourtant au-delà des mots, par-delà les mots. Par le mot. Oui. Surtout. Mais au-delà du mot. Par les lettres mais au-delà des lettres. Et pourtant sans nom …Une des difficultés d'ailleurs est sans doute de ne pas y donner de nom…, de s'en retenir. Oui, je trouvais de l'intérêt dans tout. Une logique dans tout. Et une métaphore dans toute œuvre. Métaphores que j'appellerais « jumelles », « parallèles », « sœurs », « voisines »…., je ne sais pas. Tout à coup rien ne semblait pouvoir vraiment me surprendre dans tout ce que mes sens me donnaient. Presque une évidence partout, dans chaque fleur, dans chaque animal, dans chaque géométrie, chaque disposition de choses que le cadre de ma vue me donnait. L'énumération pourrait être sans fin. Tout ce que j'avais vécu et souffert jusque-là semblait également me servir, paraissait avoir tout à coup sa raison d'avoir été. Et beaucoup de souvenirs, mêmes insignifiants -une phrase lue, un film regardé- refaisaient tout à coup surface comme des évidences : des messages pas assez compris. Toute chose semblait porter quelque chose de commun, quelque chose d' « évident ». Je me répète : tout prenait sens. Ma mémoire semblait également mieux fonctionner. Semblait être plus attentive. Je restais beaucoup silencieux pendant ces pérégrinations, me sentant pourtant toujours capable de trouver des mots justes si l'on m'adressait la parole -ça arrivait parfois, cela était étrange. Difficile encore une fois à raconter : ma voix était calme, mes yeux plus attentifs, davantage sur l'instant, davantage sur le présent. Je suis resté plusieurs jours comme cela. L'inquiétude du début, relative à tous ces incroyables événements, à tous ces changements en moi, à toutes ces pensées, s'est petit à petit réduite. Je m'habitue en effet à toutes ces nouvelles choses que je ressens désormais. La durée d'un état permet en principe de s'y accoutumer, de s'y adapter, la surprise et l'appréhension s'éloignent. J'ai dormi peu, trois ou quatre heures par nuit, mais je me suis sentie très en forme (à part le corps se plaignant parfois un peu). J'ai mangé léger, avec application. Mâchant longuement mes bouchées. Et ma soif d'eau s'est régulée jusqu'à devenir à peu près raisonnable. Je n'ai vu personne que je connais pendant ce temps, pendant ces quelques jours. J'étais bien, très bien, bien comme jamais peut-être. Et je le suis encore d'ailleurs, en cet instant. J'attends de voir comment tout cela me mène. Et où tout cela me mène. Je n'ai presque plus peur désormais. J'ai plutôt confiance, je m'habitue. Oui, je m'habitue à tout cela. (Je suis heureux de tout cela.)
J'ai l'impression que mes sens se sont développés, ou peut être devrais-je dire qu'ils se sont davantage ouverts. Je me sens davantage animal. Je vois mieux. J'entends mieux me semble t-il également et je remarque les odeurs comme il ne m'avait jamais semblé les remarquer auparavant. Je suis content d'écrire dans ce carnet car je sens que la certitude que j'avais hier concernant « l'unité » du monde est en train de prendre doucement le large. Comme si dans quelques jours je commencerai lentement à douter de ce que j'ai ressenti et ressens encore. Comme si je ne pouvais pas vivre en permanence au diapason de cette certitude. Comme si l'on ne devait vivre en permanence au contact de ces évidences, comme s'il me fallait petit à petit oublier ce que je vois dans tous les gestes et dans tous les mots, même s'ils me paraissent aujourd'hui encore si limpides, si lisibles. Au moins ce carnet me prouvera que quelque chose de vraiment spécial vient de se passer au niveau de ma conception du monde, ce carnet sera pour conserver une trace de ce qui vient de se passer, de cette évidence à la fois magique et logique du déroulement du monde.
Je peins, je n'arrête pas de peindre, je profite du plus que mes sens me transmettent actuellement. Je me laisse de plus en plus aller, je joue avec l'abstraction, je me sens libre. Mes tableaux, abstraits, finissent par devenir eux aussi complètement logiques, des formes figuratives finissent par s'imposer. Je cherche des titres, qui finissent toujours par m'arriver éclatants d'évidence. Tout l'art et toutes les œuvres d'art, donc, ne sont qu'une palette de métaphores de cette sensation si belle si totale que je semble incapable de pouvoir d'écrire à l'aide de mots. Sans doute parce que les mots la contiennent eux-aussi, chacun d'eux, même, d'ailleurs.
