"Le voyageur des brumes" par Vincent Glasmacher (texte en ligne)

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Nous sommes tous des errants
Au fil d’une vie inconnue.
Nous sommes des voyageurs
De tous les mondes possibles.
Mais tous nous sommes étrangers
Aux univers impossibles.
Nous sommes tous des errants.
On nous attend autre part.
On nous fait signe là-bas.
A l’infini de l’infini,
Au cœur de tous les cœurs,
Dans l’orgue de la musique.
Les errants vous demandent pardon.
Ils sont attendus.
Il est temps que nous partions.


LE VOYAGEUR DES BRUMES


Un après-midi lourd de pluie.
A remplir tous les cœurs, toutes les rues, tous les égouts.
Une pluie à vous rendre maussade ce qui est gai.
Une pluie gonflée de mélancolie et pendue aux feuilles du ciel.

« Un après-midi lourd d’ennui, n’est-ce pas, Mathieu ?
Pourquoi me regardes-tu, si étonné ? »

Les heures se coupent avec les battements de l’horloge.
Un maigre feu sonne dans l’âtre.

« Qu’on en finisse vite !
Mathieu, ici ! Lève-moi de ma chaise.
Il faut continuer. Je croule de ma chair
Ma cervelle déborde.
Tue les rats, Mathieu, encore plus vite. »

Un après-midi lourd d’orage.
La maison imaginaire où se reposaient Mathieu et son grand-père, tout un poème, cette demeure-là.
Un chemin se précipitant d’une colline, entre deux rangs de peupliers, puis, obliquant brusquement dans une forêt.

« Mathieu, arrêtons-nous ici. Mes jambes sont cassées d’avoir marché. Ramasses-en les morceaux et donne les aux chiens qui gambadent dans les prairies du ciel. Fais, je te dis. Tu ne le regretteras pas. »

« Mais, grand-père, il n’y a plus de ciel ! »

« C’est vrai. Il manque aujourd’hui.
A vrai dire, il est toujours absent dans ce pays. »

Donc, un chemin se précipitant d’une colline.
Deux hommes qui marchaient vers la fumée d’une cheminée.
Le paysage commençait sa variation en tableau.
Mais Mathieu et son grand-père, partis je ne sais où, se sentaient mal dans leur peau.
Cela sentait mauvais par ici, de ces remugles de vieille vase, mêlés aux odeurs d’une végétation pourrie.

« Tiens, oui, tout compte fait. La nature est morte, ici.
A peine née, à peine enterrée. »

Le grand-père, pipe au bec, continua dans la direction de la cheminée.
Mathieu le suivait, les yeux mi-clos en formes de demi-lunes brumeuses.

« Mathieu et le vieillard, retournez-vous en dans votre village.
Vous y serez bien mieux.
Ne quittez plus vos chaises d’osier.
Regardez voler les nappes de brume et détestez-les.
On ne peut aimer la pluie. Il n’y a que le soleil qui soit beau. »

Mais les deux hommes n’écoutèrent pas ce que leur murmurait la vase de l’étang. Ils voulaient arriver au bout de «ce qui n’a pas de fin ».
C’est ainsi qu’on dénommait la région sauvage qui s’étendait au Nord de leur village.
Une seule route y menait.
Les gens du pays disaient que c’était le Voyageur qui l’avait tracée derrière ses pas, mais personne n’avait jamais aperçu le Voyageur, ou alors, peut-être, un ivrogne, au détour d’une rue, à la minuit, ou chez le vieux meunier Molenstock.
Jef Molenstock était le sorcier du coin.
Les ailes de son moulin n’avaient pas besoin de vent pour tourner et, la nuit, les chats des bigotes se réunissaient chez lui.
On disait beaucoup de choses sous ces toits de tuiles.
C’était la coutume de prendre des habitudes.
Ainsi, à l’époque du Voyageur, au Moyen-âge, au 19ème siècle ou en dehors du temps, les bonnes gens avaient pieusement comméré à son sujet.
On disait évidemment qu’il venait des régions brûlantes de l’enfer tropical, qu’il avait abandonné femme et enfants pour errer plus au nord, dans les brumes de l’Inconnu.
Il cherchait ce qui n’était pas à dire et ce qui ne pourrait jamais être vu.


