"Le vigile" par Sine qua non (texte en ligne)

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Ce texte a été publié dans le numéro 8 du fanzine fantastique québécois Nocturne.




Jack Mercier était vigile depuis l’âge de 20 ans, et il en comptait maintenant trente. Ce travail lui convenait à merveille, il n’envisageait pas d’en faire un autre. Il faut dire qu’il possédait les caractéristiques de l’emploi, et entre autres, une taille de presque deux mètres pour 105 kilos de muscles. De plus, son crâne toujours impeccablement rasé, et le blazer bleu marine qu’il portait avec un pantalon gris et une cravate rouge sur fond de chemise blanche, lui donnaient à la fois un air martial et classe, en parfaite adéquation avec le poste qu’il occupait depuis deux ans dans un important centre commercial. Il était bien sûr irréprochable dans son travail, aussi fut-il surpris d’être convoqué un matin, par le grand patron de la société qui l’employait.
Ce dernier était un homme de haute taille et de bonne carrure, dont le visage était marqué par une impressionnante balafre. C’était un ancien militaire qui avait tâté un peu de la Légion Étrangère, et avait même fait office de mercenaire pour quelques dictateurs d’Amérique centrale.
— Asseyez-vous, dit-il à Jack après que celui-ci eut été introduit dans son bureau.
Le vigile s’exécuta, et se retrouva assis en face de son patron, avec entre eux un imposant bureau en forme de bateau.
— Alors, commença le patron, ce boulot au centre commercial, ça vous va bien n’est-ce pas, Jack ? Ça vous permet de draguer toute la journée ! Il y a du passage là-bas, et du plus agréable !
Jack prit aussitôt un air offusqué, car il était à mille lieues de tout cela. Mais ce n’était qu’un jeu, car aussitôt le patron dit :
— Je plaisantais, Jack ; je sais bien qu’avec vous, c’est le boulot, rien que le boulot qui compte. Je voulais simplement détendre l’atmosphère, car ce que je vais vous dire, ne va pas vous faire plaisir.
Jack se crispa sur son siège.
— Oui, poursuivit le patron, nous avons perdu le marché avec le centre commercial. Votre mission est terminée là-bas.
Jack en resta le souffle court.
— Perdu le marché avec le centre commercial ? fit-il d’un air incrédule.
— Eh oui, ils ont préféré prendre une société qui casse les prix. Une société qui leur fera un boulot de merde, mais surtout qui ne leur coûtera pas grand-chose. On en est là, Jack ! La qualité, ce n’est plus ce qui prime ; on lui préfère les économies. Alors tout ça pour vous dire au final, qu’il ne vous reste plus qu’à choisir entre le chômage ou la proposition que je vais vous faire.
— Je vous écoute, patron, dit Jack, très crispé.
— Bon, alors, reprit l’autre, voilà, on a décroché un marché avec la municipalité d’une ville. Celle-ci a construit il y a deux ou trois ans environ, un immeuble où elle a logé des personnes âgées aux revenus modestes. Les loyers sont abordables, et il n’y a besoin que d’un concierge dans la journée, et d’un gardien la nuit. Oui, le maire craint que ses petits vieux aient peur du noir. Bon, il avait confié l’affaire à une première société de gardiennage ; seulement, il semblerait que ses vigiles ne tiennent pas bien le coup. Alors il leur a enlevé le marché, et nous l’a accordé compte tenu de notre excellente réputation.
Jack qui avait écouté son patron en hochant la tête, lâcha :
— Ce boulot m’ira très bien !
L’autre sourit.
— Je n’en attendais pas moins de vous, Jack ! Seulement, c’est un boulot de nuit, et ce n’est pas du tout l’ambiance du centre commercial.
— Aucun problème ! affirma le vigile.
Le patron sourit encore, puis poursuivit :
— Et enfin, c’est dans une ville située à environ trois heures de train de chez vous. Autant dire qu’il vous faut déménager.
Jack sourit à son tour.
— Je suis célibataire, et je n’ai aucune attache particulière dans cette ville-ci. Je peux facilement déménager. D’ailleurs, j’ai un ami qui cherche un logement en ce moment ; mon studio lui conviendra parfaitement.
— Ah, vous arrangez drôlement bien mes affaires, Jack ! s’exclama le patron. Remarquez, je me doutais bien que je pouvais compter sur vous. Vous partirez demain après-midi. Pour vous loger, tout est prévu. Il y a une chambre de retenue dans un café-hôtel situé juste en face de la gare. La société assure la location. Et pour ce qui est de la restauration, vous enverrez ici même vos notes de frais à la fin de chaque mois. Bon, maintenant, vous allez voir ma secrétaire pour régler les formalités d’usage, et surtout retirer votre billet de train.
Le patron et Jack se levèrent en même temps, puis se serrèrent chaleureusement la main.