Je ne peux pas laisser s'échapper cette certitude. Il me faut en prendre soin. Il me faudra toujours me rappeler que pendant une période de ma vie j'ai pu constater que quelque chose de positif et indéfinissable semblait présent dans toute chose. Et que, surtout, j'en étais alors absolument certain. Il ne faut pas perdre cette certitude, il me faudra encore bien des fois m'en souvenir. Oui il me faudra toujours penser qu'à un moment de ma vie j'ai été sûr de la marche du monde. Bien que je la sente aujourd'hui s'en aller, s'évaporer dans mon quotidien, ce qui ne la rend pas moins vraie, mais qui me fait de moins en moins la constater dans tout, je sais que j'en aurais sans doute un jour à nouveau besoin. A nouveau besoin au moins pour mourir, pour mourir en paix.
Je peins. Je peins. Je peins. Je peins de plus en plus d'ailleurs au fil des jours. Ma peinture s'est beaucoup modifiée ces temps-ci, mais comme une évolution intéressante. Je fais de plus en plus d'abstrait, à la fois dans ce qui est représenté, mais également, en quelque sorte, dans l'exécution, ce qui la rend finalement figurative. Enfin, je m'envole… C'est pas simple à raconter… Le principal est le fait que je peins, comme je le disais, de plus en plus. La peinture m'arrive et m'envahit. Oui m'envahit : je peins même sur les murs lorsque je n'ai plus de support… Les pièces de mon logement sont désormais recouvertes de formes étonnantes, pouvant faire penser à de la nature ou à de drôles d'animaux, de drôles de choses. Je n'imagine pas la possibilité de faire rentrer quiconque chez moi désormais. Mais je trouve toujours dans la peinture quelque chose qui me couvre, qui m'accompagne. Fidèle et souvent généreuse.
Je suis arrivé le premier au musée, j'avais rendez-vous avec Alex à 15h mais j'ai décidé d'y passer un moment seul à flâner. J'ai toujours aimé ces endroits, ces œuvres surtout dans ces endroits. Je laisse juste mon regard se laisser attraper par ce qui est présent, pas besoin de tout voir, non juste se balader et se laisser attraper, voilà comme j'aime les musées depuis que j'aime vraiment m'y retrouver. M'y retrouver, ai-je écrit, le terme n'est pas anodin, je peux effectivement m'y retrouver, me retrouver moi-même en me laissant ainsi accompagner par les expressions d'autrui. Il y avait peu de monde aujourd'hui, je me suis même parfois retrouvée tout à fait seule dans certaines pièces. Seul avec ces œuvres. Me laissant bercer et attraper. Rêvassant sans fin, lentement envahi par de nouvelles idées pour ma propre peinture. La lumière, l'éclairage plutôt, est très bonne dans ce lieu et j'y viens régulièrement aussi pour cela. C'est pourtant Alex aujourd'hui qui a eu l'initiative de se retrouver ici, il aime cet endroit lui aussi. Alex, même s'il ne peut s'empêcher de me décevoir parfois, a tout de même plein de qualités. Je n'ai jamais rencontré ce genre de garçons je crois auparavant, lorsque j'étais homme. Ou peut-être ne les ai-je alors jamais remarqués… Je ne sais pas, c'est étrange. Les rencontres paraissent souvent assez étranges d'ailleurs avec le recul, quelque chose de mystérieux semble souvent y traîner. Dans les musées, je suis également souvent intrigué par les « surveillants d'œuvres », les gardiens. Souvent un par pièce, ou un à chaque intersection de pièces. Presque invisibles, toujours silencieux, presque toujours immobiles. Lisant quelque livre ou même tricotant, parfois. Comme cette femme d'une quarantaine d'années cet après-midi, que j'ai repérée au fil des années, et qui me semble si sereine. Comment cela se passe t-il ? Quel genre d'expérience peut-il être demandé afin de décrocher ce genre de travail ? Art performeurs ? Bouddhistes ? Certains ont-ils le droit de choisir les pièces où ils vont rester ? Un droit de préférence sur ces œuvres en présence desquelles ils vont passer autant de temps ? Quelle influence, d'ailleurs, ces œuvres peuvent-elles avoir sur leur vie ? Oui, que se greffe-t-il lentement ainsi en eux, notamment dans leur inconscient, des formes, des couleurs, etc., comment cela va t-il les conditionner ? Moi je suis persuadé que ces œuvres les influencent, que certains d'entre-eux demandent sans doute parfois à changer de