"Mon mal" par Esther HERVY (texte en ligne)
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Le paysage défilait à grande vitesse par la fenêtre. Le ciel sombre et larmoyant contribuait à l'ambiance terne et froide de cette matinée. Mes compagnons de voyage ressemblaient à des pantins que l'on aurait posé sur les banquettes de cuir orange, salies et râpées par le temps. Ils semblaient avoir autant de poussièresur les épaules que le sol grisâtre du wagon. Leurs visages, pâles et dépourvus de toute expression, reflétaient leurs vies quotidienne : grise, triste et désepérement vide. Ecoeurée par ce déprimant spectacle qui s'offrait à mes yeux, je renonçai à les laisser ouverts.
Il ne fallu pas beaucoup de temps pour que de sombres images me reviennent à l'esprit. La musique noire construisant au fil de la guitare électrique un film sordide dont je pouvais empêcher la venue. Je revoyais constemment les mêmes flashs, défilant les uns après les autres, presque dans le même ordre, comme un rêve récurent dont on ne pouvait se débarasser. Des corps maigres et sales se traînaient à même le sol, des visages déformés par la terreur exprimaient leur colère. Des faces démentes se tournaient vers moi, me permettant quelques fois d'entendre les menaces qu'elles me chuchottaient.
Je ne pouvais les empêcher d'apparaître. C'était comme si mon esprit échappait à tout contrôle et décidai de faire sortir le mal que je peinais à enfouir au plus profond de moi. Ce mal qui ne demandait qu'une chose : émerger a la surface de mon âme, briser les chaînes invisibles avec lesquelles j'avais pris soin de l'attacher.
Des corps, des corps, toujours des corps... S'enlassant, se chevauchant, se griffant, se mordant... Des filets de sang apparaissaient aux coins des bouches, des canines se découvraient et perçaient des cous. Une orgie de sexe et de sang se faisait alors dans ma tête, aussi réelle que si elle avait vraiment existé. Dans l'impossibilité de chasser ces images qui paralysaient malgré moi mon esprit, je réouvrai les yeux.
Le wagon entier était plongé dans le noir. Nous traversions un tunnel sombre où seuls de faibles néons oranges lançaient des flammes, m'agressant comme des décharges éléctriques.
je me tournai lentement vers la silhouette assise à côté de moi, figée par ces incessants éclairs artificiels. Un cadavre semblait agoniser : mâchoires ouvertes et hurlantes, orbites vides et yeux pendants. Ses mains décharnées se crispaient au siège, ses cheveux épars sur son crâne pendaient comme de longues toiles d'araignées. Il me sourit comme pour me faire profiter de toute sa dentition pourrie et de ses gencives rongées par la vermine. Une bave verdâtre dégoulina de ses lèvres tandis que sa langue noire et pointue roulait dans sa bouche. Une blatte vint se promener sur son reste de joue, goûtant aux délices d'une chair putréfiée. Le cadavre esquissa alors un geste de la main, pointant son long doigt aux ongles jaunis dans ma direction.Je me retournai alors vers la fenêtre derrière moi. Une scène à l'horreur peu commune et dont j'étais la protagoniste s'y jouait sur fond de musique electrique. Attachée sur une croix retournée, des hommes à tête de bouc se mutilaient avec bonheur, m'offrant leur sang que je buvais avidement. C'est avec joie que je léchai goulûment mes lèvres, appréciant comme il se devait l'offrande qui m'était faite. Je découvris alors que mes canines étaient longues et acérées, et c'est lorsque l'un des être démoniaques me présenta une chèvre à portée de bouche que je plantai mes crocs dans la viande fraiche. Un plaisir alors évident se lisait dans mes yeux devenus bleus. On me barbouilla le corps de ce sang impur pour mieux le lécher ensuite sur mon corps entièrement dénudé où chaque langue inquisitrice se promenait vicieusement. Souffrance et jouissance se fondaient alors sous un même trait : celui du sexe brut et bestial.
Mon moi rationnel percevait alors toute l'obscénité de l'instant mais mon moi pervers, celui qui désirait plus que tout au monde prendre possession de mon âme se rejouissait de me voir ainsi soumise. je touchai du bout des doigts la fenêtre, comme pour me persuader que tout cela n'était pas un rêve mais, en un instant, elle avait disparue.
Le cadavre avait posé une main sur mon entrejambe, son oeil exorbité me demandant si j'étais prête à laisser libre cours à mes désirs.
Je regardai autour de nous, nous étions seuls. Ma main tremblante recouvrant les longs doigts squelettiques qui me caressaient. C'est avec honte mais non sans plaisir que je me laissai aller à mes profondes envies. J'avais résisté tellement de fois, lutté, m'étais battue avec tant de hargne pour ne pas passer de l'autre côté. Je ne pouvais plus repousser ce mal, ces envies qui m'obsédaient nuits et jours. Y succomber me faisait tellement de bien, soulageait tellement mon esprit que je m'abandonnais dans cette volupté avec toute la perversité qui me dévorait.
Je me sentais sale, tellement sale... Mais tellement moi-même que rien n'aurait pu me faire reculer. A même le sol, je goûtais à présent à l'orgasme tant attendu, tant espéré... Au milieu de nulle part, entre deux banquettes vieillies et crasseuses, dans le noir entrecoupé d'éclairs orangés je buvais ce plaisir sans retenue.
C'est alors que que le train sortit de ce long tunnel, le jour éclaira le wagon et je sursautai en ouvrant les yeux. La clarté m'éblouit de toute sa blancheur infernale et je peinais à reprendre mes esprits. A côté de moi l'homme se leva, nous arrivions en gare. Il eut un regard pour moi et un sourire que j'aurais juré satisfait. Je baissai les yeux, ma jupe était relevée sur mes cuisses et ma poitrine, ensérrée dans mon corset de satin noir, pigeonneait de désir.
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