***


Et c’est ainsi que le lendemain aux environs de 18 h, Jack débarqua dans une ville où il n’avait encore jamais mis les pieds de sa vie. Il n’avait emporté qu’une grande valise contenant tout ce qui lui était utile dans l’immédiat. Il comptait se faire envoyer le reste un peu plus tard. Il s’était toutefois payé un blazer neuf qu’il arborait, comme à son habitude, avec une superbe cravate.
La nuit était déjà tombée, car on était à la fin de l’automne, et cela contribuait à accentuer l’impression qu’avait Jack d’être arrivé dans une ville où l’on ne rigolait pas tous les jours. Même les environs de la gare n’étaient pas très animés. Seul endroit vraiment éclairé : le café-hôtel dont lui avait parlé le patron, qui se trouvait bien juste en face. Mais une fois à l’intérieur, Jack dut se rendre compte que l’endroit n’était guère emballant. Une femme opulente d’une soixantaine d’années se tenait derrière le comptoir, et le regarda s’approcher d’un air méfiant. Il expliqua aussitôt qu’il y avait une chambre de retenue pour lui, et déclina son identité. Sans se départir de son air méfiant, celle qui était à coup sûr la tenancière de l’établissement, l’invita à la suivre dans un bureau. Là, elle lui demanda de remplir une fiche sans même le faire asseoir, puis elle le conduisit jusqu’à la chambre qui se trouvait au premier. Celle-ci était en tout point conforme à ce qu’attendait Jack d’un tel établissement : papier jauni, odeur de renfermé, et apparemment une couche non négligeable de poussière sur les meubles.
— On ne fait pas restaurant ici ! lâcha la tenancière d’un ton rude. Vous en trouverez un juste au-dessus.
— Je vous remercie pour le renseignement, fit Jack.
Puis la tenancière lui demanda de ne pas oublier d’accrocher la clé au tableau prévu à cet effet lorsqu’il sortait. Elle lui conseilla également de ne pas rentrer après 22 h, pour ne pas trouver porte close.
Travaillant de nuit, Jack ne risquait pas d’avoir de problème de ce côté-là, puisqu’il terminait son service à 7 h du matin.
La tenancière le laissa seul dans la chambre, et il s’allongea sur le lit pour se détendre.
Vers 19 h, il s’en alla de l’hôtel, et décida de rechercher le restaurant indiqué. Il n’eut pas besoin d’aller bien loin, il se trouvait à environ cent mètres de l’hôtel.
Il était tenu par un individu dont l’aspect n’était guère plus engageant que celui de la patronne de l’hôtel. Il émit d’ailleurs un grognement en guise de réponse, après que Jack lui eut fait part de son intention de se restaurer.
Tandis qu’il le servait, Jack dit :
— Pour se rendre à la Résidence des Acacias, il paraît qu’il y a un bus qui ne s’arrête pas très loin d’ici.
Le restaurateur le regarda en plissant les yeux.
— Vous devez aller là-bas ? dit-il.
— Oui, confirma Jack, je suis recruté comme vigile.
L’autre eut un sourire jaune.
— Ah bon, fit-il, eh bien, en effet, l’arrêt n’est pas très loin, il est juste en face. Le dernier bus passe d’ici une demi-heure. Il ne faut pas le rater, car après, vous n’aurez plus qu’à y aller à pied.
Jack hocha la tête.
— Ah oui, et il met longtemps pour gagner la résidence ?
— Non, environ vingt minutes. Oui, ce doit être ça.
Jack avait donc un peu de temps devant lui, ce qui lui permit de goûter tranquillement à une nourriture plus que moyenne.
Il trouva l’arrêt effectivement juste en face du restaurant, et vit arriver assez vite un vieux bus datant d’une bonne vingtaine d’années, avec à son bord deux personnes en plus du chauffeur.
Ce dernier accueillit Jack avec un visage fermé, et après qu’il lui eut indiqué sa destination, il afficha une mimique d’étonnement.
— Vous pourrez m’indiquer l’arrêt ? demanda Jack.
Le chauffeur se contenta de répondre par un signe de tête.