salle, que cela est même probablement compris et accepté. Il faudrait qu'un jour je puisse leur demander, qu'un jour, j'ose les aborder et rompre leur si beau silence pour cela… La première œuvre à m'avoir attrapé aujourd'hui, celle gardée justement par cette femme sereine, ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu jusque là, un triptyque : « Œil pour œil », « Ponts », « Toile ». §Trois petites compositions, 16pouces x 20 pouces chaque, deux couleurs seulement, orange et mauve, une matière acrylique, la même utilisée par deux fois, colorée par de l'orange et du mauve donc, un gel sans doute. Rencontre entre ces deux matières, entre ces deux couleurs ; rencontre dont le triptyque raconterait l'histoire. « Œil pour œil » pour les premiers regards. « Ponts » comme des ponts se faisant entre ces deux couleurs, entre ces deux matières. Puis « Toile » enfin, comme la fusion, comme la formation d'une œuvre justement. Une osmose tout au moins, un agrément, un accord, un mélange, une descendance… Je ne saurais malheureusement mieux le décrire. La matière, brillante, capturant ainsi la lumière, est posée sur les fonds un peu à la façon dont on trouve parfois une sorte de terre sur les plages (ou de crotte peut-être, oui qu'est-ce donc au fait ? …). J'y suis resté plusieurs minutes devant ces tableaux, comme parcouru d'une affection amoureuse. Puis j'ai repris doucement ma promenade. Il va bientôt me falloir retravailler. Je crois que je me suis mis à y penser à ce moment-là, après cette œuvre. J'avais repoussé cette question ces derniers jours, mais l'état de mes finances commence à devenir sérieusement inquiétant… Travailler o.k., mais, éternelle question… : quoi faire ? Un travail plus féminin désormais ?? Hôtesse d'accueil ?? : il va me falloir m'entraîner à sourire. Serveuse ? ? ? J'ai bien du mal à m'imaginer sur un lieu de travail en tant que femme ; alors qu'il va sans doute falloir bientôt m'y aventurer, très bientôt même. Je pourrais essayer de vendre ce que j'ai peint ces derniers jours… Mais que va dire ma chère galeriste en me voyant ?!!… Le mieux est peut-être de tenter ma chance ailleurs, tel un nouvel artiste, telle une nouvelle artiste… J'ai encore vu beaucoup de choses intéressantes dans le musée par la suite. De nouvelles acquisitions d'artistes dont je n'avais encore jamais entendu parler. Des choses étonnantes également… Celle-ci surtout qui me reste encore en tête ce soir et sur laquelle j'aimerais prendre quelques notes afin de mieux m'en souvenir : Un haut container en plastique dur, transparent -on voyait parfaitement au travers. Un peu comme ces anciennes grandes poubelles de ville, mais dont le couvercle aurait été remplacé par un superbe vide-ordures ; si transparent lui aussi que pratiquement invisible. A l'intérieur, des carnets, de diverses couleurs, de diverses marques et de divers formats. Ces carnets semblaient venir de plusieurs pays et ne pas appartenir aux mêmes personnes. Quelques supports sonores également, dont certaines vieilles cassettes, certains supports à images peut-être également.. Un sac rempli de nombreux emballages de produits de consommation courante -comme un sac poubelle plein mais propre, les divers déchets potentiels semblaient impeccables, comme consciencieusement lavés : des boites de soupe, de grains de maïs, un bidon de peinture, une boite de fromage et une autre de céréales, une de thon, des peaux d'orange séchées en forme de spirales, etc.. Mais aussi des paires de gants d'hommes et de femmes, anciens, mais en très bon état ; un T-shirt très fin, comme laminé ; un slip très troué ; une pelle sans sa balayette ; un chiffon ; des factures détaillées d'épicerie ; des morceaux de papiers mystérieux soigneusement pliés, etc. Dans aucun de ces éléments il n'y avait d'imagerie visible : ni photo, ni dessin etc. Non, rien n'attirant vraiment l'œil, ne serait-ce, sans doute, la superbe transparence du plastique. J'en fis le tour et en cherchais le titre… PASSAGE(S) Urne de plastomère et carnet à spirale vert Auteur inconnu C'est à ce moment qu'Alex est apparu. Il était silencieusement venu me retrouver et il me sourit, un fort joli sourire. Je lui montrai, tout aussi