Le Voyageur marchait seul sous la pluie, mais celle-ci ne le mouillait pas.
Enfin parti. Enfin délivré !
Combien d’années avait-il attendu avant de tout abandonner !
Pourtant, depuis son enfance, il se sentait puissant.
Un jour, une vieille femme de la ville lui avait dit :
« Toi, mon garçon, tu auras ce que tu veux, mais tu ne connaîtras jamais tes vrais désirs. »
Le petit garçon avait regardé la vieille, tout étonné, puis, s’en était retourné chez lui.
Depuis ce jour, il n’avait plus touché à un jouet.
Il demeurait rêveur devant la vitre embuée, durant l’hiver, et se réfugiait dans les caves, durant l’été.
Souvent, les soirs de pluie, il parcourait les rues de la ville médiévale.
Il semblait poursuivre une lumière ou une idée fixe. Au début de ces vagabondages, ses parents s’étaient fait du mauvais sang, mais bien vite, ils se firent une raison : cet enfant n’était pas le leur.
Il échappait à leur pouvoir et refusait d’entrer dans leurs chemins étroits.
Et puis, le temps s’en mêla. Le petit garçon devint adulte, en raison du nombre des années qui lui était infligé.
Il s’en alla, un soir, comme d’habitude, mais cette fois, pour ne plus revenir.
Ainsi naquit le Voyageur.
Le Voyageur marchait seul sous la pluie, mais celle-ci ne le mouillait pas. Mathieu voulait retrouver son grand-père qui était meunier dans un village.
Chez lui, on avait jamais parlé du vieux Jef Molenstock.
Mathieu ignorait même le nom du village où le vieux avait son moulin.
Il savait que c’était une région marécageuse, au Nord de la ville.
Au fond de lui-même, il souhaitait que personne ne sache lui donner d’indication.
Un endroit perdu…
Et Mathieu se perdit, cent, mille fois.
Il erra sur des quais, les yeux hagards. Il se fourvoya dans les ruelles du vieux port, entra dans plusieurs estaminets louches, se fit accoster par des prostituées de toutes les couleurs.
Les jours passaient sans qu’il ait le courage de sortir de la ville.
Il fallait faire vite car la toile se resserrait autour de lui.
Les gens qu’il avait rencontrés, essayaient de le retenir, mettant cela sur le compte de l’amitié.
Alors, Mathieu, un soir, se leva et quitta à tout jamais la ville et ses rues grises.
Dans une auberge, il s’endormit sur son verre de bière et fut réveillé, au matin de sa vie, secoué par son grand-père.
« Alors, Mathieu, il paraît que tu me cherches… »

« Toi, grand-père ! Et ton moulin ?
N’habites-tu pas dans ce village des brumes ? »

« Mais nous y sommes, petit.
La distance réelle, case-là dans tes livres. »
« Mais la ville ? »

« Partie, envolée, dans ma poche.
Il n’y a plus de villes.
Elles meurent dans ta tête.
Nous sommes dans le moulin de Molenstock, le grand-père maudit par sa famille. »



Un après-midi lourd de pluie.
Et la tristesse volait dans le ciel gris, mais il n’y avait plus de ciel.
Mathieu et Jef Molenstock marchaient vers le Nord, depuis la nuit précédente.
Des oiseaux noirs battaient la brume de leurs ailes. Leurs cris se faisaient de plus en plus lointains.
Et puis, à un moment, il y eut le silence sur les deux hommes.
Le moulin, le village, la ville, non, plus rien que quatre pieds qui écrasaient la terre trempée.