Le bus roula dans des rues désertes, à peine éclairées. On eût dit qu’un couvre feu avait été décrété, obligeant les habitants de la ville à rester chez eux. Mais bientôt ce fut encore pire, le bus se mit à rouler sur une route cernée de friches industrielles lugubres à souhait. Les deux autres voyageurs étaient descendus tandis que le bus circulait encore dans ce qui faisait office de centre-ville, et Jack était donc seul avec le chauffeur qui conduisait sans dire un mot. Il s’était pourtant installé juste derrière lui, mais il semblait ignorer sa présence.
Aux friches industrielles, succédèrent des terrains vagues, puis bientôt, Jack aperçut un long et haut mur d’un côté de la route, et un immeuble de l’autre.
Le bus s’arrêta au niveau de l’immeuble, et le chauffeur consentit à dire :
— Voilà, vous êtes arrivé ; la Résidence des Acacias, c’est cet immeuble.
L’éclairage de l’endroit était assuré par deux lampadaires plantés de chaque côté de l’immeuble, et surtout la pleine lune qui jetait un halo blafard sur le mur lui faisant face. Autant dire que ce n’était pas la grande illumination.
Jack descendit du bus qui redémarra aussitôt. Il continua sa route, et le vigile se demanda jusqu’où il pouvait bien aller comme ça.
Il regarda l’immeuble de cinq étages qu’il avait devant lui, en pensant que ça faisait bien mince pour parler d’une résidence. Par ailleurs, il doutait qu’il y ait eu des acacias un jour dans le coin, où alors, ça remontait à très longtemps. Il regarda également vers le mur qui l’intriguait. La clarté de la pleine lune lui donna l’impression qu’il y en avait deux autres partant de chaque extrémité du premier. Pour Jack, ces murs constituaient sans doute l’enceinte d’une usine abandonnée, très probablement en ruine, comme celles qu’il avait vues précédemment.
Il se mit à marcher sur l’allée de gravillons ondulant entre deux parcelles de gazon, pour atteindre les deux portes vitrées de l’immeuble. Il aperçut aussitôt une plaque lumineuse. Au-dessus, était écrit CONCIERGE, et juste en dessous il y avait un interphone. Jack appuya sur la touche de l’appareil, et très peu de temps après, une voix nasillarde demanda :
— Qui c’est ?
— C’est le nouveau vigile, répondit Jack.
— J’arrive ! fit la voix nasillarde.
Très vite, le hall de l’immeuble s’éclaira, et Jack vit apparaître un individu petit, se tenant quasiment cassé en deux, au point qu’il avançait en ne regardant que le sol. L’homme n’avait plus beaucoup de cheveux sur le crâne, et son visage afficha une triste grimace après qu’il eut levé la tête vers Jack.
Ce dernier crut bien que le bonhomme allait venir se cogner contre les portes vitrées ; mais au dernier moment il s’arrêta, et appuya sur un bouton qui déclencha l’ouverture de l’une d’elles.
Jack s’avança pour entrer, mais malgré son gabarit qui n’était que la moitié de celui du vigile, l’individu s’interposa.
— C’est qu’on ne rentre pas comme ça, dit-il d’une voix de fausset. Votre ordre de mission, vous devez avoir un ordre de mission !
Jack hocha la tête.
— Oui, j’ai ça, dit-il en sortant une feuille pliée en quatre de la poche intérieure de son blazer.
Il la tendit à l’individu après l’avoir dépliée, et celui-ci la lui arracha presque des mains. Après avoir lu ce qui était écrit dessus, l’individu lui rendit la feuille en déclarant :
— Bon, je suis le concierge, vous pouvez entrer.
Jack suivit le concierge qui marchait toujours cassé en deux. Celui-ci l’amena à l’ascenseur. Ils furent rapidement rendus au dernier étage, et en sortant de l’ascenseur, le concierge expliqua à Jack :
— C’est à cet étage que se trouve le local du vigile.
Il l’amena en effet dans une pièce plutôt petite où l’on avait réussi à caser un évier, une table, une machine à café, un frigo et un four à micro-ondes.
Jack nota qu’il n’y avait qu’une chaise pour s’asseoir. L’autre dut deviner ce qu’il pensait, car il dit d’un ton rude :
— Vous n’êtes pas ici pour dormir, entendu ?
