"Les voyages de Gulliver (extraits)" de Jonathan SWIFT

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Voici quelques courts extraits du passage du Gulliver au sein de l'académie de Lagado. Traduction de l'anglais par B.-H. Gausseron, éditions Booking International, Paris.

(...) Dans l'école des projeteurs politiques, je ne trouvai rien qui me satisfît. Les professeurs paraissaient, selon mon jugement, tout à fait hors de leur bon sens, spectacle qui ne manque jamais de me rendre mélancolique. Ces malheureuses gens proposaient des systèmes pour persuader aux monarques de choisir des favoris à cause de leur sagesse, de leur capacité et de leur vertu ; pour enseigner aux ministres à consulter le bien public ; pour récompenser le mérite, les grands talents et les éminents services ; pour instruire les princes à reconnaître leur véritable intérêt en le faisant reposer sur le même fondement que celui de leurs peuples ; pour nommer aux emplois les personnes ayant qualité pour les remplir, ainsi que mainte autre folle et impossible chimère dont l'idée n'était jamais auparavant entrée dans le cœur de l'homme. Ce qui confirma pour moi la justesse de cette vieille remarque, qu'il n'y a rien de si extravagant et déraisonnable que certains philosophes n'aient bien soutenu comme vérité.

(...) Il voulait aussi que tout sénateur, membre du grand conseil d'une nation, après avoir exprimé son opinion et développé ses arguments pour la défendre, fût obligé de voter dans un sens directement opposé, parce que, si cela se faisait ainsi, le bien du public en résulterait infailliblement.
Lorsqu'un État est divisé par des partis violents, il offrait une invention merveilleuse pour les réconcilier.
Voici sa méthode : vous prenez cent des meneurs de chaque parti ; vous les distribuez en couples bien appareillés pour la taille, de façon que leurs têtes soient de niveau deux à deux ; puis vous faites scier par deux habiles opérateurs l'occiput de chaque couple en même temps, et de telle manière que le cerveau soit partagé en parties égales.
On change alors de place les parties ainsi détachées, appliquant l'occiput de l'un à la tête de l'autre, et réciproquement. Il semble, à la vérité, que ce soit un ouvrage qui exige une certaine précision, mais le professeur nous assura que s'il était exécuté avec dextérité, la guérison était infaillible. Son raisonnement était que les deux moitiés des cerveaux différents étant mises ensemble dans le même crâne pour combattre la question entre elles, elles en viendraient bientôt à un accord et produiraient cette modération et cet équilibre de pensée si désirables dans la tête de ceux qui imaginent qu'ils ne viennent au monde que pour en surveiller et en gouverner les mouvements ; et quant aux différences de qualité et de quantité qu'il peut y avoir dans les cerveaux de ceux qui dirigent les factions, le docteur nous affirma, en s'appuyant sur sa propre expérience, que c'était une pure bagatelle.

(...) Mais l'honneur, la justice, la sagesse et le savoir, il ne fallait point les taxer du tout, parce que ce sont les qualités d'un genre si particulier que personne ne les reconnaîtrait chez son voisin, ni ne les apprécierait chez lui-même.

(...) Mais on ne taxait ni la constance, ni la chasteté, ni le bon sens, ni le bon caractère, parce que le produit d'un tel impôt n'aurait pas couvert les frais de perception.

Jonathan Swift.

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