"Les ailes des hommes." par Irisyne (texte en ligne)

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Le printemps se remettait doucement des déprédations hivernales qui avaient bouleversé le relief. Tandis que l'aube glissait sur la terre, l'atmosphère regor­geait d'un flot de lumière qui découpait le paysage en parcelles et s'infiltrait dans l'épaisseur des forêts. Ce nouveau matin qui se fondait dans la continuité de la vie semblait éternel.

Au sol, dans la glèbe vivante fourmillait une multitude de micro-organismes. La terre forestière, plus riche que la terre de pâturage, abritait aussi un peuple de "techniciens biotiques expérimentés". Termites, vers de terre, mille-pattes et fourmis grouillaient dans des galeries souterraines. Ces ingénieurs écologiques s'activaient, forant le sol à la recherche de leur nourriture, extrayant les maté­riaux destinés à façonner leurs nids, restaurant le terrain raviné par les intempé­ries et colmatant les brèches qui fissuraient les parois des labyrinthes qu'ils empruntaient.

La glèbe fertilisée par un peuple de macro-faune et d'innombrables organismes naturels se régénérait sous la poussée de ces petits poumons haletants. Au cœur de cette respiration souterraine, enfouie dans le substrat du sol, une espèce inconnue d'annélides, mi-chenille, mi-ver de terre venait de naître. Sept petits invertébrés, resserrés sur eux-mêmes, nichés dans la même loge tapissée de soie, s'éveillaient doucement à la vie.

Enveloppées dans leur membrane luminescente, les petites créatures s'agitèrent en même temps. Elles se tortillèrent, glissant les unes sur les autres. Le fourreau annelé qui les recouvrait craquelait à chacune de leurs convulsions laissant entre­voir une chrysalide luisante. Lorsque les lambeaux de leur cuticule glissèrent sur leur abdomen, elles se retournèrent et après avoir répété plusieurs contorsions, la membrane de protection se dégagea complètement.

A l’intérieur des chrysalides libérées, une métamorphose s’opéra. Les tissus inter­nes qui composaient les sept petites créatures transparentes, séchés et durcis, se restructurèrent subtilement. Certains se désagrégèrent, d’autres se recomposè­rent. La nymphose dura 33 jours.

Dans la terre féconde, émergeait la vie. Dehors, par une étrange synergie, le soleil réchauffait le sol et la loge dans laquelle les sept nymphes se dissimulaient, véhi­culant par l'action de ses rais une mystérieuse vitalité qui dynamisait les petites créatures.

Le dernier cycle vital s'annonçait pour les annélides qui s'étaient chrysalidées dans la glèbe. Avant l'accomplissement de leur transformation finale, elles se frayèrent un passage dans les galeries souterraines déjà creusées par les termites.


Sept mottes de terre se soulevèrent en même temps comme des chapeaux. Les jeunes nymphes venaient de percer le sol et se hissaient à l’extérieur. Happées par les rais du soleil qui traversaient la forêt et s’infiltraient dans le houppier d'un séquoia, les créatures allongées absorbaient la lumière. Elles puisaient leur énergie dans ce flot de chaleur que leur prodiguaient les rayons solaires.

Bercées par le bruissement des feuillages souffletés par le vent et par le murmure des eaux qui sourdaient et déroulaient leur flux dans la rivière, elles s'emplissaient de la force de la terre.

Au contact de l'air, leur peau avait durci et à chaque respiration, elles avaient gonflé leur corps qui prenait maintenant une forme humaine. Elles se levèrent ensemble dans une élégante chorégraphie.

Plaquées contre leurs omoplates, deux ailes molles et chiffonnées frissonnaient, prêtes à se déployer. Le sang s’infiltrait dans les nervures de leur dos et les sillon­nait d’une teinte rouge. Lorsque l’hémolymphe eut rempli toutes les ramifications, les ailes se défroissèrent comme du papier de soie.

Ces sept naissances survenaient dans une entente implicite entre la faune et la flore qui les avaient accueillies avec bienveillance. L’enchantement de ces instants s’étendait partout dans la forêt géante, dans chaque arbre, chaque fougère et chaque être vivant.

Petit à petit, le manteau cotonneux de la brume et des vapeurs du matin noya les jambes des sept jumelles. Au-dessus de la nappe de brouillard, elles attendaient, vibrantes d'impatience, les ailes écartées, prêtes à prendre leur envol.

Leurs corps sculptés se tendaient vers le ciel. En élevant leur visage qui irradiait de beauté dans la lumière, elles s’unissaient aux forces de la nature.

Leurs ailes déployées avaient séché et durci. Les jeunes elfes les firent claquer dans l’air plusieurs fois puis, dans un frémissement, elles les agitèrent comme des petites feuilles de soie.

Dans le même élan, les jambes serrées, elles s’élancèrent et lorsqu’elles atteigni­rent la cime des arbres, elles composèrent un ballet gracieux. Leur chevelure or et argent virevoltait et décrivait dans l’espace un sillage de poussière étincelant.

Leur chant mélodieux, que seules des oreilles averties pouvaient entendre, se mêlait à la musique de la forêt et à la résonance de la terre.
La fraîcheur de ce matin-là était vivifiante. Tout à coup, dans une explosion de lumière, la terre retint son souffle. Le temps s'arrêta. La nature calme, immuable, était à l'écoute. Les animaux, les sens en éveil, restaient immobiles, en communion avec la forêt.


Ces quelques instants magiques révélèrent à tous la destinée des petites fées qui, saisies dans leur danse aérienne, avaient dessiné des pirouettes dans la palette du ciel.

La première d’entre elles personnifiait l’enthousiasme, la volonté ; la seconde : l’amour, l’entente parfaite ; la troisième : la création, l’expression ; la quatrième : l'équilibre, l'harmonie ; la cinquième : la force, la solidité ; la sixième : l’intelligence, le discernement ; la septième enfin : le sens de la vie, la quête intérieure. Ces sept nymphes ailées à l’apparence féminine symbolisaient les qualités des hommes. Elles étaient dotées de pouvoirs surnaturels et elles chuchotaient leurs messages aux enfants qui venaient de naître.

Les consciences s’étaient éveillées, alors l’horloge du temps se remit en mouvement. Petit à petit, le chuchotis des oiseaux s’amplifia et ils poussèrent des cris joyeux. La terre reprit sa respiration.

Au loin, les petites fées disparaissaient dans le ciel mais pas dans le cœur des hommes auxquels elles avaient uni leur destin.

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