« Dis-moi, Mathieu, où sont ces collines dont tu rêvais dans ton enfance ? »

« Je ne sais plus grand-père.
Mais qui suis-je ? Quel âge ai-je ? »

« Tu es le Voyageur.
Ainsi en ont décidé les gens du pays. Tu es leur légende.
Tu marches dans leur tête, entre deux collines qui n’existent pas, et tu es seul, bien que je sois à tes côtés. »

« Mais alors, que cherchons-nous dans cette région qui n’a pas de fin ? »

« Rien, Mathieu, rien que tu ne puisses voir.
Rappelle-toi les paroles de la vieille. Tu auras ce que tu veux, mais tu ne connaîtras jamais tes vrais désirs. »

« Oui, je me rappelle. Il faut partir plus loin que ce qui est connu, au-delà des plaines de l’ennui. »
Il y avait là quelques plaines parsemées sur une terre d’orage.
La foudre s’accrochait à tous les arbres, tous les clochers.
J’entendais les chiens hurler dans ma nuit.
Puis, il y avait le sourire de ma mère, dans ma chambre, mais il s’évanouit avec l’âge.
Quel âge ai-je, grand-père ? »

« Tu es le Voyageur, petit Mathieu.
Arrêtons-nous maintenant. Mes jambes sont cassées d’avoir marché.
Ramasses-en les morceaux et donne-les aux chiens qui gambadent dans les prairies du ciel ou dans ta nuit. «

« Tu as déjà dit cela, grand-père ! «

« C’est vrai. Nous sommes au début de l’histoire de notre voyage.
Tu me cherches encore.
Non, tu me connais. Tu m’as trouvé.
On disait que le soir tombe sur la journée et que nous allons nous reposer dans une chaumière, non, une maison.
Elle sera un poème… »
Les heures se découpent avec les battements de l’horloge.
Un maigre feu sonne dans l’âtre.
Les deux personnages sont assis, et regardent par la fenêtre, au loin vers la plaine.

« Nous sommes à l’orée de la forêt. Nous avons obliqué après avoir pris un chemin qui descendait de la colline entre deux rangs de peupliers.
Regarde : la maison où nous allons nous reposer.
Nous y sommes. »

Sur le chemin descendant du sommet de la colline, deux hommes marchaient. L’un était vieux, l’autre était jeune.

«Grand-père, la route s’est arrêtée. Nous ne pouvons continuer plus loin.
Un après-midi lourd de pluie et nous tournons en rond dans le paysage des phrases. Laisse-moi. Je trouverai le Voyageur… »

«Dors petit Mathieu, tu délires.
Tu as quitté la ville. Tu es venu rejoindre ton grand-père qui est meunier. Dors, petit Voyageur. Demain est autre part ou autrefois. »



« Il est passé devant l’enseigne de mon auberge.
Il m’a regardé de ses yeux méchants, si méchants que mes chiens en ont tremblé.
Oh ! Vous pouvez en être certains. C’est bien le Voyageur.
Qu’en penses-tu, Maria ? »

« Je pense qu’il faut se taire et broder sa légende, au coin du feu, pour occuper nos soirées d’hiver. Je pense qu’il faut que nous prenions une habitude de plus. C’est ainsi que notre vie est construite. Je pense qu’il faut dormir maintenant et ne pas oublier que demain est ici et non autre part. »

L’aubergiste des QuatreVents ferma la porte derrière les derniers clients.
Les lumières du village s’éteignirent une à une.
Bientôt, on n’entendit plus rien dans la rue principale, sauf, quelquefois, un léger gémissement.
Etait-ce un chien, un ivrogne, ou simplement le vent ?
Le sommeil assourdit les oreilles des villageois.
La nuit était sacrée. Cela, Jef Molenstock, le meunier, le savait.
Sa nuit, il l’avait apprivoisée de la même manière que les chats de la région. Les heures nocturnes se couchaient sur ses genoux et ronronnaient doucement. Ce ronron l’emmenait sur les chemins du rêve éveillé. Il lui semblait qu’il partait loin de son moulin, du village et des pieuses commères.
Il partait sur la route, vers une région au Nord du village, où personne ne s’était aventuré depuis que la terre tournait.
Le moulin de Molenstock était la dernière construction du village.
C’était le phare devant l’Océan des brumes.