Un peu offusqué, le vigile hocha la tête.
— Vous êtes ici pour patrouiller toute la nuit, reprit le concierge ; afin d’assurer la sécurité des résidents, et surtout les rassurer. Car ils vous entendront lorsque vous patrouillerez dans l’escalier et sur les paliers. Interdit de prendre l’ascenseur, bien sûr. Il faut que les résidents entendent bien votre pas.
Nouveau hochement de tête de la part du vigile, et le concierge dit d’un air étonné :
— Mais vous n’avez rien amené pour vous restaurer ?
Jack se raidit.
— Mais je n’ai pas besoin de me restaurer !
Le concierge prit un air railleur.
— Vous risquez de changer bien vite d’avis. Une nuit, c’est long ; il faut la passer, et surtout avoir de quoi tenir le coup. Bah, vous verrez bien pour demain.
Jack ravala sa salive, réalisant qu’il avait vraiment changé de conditions de travail.
Le concierge annonça alors qu’il allait partir, car il ne lui fallait pas rater le dernier bus.
Il prit congé, mais juste avant de sortir de la pièce, il dit :
— Au fait, vous ne fumez pas, j’espère ! C’est interdit de fumer ici !
— Je n’ai jamais fumé de ma vie, s’empressa de répondre Jack.
— Vous avez bien de la chance, bougonna le concierge. Moi ça fait plus de vingt ans que j’essaie d’arrêter. Mais il n’y a rien à faire.
Puis il partit pour de bon.
Jack soupira un grand coup, et se servit un café, le concierge ne lui ayant signifié aucune interdiction à ce sujet. Il se posta peu de temps après avec son gobelet à la main, à la fenêtre de la pièce donnant sur la rue. Il aperçut alors le concierge qui attendait à l’arrêt de bus, engoncé dans un épais manteau le faisant ainsi ressembler à une tortue prête à rentrer sa tête dans sa carapace. Pour l’instant, il fumait, et Jack apercevait le bout rouge de sa cigarette, dans la nuit que troublait l’éclat de la pleine lune. Mais bientôt, l’endroit où il se trouvait fut pleinement éclairé par les phares puissants de l’autobus qui revenait. Jack put ainsi voir que le mur d’en face était muni d’une large porte métallique, bientôt cachée par le bus qui s’était arrêté. Jack vit le concierge monter dedans, puis se diriger vers le fond du véhicule. Se tenant toujours courbé, on ne voyait que sa tête passer au ras des vitres. Il alla prendre place tout au fond du bus, dédaignant ainsi le conducteur qui ne devait de toute façon pas demander mieux. Puis le bus redémarra.
Le vigile but un second café, et commença aussitôt sa ronde. Il descendit tranquillement chaque étage, s’attardant sur les paliers. C’était le silence le plus complet, le plus impressionnant. On avait peine à croire que des personnes vivaient à cet endroit. Jack eut très vite la nostalgie de son ancienne affectation, du centre commercial si vivant, si gai avec toute la foule qui s’y précipitait, surtout en fin de semaine. L’ambiance y était des plus agréables. Et même s’il n’avait jamais dragué les jolies filles que l’on trouvait là-bas, il avait toujours apprécié l’intérêt qu’elles lui témoignaient. Puis, il y avait tous les commerçants qui le considéraient avec respect. Mais Jack se dit qu’il ne devait pas se plaindre. En effet, sur les huit vigiles affectés au centre commercial, il était le seul à ne pas être maintenant au chômage. Le patron avait dû licencier les sept autres. Pour Jack, l’important dans l’immédiat était d’avoir toujours un boulot. Par la suite, il verrait ; peut-être même que son patron récupérerait un jour le contrat du centre commercial ; il ne fallait pas perdre espoir.
Il arriva au rez-de-chaussée. Le hall, comme les étages, était discrètement éclairé par des veilleuses. Jack remonta en prenant son temps jusqu’au dernier étage, et se servit un troisième café. Il n’était pas habitué à travailler de nuit, et se doutait qu’il lui faudrait absorber une quantité importante de ce breuvage pour tenir le coup.