silencieusement, l'Oeuvre-Container mais il ne sembla rien en penser. Il avait quelque chose d'important à me raconter me dit-il, c'est pour cela d'ailleurs qu'il était en retard, il en était désolé… Mais il ne le semblait que peu (désolé), tant la joie que lui procurait cette chose importante l'en occultait. Sortons me dit-il, allons dans le parc, nous serons plus à l'aise pour parler, et le musée mérite le silence. Nous sortîmes donc… Il bougeait davantage que d'habitude. Sans pour autant être énervé, il était juste plus heureux semblait-il. Alors que nous traversions les salles, il me souriait en avançant. Il était presque toujours en avance sur moi, tournait même légèrement autour de moi. Presque comme s'il dansait. Nous étions un peu au bal tout à coup, comme au 19ième siècle sur ce parquet d'époque. Mais qu'avait-il donc me demandais-je alors, pourquoi semblait-t-il si détendu aujourd'hui ? Une femme ? Non, c'était peu probable et il n'oserait pas m'en parler. Il était plus beau que d'habitude en tout cas. Cela, ce qui lui faisait plaisir je veux dire, quel que ce soit, lui faisait du bien. Lorsque nous arrivâmes à la sortie principale, il me laissa élégamment passer. Très droit, d'une manière tout à fait gracieuse. Je m'en sentis même gênée tout à coup. Je n'ai évidemment aucune habitude de ce genre de choses… Nous traversâmes rapidement la rue pour nous retrouver dans un parc : sans même avoir besoin de nous consulter, un de ses sourires nous y entraîna encore une fois naturellement. - Je vais tourner dans un film, me dit-il. - Comment ça « Tu vas tourner dans un film » ? - Oui, un type m'a arrêté dans la rue tout à l'heure, il veut me faire tourner dans un film . - Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?, il t'a dit ça comme ça, il est venu vers toi, et il t'a dit « je veux que vous tourniez dans un film» - Oui presque. Il m'a dit qu'il cherchait depuis longtemps un acteur pour un personnage et qu'il était certain que j'y serais parfait. - Mais tu te rends pas compte, c'est sans doute pas facile de jouer…- Non ça ira, c'est un tout petit rôle m'a t-il expliqué, et je n'aurais que très peu de choses à dire, c'est mon image qu'il cherchait depuis longtemps m'a dit-il dit, le rôle est minuscule, mais le personnage très important pour son récit. Il a longtemps cherché quelqu'un qui puisse représenter physiquement le personnage tel qu'il le voyait. Et, pour lui, c'est moi. Tout simplement. - Mais, tu te vois, toi, regardé par des centaines, que dis-je, des milliers, voir des millions peut-être de gens. Ca te gène pas toi, Alex, l'Alex que je connais, de pouvoir être reconnu dans la rue. De ne pas savoir par exemple si lorsqu'une une fille te regarde ce n'est pas juste parce qu'elle te reconnaît… Juste parce qu'elle vient de te voir dans ce film… - Hum… c'est vrai, fit Alex, mais ce type avait l'air si convaincu, si calme et sûr de lui, que j'ai confiance, je sens que tout se passera bien, que rien de négatif ne peut découler de cela, il n'a pas eu besoin de beaucoup d'argument pour que je sois d'accord, il semblait porter son œuvre comme une évidence, et moi dans ce rôle également comme une évidence. Mais tu as raison, je ferai attention à ce problème d'image, et aux filles dans la rue me sourit-il largement… Je sais pas, je lui demanderai si je peux me laisser pousser un peu de poil sur le visage… des favoris, une barbe, ou même une moustache… ça ira, on trouvera quelque chose, mais, promis Laure, je ferai attention à tout ce qui pourrait se passer par la suite. Viens, on va aller près de l'eau ! Et nous allâmes près de l'eau. Il était calme mon Alex, souriant, serein, transformé tout à coup. C'est fou comme parfois les événements peuvent influencer les hommes et leur ressenti. Je le sais évidemment. Je le sais depuis toujours. Mais il me semble presque ne l'avoir jamais constaté que dans l'autre sens, lorsqu'ils détruisent… Il ne faut sous-estimer aucun événement de toutes façons. J'était heureux pour lui, ou heureuse plutôt (je sais que je me mélange beaucoup avec les féminins et les masculins, mais je ne touche à rien, ça m'amuse même, je laisse faire ainsi, lorsque j'écris je laisse mon inconscient décider des accords).
