"Le Surveillant ( partie 1 )" par Sine qua non (texte en ligne)
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Jean Dupin avait à peine 19 ans, lorsqu’il fit la rentrée scolaire d’octobre 1938, en qualité de surveillant d’internat dans un collège austère d’une grande ville de province. À la rentrée précédente, alors qu’il effectuait sa première année à l’université, il n’avait pas obtenu de poste, et ses parents avaient dû accepter d’importants sacrifices pour qu’il puisse entreprendre ses études de lettres classiques, qui allaient le mener à enseigner le français, mais aussi le grec et le latin. Cette année s’annonçait donc meilleure pour lui. Il avait en charge les secondes, et à son arrivée au collège, il fit la connaissance de ses deux collègues : Charles Dejoux, un petit rouquin qui s’occupait des premières, et Philippe Gantier, un grand brun au visage émacié, qui lui, veillait sur les terminales. Ces deux garçons en étaient à leur deuxième année de travail au collège, et Jean comptait un peu sur eux pour l’épauler au début.
Il fit également la connaissance des trente élèves qu’il devait surveiller, au cours de l’étude qui précédait le repas du soir. C’étaient des garçons de 15 ou 16 ans qui lui parurent tranquilles, en aucun cas enclins à lui causer des ennuis. Il faut dire que le collège avait la réputation d’être un établissement très strict, où les éventuels perturbateurs n’avaient guère de chances de s’éterniser.
Pour cette rentrée, Jean avait acheté un costume neuf et une cravate. Il s’était coiffé soigneusement, et avait lissé la fine moustache brune qu’il s’était laissé pousser pour s’affirmer.
Il prit son repas du soir avec Charles Dejoux dans la salle à manger réservée aux surveillants, tandis que Philippe Gantier était de service de réfectoire.
Dès le début du repas, Charles lui dit :
— Un mois avant la fin de la dernière année scolaire, on a fait monter les secondes au dortoir des premières. Leur surveillant avait démissionné, et si près des grandes vacances, la direction n’avait pas pu trouver de remplaçant.
Jean se contenta de hocher la tête, et Charles passa à autre chose.
Après le repas, il y avait encore étude, et à 20 h 45, le surveillant fraîchement débarqué, conduisit les secondes au dortoir qui se trouvait au premier étage. Suivant les conseils de ses collègues, il veilla à ce que chacun fasse consciencieusement sa toilette, et se brosse énergiquement les dents.
À 21 h 15, ce fut l’extinction des feux. Jean commença à patrouiller dans le dortoir, à la lueur des veilleuses, passant et repassant entre les rangées de lits, en reniflant les effluves d’eau de Cologne dont beaucoup semblaient s’être aspergés pour conclure leur toilette. Puis, petit à petit, les respirations devinrent calmes, paisibles, et quelques ronflements commencèrent à se faire entendre.
Alors, Jean estima qu’il en avait fini avec sa première soirée de travail, et se rendit dans sa chambre située au fond du dortoir. Celle-ci était munie d’une fenêtre dont il suffisait de soulever le rideau, pour avoir vue sur l’ensemble des élèves endormis.
Il s’installa à une table en bois, et lut quelques poèmes d’Apollinaire à la lueur d’une lampe de chevet ; puis, quand le sommeil commença à le gagner, il fit à son tour sa toilette, enfila son pyjama, et se coucha dans un lit de fer dont le matelas était somme toute confortable.
Il ne tarda pas à s’endormir. Il dormait d’un sommeil profond, quand soudain, il ouvrit les yeux. Il crut tout d’abord qu’il rêvait, car la chambre baignait dans un halo blanchâtre. Mais quand après s’être assis dans son lit, il vit apparaître un jeune garçon qui se mit à lui parler, il commença à admettre qu’il était dans la réalité.
Le jeune garçon était de taille moyenne, très pâle, et il lui dit :
— Monsieur, aidez-moi, s’il vous plaît, aidez-moi…
Jean voulut se lever, mais au même moment, le jeune garçon disparut. Jean saisit la poire qui se trouvait à la tête du lit, et la lumière jaillit dans la pièce. Il n’y avait personne. Jean conclut finalement qu’il venait de faire un curieux rêve. Il éteignit la lumière, et à sa grande satisfaction, replongea très vite dans le sommeil.
Le lendemain, au réveil, il se souvint de son rêve, et en ressentit un certain trouble.