Il descendit et remonta plusieurs fois les étages, toujours dans un silence impressionnant, et à minuit un peu passé, alors qu’il venait d’avaler son huitième café dans son local, à son grand étonnement, il entendit un gémissement. Apparemment ça venait d’un appartement voisin, aussi se précipita-t-il sur le palier. Aussitôt, il entendit un cri à l’étage du dessous. Ils descendit quatre à quatre les marches de l’escalier, et une fois arrivé à cet étage, il s’écria :
— Qu’est-ce qu’il y a ? Il y a un problème ? Quelqu’un a besoin d’aide ?
Pour réponse, il eut droit à un hurlement provenant de l’étage du dessus.
Il remonta l’escalier toujours en s’écriant :
— Qu’est-ce qu’il y a ? Il y a un problème ?
Ce fut soudain tout l’immeuble qui sembla rempli de hurlements des plus lugubres.
Jack ne savait plus où donner de la tête. Il montait et descendait les marches, complètement affolé par le concert de hurlements atroces qui l’assaillait. De plus, le café qu’il avait bu était très fort, et ses nerfs n’en étaient que plus ébranlés. Il transpirait à grosses gouttes, et son cœur battait à en exploser. Du temps du centre commercial, il avait dû parfois faire face à des situations difficiles, s’interposer pour mettre fin à des bagarres, prendre des risques physiques. Mais ce qu’il vivait en cet instant dans ce maudit immeuble, dépassait ses capacités. Il n’avait jamais connu une telle situation, et le constat était vite fait : il paniquait complètement. Les hurlements ne cessaient pas, et étaient toujours aussi horribles, à en vriller les tympans. Jack appuya d’abord ses mains contre ses oreilles, puis alla bientôt tambouriner aux portes des appartements du troisième étage où les hurlement semblaient les plus forts, en criant :
— Mais c’est pas bientôt fini tout ce bordel !
Puis il descendit au second étage et fit de même ; puis au premier. Enfin, il arriva dans le hall de l’immeuble, trempé de sueur, la tête remplie de hurlements. Il courut vers les portes vitrées ; et voyant un gros bouton blanc tout près, il s’empressa d’appuyer dessus. En moins de deux secondes, il sortit de l’immeuble, en laissant se refermer la porte derrière lui.
Alors, la panique fut encore plus grande, et il tambourina contre les deux portes fermées au risque de les briser, en hurlant :
— Ouvrez, mais ouvrez-moi donc ! Je suis dehors ! Je ne peux plus rentrer !
Il fut très vite à bout de forces, et complètement vidé, il réalisa avec horreur qu’il venait de commettre une terrible faute professionnelle : la première de sa carrière. Totalement anéanti, il se mit à fixer les portes vitrées irrémédiablement closes, et sursauta violemment, quand il sentit qu’on lui touchait l’épaule. Il se retourna brusquement, et se mit aussitôt à claquer des dents, prêt à défaillir. À la lueur de la pleine lune qui devint soudain très intense, il vit quelque chose d’effroyable, et se demanda, l’éclair d’un instant, s’il n’avait pas perdu complètement la raison. Il avait en face de lui, tenant incroyablement debout, des créatures en état de décomposition avancée, venues d’on ne sait où. Elles étaient au nombre de cinq, la chair pourrissante pendant lamentablement de leurs os tordus, et ayant à la place de la bouche et des yeux, des orifices grouillant de vers visqueux. Il émanait de ces horribles créatures une odeur putride qui souleva l’estomac de Jack, et lui fit vomir un liquide jaunâtre en se pliant en deux. Les créatures étaient tout près de lui ; mais elle s’approchèrent encore pour le saisir. Il voulut se défendre, user de sa force physique comme il en avait habituellement la capacité, et commença à donner des coups de poing. Mais il ne rencontra que le vide, et bientôt l’odeur pestilentielle lui monta douloureusement au cerveau, au point qu’il perdit très vite connaissance.
Alors les créatures se jetèrent sur lui en poussant des râles démoniaques.

