"Ouroboros (extrait)" par Virginia SCHILLI (texte en ligne)
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Ceci est un extrait d’un roman de dark fantasy encore en cours d’écriture, intitulé Ouroboros.
Douleur
Douleur
« La fièvre est tombée, te voilà hors de danger à présent… Mais par les couilles de Pluton, j’ai bien failli croire que tu trépasserais cette nuit malgré tous les espoirs que j’avais placés en toi ! »
Ce fut ce babillage inhabituel suivi d’un monologue harassant sur l’évolution de ma santé durant le reste de la nuit qui accueillit mon retour parmi les vivants, bien avant que je ne trouve la force d’ouvrir les yeux. Mon sommeil ayant été peuplé de figures grimaçantes, d’ombres poilues et griffues et de la présence confuse du giron de ma mère, je m’étais inconsciemment attendu à ce que cela soit son visage rond rayonnant de bienveillance qui m’apparaisse à mon réveil, comme lorsque des fièvres malignes m’avaient alité en étant jeune enfant.
Malheureusement, je vivais les pires passages des légendes que j’avais pu entendre durant ma prime jeunesse sans en rencontrer pour l’instant aucun des avantages. Ce ne fut donc pas une hamadryade entièrement nue dont je croisai le regard mais bien celui de l’homme vipère qui m’avait chassé hors de ma cité par la ruse et le meurtre.
Il avait délaissé sa capuche pour l’occasion et je fus frappé par la vue de cette masse de cheveux dense mais impeccablement lisse qui, bien que striée par endroits de filets blancs, était de la même nuance que la mienne, comme justement je l’avais craint. La coïncidence était confondante, nous devions décidément être parents…
Les évènements de la nuit n’eurent guère besoin de me revenir, car ils avaient accompagné mon sommeil forcé. J’avais tant de questions à lui poser !
Je me redressai, le crâne résonnant du carillon de mille cloches et la gorge en feu. Mon haleine empestait la charogne et je me détournai un peu pour ne pas qu’il se pâme.
Je voulus remuer, mais la blessure à mon cou me lança comme si l’on me tranchait la gorge une seconde fois. La douleur m’arracha un coassement rauque qui se voulait un cri. Je crachai un caillot de sang filandreux dont la moitié s’étala sur ma joue en tentant de parler. Ses yeux débarrassés subitement de toute bonté me lancèrent un éclair qui me coupa tout élan et ce fut lui qui prit la parole pour m’admonester en me toisant de sa hauteur, la main droite sur son baudrier de peau tressée :
« L’heure n’est ni aux questions, ni aux plaintes, mon garçon. Ce que tu as vécu cette nuit est une entrée en matière un peu rude, certes, mais idéale. J’ai déjà un mal croissant à protéger ma reine bien-aimée contre des assauts bien pires, je ne vais pas en plus passer mon temps à réparer les bourdes que tu penses provoquer sans conséquences. »
Son regard se fit soudain dur et sa voix cinglante comme le vent du nord. Je me tassai instinctivement dans ma mauvaise couverture de laine râpée et puante.
« Si tu étais resté à ta place, tu n’aurais pas été attaqué par ce démon ! Mais tu as préféré aller te remplir la panse en égoïste et tu es devenu une cible de choix ! Tu n’as eu que la juste rétribution de ta fourberie et j’aime autant te dire que si ma reine n’avait eu grand besoin de moi en ce moment, je t’aurais laissé glapir et je serais parti chercher un de ceux à qui nous t’avons peut-être préféré à tort ! Alors lève-toi prestement, Obsidien Godweep, et remonte en selle sans gémir ! Es-tu seulement un homme, bon sang ? As-tu une once de bravoure à laquelle Sénestra de Solemn pourra se raccrocher lorsque tu seras le seul capable de la défendre ? »
Et il grimpa lestement en selle sans plus se préoccuper de moi. Comme il l’avait sans doute auguré, la fureur dans laquelle me mit sa tirade rendit la douleur physique secondaire. Moi, un lâche ? Moi, un fourbe ! Je ne fis même pas l’effort de répliquer, sachant à l’avance avec quelle fatuité il opposerait ses arguments de vieux bouc imbu de lui-même aux miens. Ainsi il se prenait pour un maître ? Je rejetterais son autorité, qu’importe les insultes à mon honneur, tant qu’il persisterait à me traiter comme un chien galeux !
En un instant je fus sur pieds, ignorant la douleur et le sang qui tambourinait à mes tempes. J’allai près de l’eau vive pour débarrasser mon visage de cette sensation de crasse que les sueurs froides et la poussière suspendue dans l’air sec m’avaient imprimée. Je restai ainsi idiot un moment devant le reflet peu flatteur que l’onde me donna à regarder. Mes cheveux pourtant longs et fins ne se décidaient pas à retomber contre mon visage mais formaient une auréole épineuse qui, ajoutée à mes joues creusées, mes lèvres éclatées et cet immonde halo rouge dans le bleu de mes yeux, me donnaient l’air d’un ange déchu, d’un assassin.
Assassin royal. Ces mots avaient été prononcés par la bête noire dont la charogne à forme curieusement humaine gisait toujours à quelques pas de là. J’évitai cependant soigneusement de la détailler. Alors comme ça, les monstres existaient ? J’en devins nauséeux et fébrile. Je n’étais plus à l’abri de rien avec cet assassin mystérieux, dont je ne connaissais toujours rien des intentions.
Je me tournai vers mon tortionnaire me regardant avec sévérité du haut de sa monture qui piaffait. Lisant certainement dans mon regard abîmé la raison de mon alarme par un maléfice qui ne pouvait pas m’étonner de sa part, il lança soudain son cheval au grand trot dans l’eau tranquille, troublant son mouvement perpétuel. Il traversa la rivière en quelques bonds et accéléra l’allure pour s’enfoncer dans les bois noirs et brumeux de l’autre rive, sans même un regard en arrière.
La fureur fit monter un tel afflux de sang à mon visage que le bandage appliqué autour de mon cou se mit à rougir. Ainsi, il voulait me brimer, me briser par son mépris ? Mais il n’avait encore aucune idée d’à qui il avait à faire…
Je me doutai assez bien qu’il n’ait plus envie de perdre du temps et ainsi risquer de refaire une mauvaise rencontre. Pour ce faire et me forcer à accélérer l’allure, il avait choisi de me mettre hors de moi à tel point que j’en vienne à le suivre sans plus faire de simagrées, dans le seul espoir de pouvoir le briser à mon tour le moment opportun. Ce qu’il ne savait peut-être pas, c’est que je voyais clair dans ses petites mesquineries calculées, son esprit inique à mon égard déjà mis à jour, et que j’acceptai de mon plein gré d’entrer dans son jeu.
Perdu, je l’étais depuis hier. Des patrouilles devaient arpenter en ce moment la ville dans ses moindres replis pour me traquer. C’était par sa faute et son égoïsme borné que je me retrouvai au milieu de nulle part, à contempler mon hideux reflet dans une eau salie par la charogne d’un démon venu me faire la peau.
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