"Par le sang du démon (extrait)." par Virginia SCHILLI (texte en ligne)

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J’appris la mort de ma mère un crépuscule brumeux de novembre. Cela ne me fit, à vrai dire, ni chaud ni froid. Elle était la seule qui aurait pu percer mon secret et à présent, ce qu’elle avait pu entrevoir à mon insu disparaissait avec elle dans la tombe. Ca n’était pas plus mal.

Pour ne pas éveiller les soupçons de ma sœur ( qui devint dès lors mentalement irrécupérable ) je vins veiller la morte toute la nuit avec elle, adoptant un air consterné de circonstance. Me voir ainsi atterré sembla apaiser ses suspicions. Il valait mieux pour elle, d’ailleurs, qu’elle ne vienne pas me déranger à son tour. On n’était plus à un mort près chez les Sorsele.

Par peur du qu’en dira-t-on, je réussis à obtenir de l’évêque que la messe ne débute que le lendemain soir pour pouvoir y assister sans devoir être momifié par peur de la brûlure du jour. Lorsque je pénétrai derrière le cercueil de ma mère aux côtés de ma sœur, suivis par un cortège de plus de trois cents nobles et petits seigneurs _ nous étions les plus puissants, forcément _ un frisson atroce me parcourut des pieds à la racine des cheveux. Une sueur froide coula le long de mon dos. Je n’avais vraiment plus rien à faire dans un endroit pareil.

Pendant toute la cérémonie, ennuyeuse à se pendre, je m’imaginai bondissant sur l’homme de foi pour le trucider sur l’autel et boire son sang au léger goût de vin de messe dans le calice consacré. Quelle panique cela créerait dans l’assistance ! Quelle apothéose pour en finir avec cette famille de damnés !

Ah… M’enfuir !

Quand je revins de ma rêverie, on entendit soudainement les portes de l’église s’ouvrir et claquer avec une force phénoménale, faisant trembler les murs en pierre de taille jusqu’à la nef. L’une sortit de ses gonds et s’écroula sur le sol dans un grand fracas de bois brisé. Ces portes avaient au moins deux cents ans, mais elles avaient résisté à toutes les invasions sans accuser le moindre impact, la plus petite brèche. Qui pouvait donc faire preuve d’une force aussi titanesque pour les réduire en miettes avec autant d’aisance ?

Le prêtre interrompit son oraison funèbre et tous nous nous retournâmes alors que le blizzard de novembre s’engouffrait avec une violence méphistophélique, éteignant d’un coup tous les cierges et nous glaçant jusqu’à la moelle.

Une silhouette haute et fine toute drapée de noir s’avança à grands pas dans l’allée centrale. Qui pouvait faire preuve d’une telle outrecuidance ? Mettre à sac une église et interrompre l’enterrement d’une personne aussi importante que la mère du nouveau seigneur ! Même un impie tel que moi respectait le bon déroulement de la cérémonie. C’est dire s’il fallait être sacrément culotté, ou terriblement mal intentionné pour agir de la sorte.

L’intrus s’arrêta un instant juste à ma hauteur sans que je pusse distinguer les traits de son visage, soigneusement dissimulés sous son capuchon, comme je l’avais moi-même fait très souvent. Une rumeur de protestation face à son intrusion inopportune parcourut l’assemblée, avec de plus en plus de force et de conviction mais je n’esquissai quant à moi aucun mouvement. Il continua sans se démonter jusqu’au cercueil qui trônait dans la nef. Là, contre toute attente et sans que personne n’ose s’opposer à lui, il y jeta un prodigieux coup de botte. Le bois se fracassa à terre et le corps raidit et bleuit de la morte apparut à la lumière de la lune à travers les splendides vitraux. Des cris terrifiés jaillirent de part et d’autre de la foule, médusée devant pareil sacrilège.

Cela peut paraître surprenant de ma part mais, révolté au plus haut point, je fis un pas vers l’étranger pendant qu’il saisissait le corps et l’envoyait avec aisance se briser contre une des douze stations du Christ, gravée dans la pierre avec soin et réalisme. Le corps morcelé retomba sur quelques personnes qui, interdites, se mirent à se consumer.

Amorphe, je regardais toute l’assistance être progressivement victime de combustion spontanée, dans la débandade et les hurlements. Je crus le jour du Jugement Dernier arrivé.

La créature malfaisante s’était emparé du prêtre furibond. Elle le tenait à cinquante centimètres du sol avec la force d’une seule main. C’était assez effrayant, même pour moi qui pourtant commettais des horreurs. J’eus même un vague sentiment de pitié en fixant l’homme impuissant se tortiller comme un dément au bout de ce bras que l’on aurait cru de marbre, étranglé par cette puissante main meurtrière à la pâleur de l’albâtre.

Néanmoins, c’est sans hâte que je m’approchais, moi qui étais bel et bien le seul homme encore épargné. Je pus le voir arracher de sa main libre, sans effort, la tête du prêtre ; lâcher le corps qui se tordit encore un instant en retombant sur les marches de l’autel ; puis se saisir avec rapidité du calice pour égoutter la tête dégoulinante d’un homme qui avait consacré sa vie à Dieu. Ne m’étais-je pas imaginé cette scène grotesque il y avait quelques minutes à peine ?

Mais, bon Dieu ! Qu’était-il diable en train de m’arriver ? J’étais aussi effrayé que toutes ces personnes pieuses et nobles qui agonisaient dans des flammes infernales. Et pourtant toute ma volonté ne pouvait me décider à m’opposer à cette majestueuse apparition, porteuse de mort et de torrents de souffrance. J’étais fasciné et terrorisé à la fois. Grisé aussi, car pour la première fois depuis des mois je me sentais vivre et éprouver autre chose qu’un ennui profond.

Peu à peu, le silence le plus absolu se fit dans l’édifice sacré, théâtre d’un massacre inexplicable. Il ne restait plus que moi et la chose. Elle avait exécuté trois cents notables sans en toucher une seule. Excepté le prêtre dont la tête à l’expression de terreur figée gisait à deux mètres de son corps.

Seul le démon avait été épargné par le démon. J’avais pensé que si un jour un des membres de cette maudite caste dont m’avait parlé mon meurtrier venait pour me faire payer le prix de mon immortalité, il se serait montré plus empressé de se venger. Au lieu de ça il s’était amusé, de façon presque théâtrale et avec l’assurance de quelqu’un qui a répété maintes fois une scène difficile, à réduire une église et son assemblée à feu et à sang.

A présent il se tenait exactement face à moi et, d’un geste lent mais assuré, il me tendit la coupe en or qui avait recueilli le sang de l’homme. Sans réfléchir, j’envoyai son horrible offrande se renverser au loin, d’une volée rageuse.

« Pourquoi tout cela ? » Réussis-je à articuler, pantelant.

A mes mots, la noire apparition apocalyptique bondit sur l’autel comme un diable, exactement de la même façon que je m’y prenais, c’est-à-dire par la force de la pensée, sans même bouger. Son geste brusque m’arracha un cri de stupeur.

« Anders ! Tu m’as montré ce qu’était que vivre ! Je te dois tant ! Regarde autour de toi ! Ne suis-je pas déjà un élève brillant ? »

Virginia SCHILLI, Par le sang du démon, 2003.

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