***


Le lendemain matin

Il y avait deux voitures de police garées devant l’immeuble, et des hommes en uniforme semblaient monter la garde près d’une grande flaque de sang stagnant devant les portes vitrées. Un peu plus loin, un grand maigre en imper et un petit rondouillard en veste de tweed, regardaient avec circonspection les traces de sang et les lambeaux de chair qui parsemaient la route.
— Ça fait le cinquième, et ça s’est encore passé par une nuit de pleine lune, déclara le grand maigre.
Le petit rondouillard acquiesça :
— Oui, et une fois encore, il n’y a pas de doute, c’est là-bas que se trouve la solution.
D’un coup de menton, il désigna le mur d’en face sur lequel se découpait une large porte fraîchement repeinte en vert.
L’autre hocha la tête.
— Oui, mais pas la peine de remettre ça sur le tapis. On va encore passer pour des illuminés. La municipalité ne veut pas entendre parler de ces choses-là. En tout cas, quelle idée quand même, d’avoir bâti un immeuble pour y loger des personnes âgées, près d’un tel endroit !
— Bah, fit son collègue, il paraît que la municipalité a racheté le terrain à un particulier pour presque rien, à cause justement de la proximité de…
Il s’interrompit aussitôt, et désignant du doigt un véhicule qui arrivait avec un sifflement bizarre.
— C’est pas vrai ! s’exclama-t-il, voilà qu’ils se pointent déjà pour nettoyer. Les gars du labo n’ont même pas encore eu le temps d’arriver. La municipalité est vraiment pressée.
— Oui, vraiment très pressée, fit l’homme à l’imper, d’un air accablé.

***


Dans un appartement du dernier étage de l’immeuble, dans une pièce poussiéreuse où se répandait une insoutenable odeur de pharmacie, un homme et une femme aux cheveux d’un blanc de neige et vêtus chacun d’une vieille robe de chambre, se tenaient immobiles à la fenêtre, regardant au dehors. Ils étaient tous deux grands et très maigres ; leur peau parcheminée d’une couleur de cire semblait collée aux os de leur visage ; et dans leurs yeux incroyablement enfoncés dans les orbites, on pouvait lire une grande détresse.
L’homme dit d’une voix essoufflée :
— Avec les enregistrements, on arrive toujours à pousser le vigile au dehors. Alors, ils ont leur proie, et nous laissent tranquilles. Mais ça fait le cinquième vigile. À force, il n’y en aura plus. Et alors, ils entreront dans l’immeuble, et nous emmèneront.
La bouche édentée de la vieille femme se mit à trembler lorsqu’elle dit :
— Non, quoi qu’il arrive, nous ne nous laisserons pas emmener. Ils ne nous auront pas.
— Mais nous sommes si faibles maintenant, objecta l’homme.
— Nous ne nous laisserons pas emmener, insista la femme. Jamais nous n’irons là-bas !…
Et le regard des deux vieillards rempli d’une immense terreur, se porta au-delà du mur d’en face, pour se poser sur ce qui n’était pour l’heure qu’un bien paisible cimetière, égayé par un doux rayon de soleil.

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© Patrick VAST | Laissez un commentaire.

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