« Nous mourrons toujours devant ce que nous ne connaissons pas.
Pourquoi ne pas affronter l’Inconnu, avant que la Mort ne s’en mêle ? »

Ces pensées tournaient dans sa tête de meunier.
Peut-être en sortirait-il une bonne farine.
Meilleure que celle qui était sortie de son mariage avec cette salope de Martha : un fils stupide qui avait renié tout le savoir de son père pour s’installer en ville et ouvrir un commerce de draps.

« Qu’il croupisse dans sa ruelle.
Qu’il dorme sur ses pièces d’or.
Le petit Mathieu viendra, j’en suis certain.
Il ne leur appartient pas. Il n’est pas des leurs.
Ses rêves d’enfant sont les miens, et non ceux de ses parents. »

« Pourquoi est-ce que Grand-mère est morte ? » dit une petite voix d’enfant derrière lui.

« Dors, Mathieu, tu es encore un enfant.
Pour l’instant, tu dors dans ta chambre, chez tes parents.
Tu ne pourrais pas la quitter. Tu es trop jeune pour abandonner tes parents.
Martha n’est pas morte.
Seulement, les chats ne l’aimaient pas.
C’est tout. Comprends-tu ? Les chats ne l’aimaient pas. »

« C’est bien grand-père.
Au revoir, je te rejoindrai dans quelques années, lorsque je serai tellement grand que je ne pourrai plus embrasser mes parents et que j’étoufferai dans la maison de la ruelle sans fin. »

Molenstock se leva.
Le soleil, lui aussi, s’était levé.
La nuit s’endormait doucement au chant des oiseaux et le meunier sortit de son moulin.
Il marcha vers la dernière borne du village et regarda s’étendre, sous ses yeux un peu lourds, la région qui n’avait pas de fin…


« Qu’on en finisse vite !
Mathieu, ici ! Lève-moi de ma chaise.
Il faut continuer. Je croule de ma chair.
Ma cervelle déborde.
Tue les rats, Mathieu, encore plus vite.
N’oublie pas, Mathieu, les rats.
J’ai trop espéré. Mes ailes sont brûlées.
Je ne suis qu’un vieux sorcier qui tourne en rond dans sa solitude.
Il faut continuer, petit Voyageur.
Levons-nous. »

Mathieu et Jef Molenstock secouèrent le sommeil de leurs yeux.
Ils franchirent le seuil de la porte.
Soudain, Mathieu, d’un geste brusque, arrêta son grand-père.

« Regarde, grand-père, là au loin, dans la plaine… »

Deux hommes marchaient. L’un était vieux. L’autre, jeune.

« Que signifie la double nuit ? » demanda le jeune aveugle à son compagnon.

« La première nuit, mon enfant, est celle qui nous oblige à voir la vie comme un grand trou noir.
La deuxième, celle qui nous interdit de savoir qui nous sommes et vers quoi nous tendons. »

« Grand-père aveugle, pourquoi marchons-nous ? »

« J’étais meunier, petit Mathieu.
Me voilà, à présent, rêveur aveuglé par ses propres rêves et toi, tu es le fruit de mes entrailles d’impuissant.
Je n’ai jamais eu de fils, Mathieu.
Tu n’existes pas, entends-tu ?
Va-t-en. Tu n’as pas de raison d’exister. »

Il y avait là quelques plaines parsemées sur une terre d’orage.
Le Voyageur marchait seul sous la pluie, mais celle-ci ne le mouillait pas. Pourtant, le Voyageur était seul dans sa légende.
Et Mathieu cria au ciel :

« Vous, les oiseaux que j’ai aimés et que j’aimerai toujours, dites-moi qui je suis, ce que je dois faire. »

Mais la réponse fut rauque.
C’était son compagnon, le vieillard aveugle.