Quelques jours ont passé depuis la dernière fois que j'ai écrit dans ce journal. Quelques jours calmes, oui, vraiment calmes, agréables, apaisés. Je me promène beaucoup, le temps est assez clément ces jours-ci et les couleurs très belles. De boutiques en boutiques mes yeux se sont mis à voir des annonces d'emploi : Cosméticiennes demandées, temps-plein – Cuisinier (ère) demandé(ée), avec expérience. Apporter votre c.v. (approximativement 28h/sem) – … elles attirent de plus en plus mes regards ces affichettes, mais tranquillement, lentement. Presque tendrement pourrais-je même dire… Ce doit être l'heure. L'heure de travailler désormais…L'heure d'amplifier encore cette nouvelle vie. Ce nouveau moi. Cette nouvelle femme que j'essaie désormais d'être.
Je ne sais pas si ce film se fera un jour. Toujours est-il que ce n'est plus très important je pense, Alex avait besoin d'être un tant soit peu remarqué, et il l'avait été. Film ou pas. Le principal avait été accompli, il était sorti de l'insipidité, de la transparence, quelqu'un l'avait remarqué, lui avait trouvé un intérêt quelconque. Quelqu'un semblait avoir besoin de lui, de son existence, et cela était le principal. Alex allait mieux depuis c'était certain. Plus heureux et plus confiant en lui. Il suffit parfois de peu de choses vraiment pour changer un homme et sa vie. Une attention, un regard différent posé sur lui, une gentillesse. Et le train peut changer de direction. Ne sous-estimer aucun événement, je me répète, et je suis content de le réécrire afin de mieux le retenir. Ni attention que l'on porte, ni désobligeance aussi, bien sûr, évidemment.
Plusieurs semaines sans écrire dans ce journal, les choses avaient sans doute besoin de passer sans que je les note. J'ai d'abord été victime d'une phase dépressive très forte. J'en ai aujourd'hui oublié l'état, la si désagréable atmosphère. Ce sont des choses qui se vivent, essentiellement, si difficiles à raconter. Les mots ont bien du mal à décrire ce genre d'apathies, de sales sables mouvants qui nous attrapent et semblent ne jamais devoir un jour nous relâcher. Ce fut désagréable, très désagréable. Des alitements répétés accaparant presque tout le temps. Une façon de mourir peut-être. Ou peut-être une façon de s'arrêter de vivre. Donner une raison à cette phase ? Peut-être me semblait-elle alors plutôt claire, en tout cas aujourd'hui je ne m'en souviens même pas. Même pas donc s'il y en eut même une… Ai-je, finalement, lentement recommencer à vivre ? Je suppose : je ne me souviens plus comment la vie a finalement redémarré. Peut-être le climat. Peut-être une bonne nouvelle. Non, je ne me souviens pas de ces moments où l'enlisement de ces sables s'est fait moins effrayant. Jusqu'à décider finalement de me rendre au monde. Je me souviens que je me suis remis au rangement. J'ai dû finir cette fois de trouver la place la plus intéressante à chaque chose et jeter tout ce qui me paraissait superflu. Ce fut surprenant de me rendre compte de ce que le hasard et moi-même avions finalement décidé de garder jusque-là dans cet appartement. Certains objets ou adresses, etc., trouvaient tout à coup une évidence à se retrouver là. Comme un tri subtil et inconscient des choses. Oui, qui d'autre que l'inconscient lorsque l'on vit seul, détermine la place des choses non-rangées chez nous ? L'impression curieuse que ces choses, alors déchets, prospectus ou adresses, bouts de bois, de plastique, etc., n'étaient finalement pas là par hasard, qu'il y avait comme une sorte de préméditation chez moi. Comme s'ils avaient une raison prochaine, ignorée par moi, mais, que mon inconscient lui avait soupçonnée, et me les faisait ainsi conserver. Je ne sais pas si je suis très clair, toujours est-il que c'est ainsi que j'ai trouvé du travail. Une annonce pour un emploi, découpée parce qu'elle était au dos d'une publicité (pour un instrument de musique que j'avais vaguement pensé acheter). Ce bout de papier était passé au travers de tous mes successifs rangements. Je l'ai trouvé dans la chambre, derrière le lit, qui traînait là depuis des mois. J'ai lu cette annonce, j'ai appelé. Et j'ai eu un rendez-vous pour ce travail. Travail où aujourd'hui je me sens plutôt bien… Depuis je me suis mise à gérer différemment mon quotidien. En réduisant le nombre d'objets rentrant dans ma vie tout d'abord. Et dans mon appartement surtout. Toute chose ne me semblant pas d'intérêt ne traîne plus désormais dans mes poches : les reçus d'achats trouvent très vite une poubelle, et je n'achète rien qui ne me semble vraiment important. Là est mon principe. Désormais ceci se fait plus naturellement, je n'ai plus vraiment à réfléchir. Tout rentrant ainsi dans mon appartement en prend plus d'importance, et ce qui arrive dans ma boite aux lettres est examiné avec plus d'attention. De par mes tris ce qui arrive chez moi semble donc étranger au hasard. Mais tout ce qui s'est mis à arriver dans ma boite aux lettres l'a semblé aussi… Oui tout ce qui arrive dans ma boite aux lettres semble avoir une raison, ou, ai-je remarqué, une raison prochaine. Il semble en être de même de ma vie. J'en ai réduis les événements. En y faisant donc particulièrement attention. Et je vis dans un univers curieux et merveilleux où tout parait avoir une raison prochaine… Enfin, difficile à expliquer encore une fois. Comme la dépression. Ou plein d'autres choses encore où les mots semblent impuissants, où seule l'expérience de l'état, du vécu de l'état, permet de véritablement le comprendre.