Aussi, quand il arriva à la salle à manger, il dit à ses collègues qui étaient déjà installés devant un bol de café noir :
— Au fait, le précédent surveillant des secondes, pourquoi a-t-il démissionné à seulement un mois des grandes vacances ?
Charles et Philippe se regardèrent d’un air gêné, et ce fut le petit rouquin qui répondit :
— Oh, parce qu’il en avait marre. Il ne supportait pas toujours bien les élèves. Il était un peu nerveux.
— Oui, un peu nerveux, confirma Philippe.
Puis il changea complètement de sujet, en parlant de la situation internationale, des risques de guerre, de l’annexion de l’Autriche par Hitler sept mois plus tôt.
Durant la journée, Jean peina pour suivre ses cours à l’université. Sans cesse lui revenait à l’esprit son rêve de la nuit. Une fois de retour au collège, il s’acquitta de l’étude qui précédait le repas, puis du service de réfectoire. Mais tandis qu’il surveillait l’étude avant le coucher, il ressentit une certaine appréhension. Il n’était pas pressé de retrouver le dortoir, sa chambre, et peut-être l’étrange rêve de la nuit dernière.
Et lorsque les élèves furent endormis, il se lança dans la lecture d’un roman de Théophile Gautier. Il avait envie de se coucher le plus tard possible.
Il était presque minuit quand il se mit au lit, et s’endormit facilement.
Mais comme la nuit précédente, il ouvrit soudain les yeux, et revit le jeune garçon qui lui dit d’une voix implorante :
— Monsieur, aidez-moi, je vous en prie, venez à mon secours…
C’en était trop ; Jean bondit hors de son lit, et se retrouva perdu dans l’obscurité. Tel un somnambule, il commença à marcher dans la chambre, et heurta violemment la table. Il ressentit une vive douleur à la cuisse qui le fit gémir. Il revint vers le lit, chercha à tâtons la poire, et quand il l’eut trouvée, fit jaillir la lumière dans la pièce.
Alors, haletant, il s’assit au bord du lit, et resta complètement hébété.
À l'heure de réveiller les élèves, il était toujours à la même place.
Quand il rejoignit ses deux collègues pour prendre le petit déjeuner, ceux-ci virent tout de suite qu’il avait passé une très mauvaise nuit, et lui signalèrent.
Mais Jean ne fit aucun commentaire à ce sujet, et une fois qu’il fut assis, il demanda :
— Il ne s’est rien passé de particulier avec un élève l’année dernière ?
Comme la veille, ses deux collègues se regardèrent d’un air gêné.
— Quelque chose de particulier ? fit Charles.
— Oui, un accident, fit Jean, un accident ou je ne sais quoi d’autre…
— Il y a eu effectivement un accident, lâcha brusquement Philippe.
Jean regarda l’air tendu, le grand brun au visage émacié qui le fixait maintenant intensément.
— Oui, reprit celui-ci, on a retrouvé un matin, le jeune Gilbert Fournier, mort près des lavabos. On pense qu’il était somnambule. Il a dû tomber et sa tête a certainement heurté violemment le sol.
— Ah oui, fit Jean, complètement livide.
— En tout cas, poursuivit Charles, cela a fortement perturbé le surveillant des secondes. Il a culpabilisé ; alors qu’il n’y était pour rien. Cela s’est sans doute passé en pleine nuit ; il n’a pas pu s’apercevoir de quoi que ce soit.
— Oui, reprit Philippe, il n’en dormait plus. Tiens, chaque matin, il avait un peu une tête comme celle que tu as aujourd’hui, Jean !
— Ah oui ? fit l’intéressé.
— Oui, il ne dormait plus, dit à son tour Charles. Alors, il a fini par démissionner.
— C’était donc cela la cause de sa démission, fit Jean. Et vous avez eu de ses nouvelles depuis ?
Charles et Philippe se concertèrent du regard, puis le petit rouquin répondit :
— On a appris qu’il s’était noyé au cours de l’été, en se baignant dans une rivière.
— Il ne savait pas bien nager ? demanda Jean.
Après un instant d’hésitation, Philippe répondit :
— Justement si ; il paraîtrait que c’était un excellent nageur. On ne s’explique pas ce qui a bien pu se passer.
Jean grimaça un sourire, se leva, et sous le regard étonné de ses collègues, sortit de la pièce sans ajouter un mot.
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Sine qua non - 2006
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