« Marcher est ton destin. Marcher sans rien voir, sans rien pouvoir toucher. Errer dans un paysage de toile.
L’été, le soleil crèvera ta peau.
L’hiver, le vent glacial fera gémir tes poumons.
Tu maudiras ton grand-père qui t’a créé dans ses rêves, pour que tu fasses un jour ce qu’il n’a pas eu le courage de réaliser. »

« Mais qui es-tu, toi mon compagnon ? »

« Je ne sais plus. Tout à l’heure, j’étais ton grand-père.
Maintenant, je suis le tourbillon dans l’eau poisseuse, la brume dans le désert brûlant.
Mes pas font tourner la terre sous moi. Je n’avance plus.
Je suis moins que ce que j’ai de plus petit en moi.
Pourquoi ne serais-je pas couché dans mon lit…
C’est l’hiver.
Les ailes du moulin tournent, en grinçant.
Mes chats couvrent mon corps de caresses.
Ma main traîne à terre, comme celle d’un vieux malade.
Mes yeux, tout en loques, regardent le paysage à travers la fenêtre.
Ah ! Ce pays qui n’a pas de fin.
Les deux collines !
Et le petit Mathieu qui marche sous les rideaux de pluie bougeant avec le vent.
Non. Ce n’est pas mon petit-fils. C’est moi. Je le jure, comme un ivrogne.
Tais-toi, vieillard, tu mendies l’attention.
D’ailleurs, tu sens déjà mauvais.
Quand tu seras mort, on mettra le feu à ton moulin.
Le sacristain noiera ton corps dans l’eau bénite.
Les gens du pays, les villageois, même le curé danseront sur ta tombe.
Puis, ils iront à l’auberge des Quatre Vents et le notaire qui a des talents de conteur, retracera mon histoire, en la mêlant à celle du Voyageur.
Et mes chats, qu’en adviendra-t-il ?
Ils crèveront tous, on me les prendra, à la prochaine fête pour les jeter du haut du clocher de l’église. »

« Grand-père, pourquoi parles-tu dans le futur ?
Tu marches bien trop vite pour que je sache te suivre.
Je savais tout ce que tu viens de dire. On me l’a raconté lorsque j’étais enfant et que, les nuits d’orage, je ne parvenais pas à m’endormir.
Les chiens hurlaient…
Peut-être était-ce toi qui venait.
Oublie les jours qui vont suivre, Molenstock, meunier du rêve.
Nous devons tuer les rêves d’avenir, même s’ils sont noirs, car nous sommes dans le rêve.
Je suis Mathieu et j’ai grandi depuis que tu es venu me chercher dans un estaminet du port.
Nous allons voyager dans ce pays que tu évoques si souvent.
Nous marcherons tellement que nous ne saurons plus compter nos pas.
Les oiseaux chanteront leur symphonie légère, puis petit à petit, le silence nous suivra, troisième aveugle, et nous fermerons les yeux, contents de ce que nous n’avons pas. »

« Comme tu parles, Mathieu ! Mais tu as raison. Il faut moudre le bonheur.
Tu entends, le vent souffle déjà dans les ailes.
Il fera sans doute mauvais, demain.
Qu’à cela ne tienne ! Peut-être verrons-nous la mer, un jour. »

La porte s’ouvrit violemment et le vent entra dans le moulin.
Il fit tourner les têtes des deux hommes puis s’en repartit pour faire tourner les ailes.
Mathieu le suivit au dehors et regarda la silhouette du vieux moulin sous la lune. Des chats rodaient autour de la construction vétuste.
Puis, le Voyageur lança ses yeux dans la direction opposée et les fit se perdre à l’horizon du ‘pays qui n’avait pas de fin’.
Un gros nuage survint à ce moment-là et voila la lune.
Ceci décida Mathieu.

« Viens, grand-père. Il est temps. Plongeons dans le rêve.
Prends la lanterne et partons. »

Et les deux hommes laissèrent le moulin derrière eux pour, sans doute, ne jamais y revenir.