Mon travail se passe donc bien. Je ne sais comment le nommer, intervieweuse, ou employée marketing peut-être. Je travaille dans un grand centre commercial. J'aborde les femmes pour leur proposer d'essayer des nouveaux produits avant qu'ils n'arrivent sur le marché des grands distributeurs. Les fabricants ont besoin de tester leurs produits sur la clientèle potentielle, et mon rôle est donc de trouver des femmes suffisamment gentilles ou intéressées, pour emmener des prototypes de ces produits chez elles et les essayer. Nous leurs téléphonons ensuite pour recueillir leurs réactions, et celles de leur famille le cas échéant. Les bureaux de la société sont modestes. La location d'espace dans ces centres commerciaux doit être très onéreuse. Elle s'appelle Galaxie. Et chaque pièce d'interview porte le nom d'une planète Jupiter, Saturne et Venus, de par l'intérêt que porte l'une des patronnes à l'astronomie ; la petite pancarte équivalente des toilettes porte, ironiquement peut-être, le libellé Terre. Toute la journée je me ballade donc à la recherche de femmes sympathiques. Au travers, au fil, des rencontres hasardeuses. Je semble aller de surprises en surprises depuis. De drôles de coïncidences, ou de synchronicités, peut-être, seraient les mots. Dans mon quotidien d'abord. Puis dans les rencontres puisqu'elles sont aussi mon quotidien -leurs noms par exemple qui semblent parfois très surprenants, ou intéressants. Oui, je semble aller de surprise en surprise. Et, de plus, elles semblent bonnes, très bonnes même. Autre chose. Je n'utilise pas les toilettes de l'agence -où il y a marqué Terre. Au départ parce que l'agence étant petite, les toilettes se retrouvent donc à proximité de quelqu'un, une des patronnes, souvent silencieuse, et qui pourrait suivre votre scène, comme machinalement. Mais ne serait-ce pas plutot un réflexe, auquel je donne une justification ? J'ai vite adopté les toilettes du centre commercial, juste un étage au-dessus, relié par de doux escaliers roulants. Je sens en écrivant qu'il est naturel et peut-être important de le signaler. Voilà, je me sens bien de tout ça… Un peu apeuré parfois, mais bien surtout… Dans tout ce périple sur ce qui semble presque un nouveau monde, je suis tombé sur un livre qui parle de la nécessité semble-t-il de certains hasards… Pertinente question. Essentielle question il me semble. Mais je suis de moins en moins sûr que le mot «certains » soit ou sera nécessaire. Je verrai bien…Ouah ! la belle et longue aventure !…
Ma peinture.De ce passage à l'abstraction, dans ces toiles, je vois plein de choses. Ce chaos que je croyais, recèle, lorsque l'on y regarde bien, nombres de merveilles. Des animaux d'abord, dans les premières toiles. Et des histoires désormais, en rassemblant les tableaux. C'est très étrange. Ces percées figuratives sont de plus en plus parlantes pour moi… L'abstraction devient à chaque fois figurative. Pas une figuration floue et subjective, non, une figuration évidente lorsque l'on y regarde bien. C'est vraiment très beau et très intéressant. Et puis habitué ainsi, il m'arrive maintenant de voir des animaux également dans les formes que la neige, les flaques d'eau et le soleil créent sans cesse. C'est un plaisant accompagnement à la vie en tout cas…
Je vois des animaux partout en ce moment… Mon regard « tombe » dessus. Des vrais de vrais. Mais aussi d'autres, cousins. Représentés par des dessins sur les murs de la ville ou par des objets dans de jolies vitrines, etc. Il y en a beaucoup en ville si l'on y regarde bien.. Parfois même, ainsi ils me sourient ?…
Je fais particulièrement attention aux objets. A ceux arrivant chez moi surtout, arrivant dans ma vie. Et je choisis donc davantage ce que je ramasse. Je garde surtout les choses que l'on me donne ou que je trouve avec les poubelles. Je fais les vides-grenier lorsque j'en croise où certains objets semblent presque m'appeler en me séduisant si fortement facilement. Le soir je les contemple comme des trésors en leur espérant une future utilité joyeuse. Je trouve les femmes de plus en plus belles, est-ce moi qui y suis plus sensible ? Seraient-ce elles que les saisons dessinent si brillament? Ou ai-je juste de la chance?… Je ne sais pas bien. Mais il me semble en croiser davantage de belles sur mon chemin et je ne vais pas m'en plaindre.
