"Nourri" par Esther J. HERVY (texte en ligne)

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La lumière était très blanche. Eblouissante. Mes yeux étaient ouverts, et pourtant je ne voyais rien. Ma respiration était saccadée. Plus par peur que parce que je manquais réellement d’oxygène. Je n’avais aucune idée de l’endroit où je me trouvais. Je ne sentais rien de spécifique, mis à part le contact dur et froid du métal sous mon corps. Je n’avais pas chaud. Froid ? Peut-être. Je n’avais ni faim ni soif. Je voulais juste savoir, voir et sentir.
Petit à petit la lumière s’atténua, devenant moins brillante, me laissant apercevoir quelques formes alentours. Une silhouette était penchée vers moi. Au fur et à mesure que les secondes passais je distinguais son visage. Je vois ses lèvres bouger mais je n’entends pas ce qu’elle me dit. J’essaie de tourner la tête à droite, puis à gauche. Ma vue devient de plus en plus précise. Des fioles sont exposées sur des étagères accrochées aux murs. Des ustensiles sont posés soigneusement sur les plans de travail. La pièce dans laquelle je me trouve semble être un laboratoire. Une odeur de détergeant flotte dans l’air, une odeur d’aseptisation.
- … Commencer…
Quoi ? Je crois que la silhouette m’a dit quelque chose. Commencer. On va commencer. Commencer quoi ?
Une main se plaque sur ma poitrine. Je le sais car je la vois, pas parce que je la sens. Je ne sens rien d’ailleurs. Que ce froid dans mon dos. Sa main va et vient sur mes seins mais c’est comme si rien ne me touchait. Par contre, les endroits que la silhouette a effleurés de ses doigts se teintent d’un léger ton rougeâtre. On peut suivre le chemin de ceux-ci juste en suivant les lignes violacées qu’elles ont laissées sur ma peau blanche.
La silhouette retire sa main, prend un carnet posé à côté de mon bras droit, tire un crayon d’une poche et note. Elle gribouille, semble hésiter, réfléchir et se remet à écrire. Elle ferme le carnet et le repose le long de mon corps. Son crayon est retourné dans sa poche.
Je distingue à présent parfaitement cette personne. Elle n’est plus qu’une silhouette, mais un être parfaitement descriptible. Blond, pâle, aux yeux translucides. Elle me regarde et me sourit. Ce sourire me met mal à l’aise. Ce n’est pas un sourire de réconfort ou de compassion mais un sourire d’envie. Je ne saurai dire si cette créature est de sexe masculin ou féminin. Un Etre androgyne. Peut être est-ce un ange ?
J’essaie d’articuler quelque chose.
- Qui êtes-vous… ? arrivais-je à murmurer dans un souffle.
Elle porte un doigt à sa bouche pour me faire comprendre que je ne dois pas parler.
J’essaie de me redresser. J’y arrive avec une facilité déconcertante. La créature me demande de me remettre en position allongée. Je résiste. Elle me force à le faire par une simple pensée. Pas un centimètre carré de son corps n’a touché le mien. Une force invisible m’a faite obéir. Le sang pulse dans mes tempes, la sueur perle sur mon front. Une fièvre semble s’emparer de moi alors qu’en même temps je gèle. La pièce est réfrigérée et je me rends compte que je suis nue. Je vais mourir de froid si on ne me permet pas de me couvrir. Aussitôt cette idée traversant mon esprit qu’un drap vert vient recouvrir ma peau glacée.
Pendant ce temps l’Etre androgyne a porté une fiole à sa bouche. Ses yeux se sont alors colorés d’un noir profond emplissant l’iris entier et rendant son regard encore plus perçant et plus sinistre qu’auparavant. Je me rends compte que lui, ou elle, aussi est nu. Sa peau est si blanche qu’on dirait de la porcelaine. Il n’a pas de sexe. En revanche il a comme une sorte de cordon ombilical qui part du côté droit de sa hanche. Ca semble mou, visqueux et c’est transparent. Une espèce de liquide blanc mêlé à des résidus de sang circule dedans. La peau de la créature reprend un peu de couleur, comme s’il venait d’être nourri et que son corps n’attendait que cela pour se remettre à vivre.
Soudain, une douleur transperce mon ventre. Je me plis en deux, remontant mes jambes vers ma poitrine. Mes genoux cognent quelque chose et je m’aperçois que c’est le cordon ombilical de l’Etre. Ce cordon nous relie. Il pénètre directement dans mon estomac je crois. Le liquide circule vite. Je pense qu’il est en train de se nourrir de ce qu’il reste de moi. Il me vole le peu de vie qui m’appartient encore. Il absorbe ma substance, il s’en délecte et il s’en régale.
J’entends maintenant le bruit de cette machine qui relie nos deux corps. Comme une pompe aspirant mon souffle et ma vie pour lui redistribuer. Je tourne la tête et vois distinctement maintenant que je ne suis pas seule avec cette créature dans ce laboratoire. Il y a d’autres tables, d’autres humains et d’autres Etres androgynes. Le bruit des différentes machines fonctionnant chacune à son propre rythme, suivant son propre tempo contribue chacune au vacarme assourdissant emplissant la pièce.
Nous sommes leur nourriture, nous sommes dans un immense garde-manger. Ils ont fait de nous ce que nous avons fait de nos animaux. Des êtres d’élevage et de consommation. Des êtres à qui jamais ils n’attribueront la moindre conscience, des êtres pour qui il n’y aura jamais aucune compassion. Je n’ai pas la moindre idée de comment tout cela est arrivé, je ne veux pas le savoir. Le seul sentiment qui me tient encore consciente est la peur, que dis-je ? La terreur. La terreur d’un être qui sent que l’horreur de la mort est toute proche.
J’essaie de hurler, mais je ne peux que gémir.

© Esther HERVY | Laissez un commentaire.

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