Tout frissonnait autour d’eux.
Ils entendaient scintiller quelques étoiles dans le ciel.
Les hautes herbes leur fouettaient le visage.
Le soleil se lèverait bientôt.
Mathieu suivait son grand-père, les yeux mi-clos en forme de demi-lunes brumeuses.
Chaque pas reprenait une partie du passé ou capturait un morceau du futur pour le plonger dans leur voyage.
Puis, il y eut les deux collines qui n’existaient pas.
C’était l’après-midi, lourd de pluie, qui les avaient apportées.
Il y avait là quelques plaines parsemées sur une terre d’orage.
Le semeur n’était plus très loin. Il lança sa dernière graine.
C’était la graine de solitude.
Et le Voyageur commença sa vie dans le cœur des habitants de ce pays.
Les mots tournaient en rond autour des deux pèlerins de l’Infini.
La fin approchait donc, mais elle ne vint jamais pour eux, car le jamais et le toujours s'étaient confondus.
Le vieux meunier se coucha dans son lit.
C’était le début de l’hiver.
Au village, on préparait la fête.
Déjà, la procession était sortie. Cette année, les deux géants l’avaient accompagnée.
L’aubergiste des Quatre Vents se mit en quête de trouver des chats.
Il se dirigea vers le moulin qui tournait encore depuis que Mathieu et le meunier l’avaient quitté.
L’aubergiste trouva le corps de Jef Molenstock étendu.
Le vieillard était déjà froid. Ses yeux ouverts regardaient l’espoir du pays ‘qui n’avait pas de fin’.
Ses mains serraient une lettre contre sa poitrine, sans doute son testament. L’aubergiste la lui arracha, mais à cet instant, les ailes du moulin arrêtèrent de tourner.
Le vent vint chercher la lettre et la fit s’envoler très haut dans un ciel pluvieux.
Quelqu’un cria dans le lointain :

« Reviens, Mathieu, reviens pendant qu’il est en est encore temps.
Reviens, tu n’existes pas. Meurs avec moi. »

L’aubergiste recula, stupéfait.
Les chats hérissaient le poil, en grondant.
Alors, il prit ses jambes à son cou et courut au village raconter que le vieux célibataire du moulin avait rendu l’âme.
La fête commençait mal.
Le curé grogna, les commères gloussèrent.

« Qu’on agisse comme la coutume l’exige ! » cria le bourgmestre.
Et tous les villageois sortirent quelques larmes de leurs poches et se les collèrent aux yeux.
Puis, en rang d’oignon, ils se rendirent au Nord du village, au moulin du vieux.
Un oiseau planait au-dessus d’eux.
Lorsqu’ils entonnèrent en chœur un Requiem Grégorien, l’oiseau piqua vers le notaire et de son bec, lui tendit la lettre, le testament.
Le notaire n’eut pas besoin de l’ouvrir. L’enveloppe se déchira, comme par magie.
En même temps, dans le lointain, on vit un homme qui marchait, le dos voûté sous un lourd ciel d’orage.
Pourquoi, à cet instant, la fanfare restée au village, joua une vieille chanson mélancolique du pays, cela, seul Mathieu pourrait le dire, mais Mathieu avait disparu.
Il resterait le Voyageur des brumes, entre deux collines sans existence.
Et enfin, comme pour rassurer la foule ahurie, le notaire bossu entama la lecture de la lettre. Mais sa voix était partie bien haut, dans le ciel pluvieux. Elle se mouilla de larmes de rosée.
C’était le soir, maintenant, pourquoi, les gens ne se le demandaient plus.
Ils étaient sortis de leurs habitudes.
A l’auberge des Quatre Vents, au coin du feu, les villageois s’assirent et écoutèrent, au fond de l’âtre, par la cheminée, la voix du petit Mathieu leur lire la lettre :

« Il y avait là quelques plaines parsemées sur une terre d’orage.
Entre deux collines qui auraient aussi dû trouver leur place, il y avait un homme.
Les gens du pays avaient pris la coutume d’appeler cet homme, le Voyageur.
Le Voyageur marchait seul sous la pluie.
Mais la pluie ne le mouillait pas car les collines n’existaient pas.
Pourtant, le Voyageur était seul dans sa légende.

Il y avait là quelques plaines parsemées sur une terre d’orage.
Le semeur n’était plus très loin.
Son sac ne contenait jamais de collines.
Et lorsque le semeur eut lancé la graine de solitude, le Voyageur commença sa vie dans le cœur des habitants de ce pays.

Il y avait là quelques plaines parsemées sur une terre d’orage.
Et bien plus tard, il y eut aussi quelques étranges collines.
Mais le Voyageur avait disparu et les habitants de ce pays ne surent plus quoi raconter, le soir, au coin du feu… «

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