Comme si mon nouvel état, ma nouvelle appréciation d'une certaine forme de lenteur, me synchronisait à d'autres événements particuliers, à d'autres êtres, naturellement. Et que de ce monde désormais, je n'avais plus à craindre, plus rien tout à coup. Je change beaucoup, et c'est comme si, maintenant, mes pas me conduisaient ; le stress a disparu, pratiquement, comme si mes pérégrinations dans la ville, les chemins que je prends, ne sont plus ceux qu'ils ont été. Comme s'il y avait une voie dans l'espace que je parcours chaque jour, et que cette voie je la prenais naturellement. C'est magique !… C'est ainsi du coup que je croise des femmes plus belles, que je n'aurais pas croisées auparavant, dont je n'aurais même pas su l'existence… Beaucoup d'êtres gentils. Les choses se font naturellement je me répète, sereinement. Comme une intuition, une optimisation des faits. Ils m'arrivent chemin faisant de trouver des objets, par terre, traînant. Des objets dont j'ai à ma grande surprise besoin, ou que je garde car un autre événement par la suite leur donnera toutes leurs utilités. Oui, une voie dans l'espace, dans l'espace quotidien, un chemin, mon chemin royal. Je sens que je vais vraiment faire d'heureuses rencontres désormais, plus utiles pour développer ce que je suis, et ce qu'ils sont eux aussi. Oui l'impression étrange qu'enfin tout se dessine. Mes pas avancent instinctivement, sereinement. Une impression que j'aurais pu avoir en marchant à pas feutrés dans une pièce où quelqu'un dort. Pour ne pas le réveiller. Ou lentement, pour ne pas être vu. Avec une dextérité améliorée, énormément, qui permet de faire la même chose mais en avançant tout à fait normalement. Fou oui, on pourrait penser que je suis fou…, mais si la folie est cela, je veux bien être fou. Il m'arrive d'ailleurs de jouer à l'homme invisible. Je marche dans la rue. Mais en essayant de ne jamais toucher autre chose que le sol de mes pieds. Rester silencieux. Muet. Invisible ou presque invisible aux autres. Là et pas là. Comme s'ils ne me remarquaient pas ou peu. Je ne cherche pas les regards, j'avance tranquillement ; presque une façon de jongler avec tout ce qui est matériel, matière, de valser parmi. Toucher le minimum, pas un poteau, pas une rampe. Passer à travers les portes déjà ouvertes ou entrouvertes. Etc. Un jour peut-être une voiture m'écrasera et me ramènera à la réalité. Mais je ne crois pas. Non, je ne crois pas. J'ai l'impression d'entendre parfois des bruits, comme des verrous qui lâchent, des portes qui s'ouvrent et des volets qui sautent. Comme ça. Juste un bruit. Loin dans mon dos. Des klaxons comme des applaudissements parfois. Je ne suis jamais pressé désormais. Les choses se font naturellement, je ne suis plus en retard. Mon inconscient garde l'horloge. Partout j'attends patiemment mon tour, en faisant cela je découvre souvent quelque chose de beau, ou d'amusant, ou d'intéressant. Ah oui, je trouve des étoiles aussi… Mais ça, comprendra qui pourra…
- Bonjour !…
- Bonjour !…
- Alors, c'est vous…
- Oui c'est moi.
- Enchantée…
- Oh, enchantée…Comment allez-vous aujourd'hui ?
- Ca va bien, et vous ?
- Oh, ça va bien aussi… Asseyez vous donc,…
- Merci bien
- Est-ce que vous avez vu le papillon à l'entrée ?
- Oui j'ai vu le papillon à l'entrée…
- Oh, j'étais sûre que vous le verriez.. Il est joli, non ?
- Oui il est très joli.
- Jolies couleurs…
- Oui, jolies couleurs…
- Ah !… On va avoir plein de choses à se raconter je crois.
- Oui, tellement, qu'on devrait mieux ne pas parler tout de suite.
- Oui, sûrement… Au fait vous tourner beaucoup ?
- Oh, je n'arrête pas, j'arrête pas, j'arrête pas.
- C'est normal, moi aussi. On s'habitue, et il n'y a que ça à faire en attendant… Bon, regardons le menu… Regardez ça, amusant, non ?
- Oui, amusant…
- …
- …
- Ça a été difficile ?…
- Oui, ça a été très difficile
- Pour moi aussi ça a été très difficile…
- Mais maintenant, c'est fini, n'est-ce pas ?
- Oui je crois que maintenant c'est fini.
- Pour toujours ?
- Oui, je crois…
- Bon… Qu'est qu'on va commander ?… Hum… Vous mangez de la viande ?…
- Oui, je mange de la viande. Enfin, ça dépend comment elle est servie…
- Oui, je vois ce que vous voulez dire… Bon… Bon…. Bon…Euuuuh… On va commander de l'eau d'abord, hein ?… Oui on va commander de l'eau, ce sera plus simple… Bon, bon,…quelle eau ??… On va laisser le serveur choisir, non ?
- Oui, on va laisser le serveur choisir…
- Tenez, j'ai un cadeau pour vous.
- Un cadeau ?
- Ouuiii, un cadeau…
- Oooh !…C'est quoi ?
- C'est un léopard.
- Un léopard ?…
- Oui un léopard… Je ne sais pas pourquoi, en ce moment c'est les Léopards. Pas vous ?
- Non, pas moi. Pas encore sûrement. Je suis aux papillons… « L'effet papillon » qu'ils disaient, amusant non ?
- Oh oui amusant cet effet papillon. Plus que ça même : grandiose !!. Et puis c'est jolie comme image.
- Oui c'est jolie…
- Ah la la, c'est formidable quand même…
- Oh que oui !…
- Et vous en avez déjà rencontré d'autres ?
- Oui, j'ai une amie, je l'ai rencontrée dans un parc. J'ai trouvé ses vêtements par terre, j'ai commencé à les regarder, …et puis pouf, elle est arrivée, elle est apparue. Ça été ma première, ça m'a fait drôle…Enfin, je m'attendais à quelque chose comme ça, mais ça m'a fait drôle tout de même…. On est très amies maintenant.
Ce sont les derniers mots que je pose sur ce carnet. Je n'ai plus besoin d'écrire, je crois. Je suis heureux(se?) maintenant. Je ne sais pas ce qui s'est passé, quelle explication l'on peut donner, s'il y en a une, s'il y a un commanditaire ou quoi que ce soit d'autre. Et je m'en fiche. J'ai trouvé le bonheur, peu importe, rien d'autre m'importe. Demain j'irai au musée, glisser ces mots dans la fente de cette œuvre nommée Passage(s). Car moi aussi je suis passée… Aimée, oui elle s'appelle Aimée…, dit que pour elle, il s'agit plus d'un passage dans le temps que dans l'espace mais que les deux de toutes façons sont liés. Aimée est normale, pas de nouveaux seins, ou quoi que ce soit d'autre je veux dire, lesbienne sans trop savoir pourquoi. Elle dit qu'en fait sans le soupçonner elle ne faisait que m'attendre. D'ailleurs, je vous laisse, elle m'attend… Le tout est de ne pas avoir peur de ce passage, et d'y pénétrer. Prudemment d'abord, puis de plus en plus tranquille et serein. Laisser les hasards venir et gentiment, très astucieusement nous emporter. Il faut rentrer dans le monde magique, oui, magique, comme lorsque nous étions enfants, si loin et si proche, et pourtant nous nous en souvenons même pas. Et si vous commencez à voir de la lumière à la fin de vos regards, furtivement… Ne vous inquiétez pas. C'est que vous commencez à créer votre futur. Et donc à le voir. Ça s'ouvre…
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