"Le Surveillant ( partie 3 )" par Sine qua non (texte en ligne)
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Jean était plongé plus que jamais dans les tourments. Ainsi, ce fantôme qui était venu par trois fois hanter sa nuit, n’était pas celui du jeune Gilbert Fournier. Il avait eu envie d’envoyer une lettre à Joseph pour solliciter son point de vue, mais y avait finalement renoncé.
En tout cas, pour lui, commença une curieuse période. Charles et Philippe le tenaient à l’écart, et même M. Dautin semblait l’éviter. À cela s’ajouta un hiver particulièrement rude ; et chaque nuit, Jean attendait la venue du fantôme, dans le collège qui donnait l’impression d’être cerné par la neige. Le revenant lui apparut plusieurs fois, l’épuisant physiquement et moralement. Il dormait très mal, et la perspective que l’Europe et peut-être le monde entier couraient à leur perte à cause de la folie de Hitler, y était également pour beaucoup. Il était sur le point de sombrer dans une grave dépression.
Mais paradoxalement, ce fut le 16 mars, lendemain de l’invasion de la Tchécoslovaquie, que les événements prirent une autre tournure.
Philippe vint voir Jean tandis qu’il surveillait l’étude du soir.
— Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, dit-il. Je sais, ça tombe plutôt mal : le lendemain de l’invasion de la Tchécoslovaquie ! Mais qui puis-je ? Ce n’est pas de ma faute si je suis né un 16 mars. C’était en 1919, on en avait juste fini avec la boucherie des tranchées. On pensait que le monde était devenu raisonnable ; que l'on ne recommencerait plus un tel carnage. Et voilà que l'on est prêt à repartir!
Jean se contenta de hocher la tête, et Philippe poursuivit :
— Bon, avec Charles, on va venir te voir tout à l’heure dans ta chambre. J’amènerai une bouteille de whisky, et on va faire la fête.
Jean ne cacha pas sa surprise.
— Faire la fête !
— Oui, reprit Philippe, on va faire la fête, fêter mon anniversaire.
— Mais pourquoi dans ma chambre ?
— Eh bien, parce que les élèves de seconde ont encore besoin d’être surveillés. Ceux de première et de terminale, ça pose moins de problèmes. Ils n’ont plus vraiment besoin de surveillant. Ils savent se tenir tranquilles.
— Ah bon, alors d’accord, dit Jean, heureux de pouvoir reprendre de meilleures relations avec ses deux collègues.
***
Charles et Philippe vinrent dans sa chambre aux alentours de 22 h. Tous les élèves dormaient paisiblement ; c’était le silence dans le dortoir, hormis quelques ronflements.
Philippe tenait la bouteille de whisky à la main, et Charles s’était chargé des verres.
Jean était alors installé à sa table, en train de lire du Verlaine. La bouteille était déjà entamée, et Philippe empestait l’alcool. Il prit place avec Charles sur le lit, et les trois collègues commencèrent à boire. Jean n’était pas habitué à l’alcool, et il sentit rapidement la tête lui tourner. Charles apparut assez vite joyeux. Philippe au contraire, devint taciturne, et commença à parler du conflit qui se précisait.
— Profitons-en avant de devenir de la chair à canon, dit-il. Car bientôt, ce sera la guerre, et nous serons mobilisés. Nous en avons l’âge. En 14, ce sont des jeunes de vingt ans que l’on a conduits à la boucherie. Quand on dit les poilus, on imagine forcément des vieux ; mais non, c’étaient des jeunes, la plupart imberbes même. Quelle triste et cynique ironie. Nous périrons au fond d’une tranchée. Nous y serons abandonnés, et nous y pourrirons, doucement mais sûrement. Jusqu’à ce que nous soyons réduits à l’état de squelette.
— Comme celui que nous avons découvert l’année dernière dans le sous-sol du collège ! lâcha soudainement Charles sous l’effet insidieux du whisky.
Jean et Philippe sursautèrent. Jean avait maintenant la gorge nouée et ne pouvait sortir une parole.
Au contraire, Philippe s’exclama :
— Qu’est-ce que tu racontes donc là !
— Eh bien, oui, fit Charles, penaud ; on a bien découvert un squelette, dans une espèce de malle.
— Cesse de dire des bêtises, tu es soûl ! rétorqua durement Philippe.
Jean intervint :
— Mais vous vous rendez compte ? Il y a un mort sans sépulture dans le collège ! Un mort qui n’a pas trouvé le repos !
— Et alors ? lança Philippe, comme par défi.
— Il faut chercher à savoir de qui il s’agit !
— Mais ça ne va pas ! s’emporta Philippe. Tu nous vois en train de raconter une histoire pareille au proviseur ?
— Il le faut ! insista Jean. Sinon, son âme va errer indéfiniment…
Philippe pouffa.
— Mais tu l’entends ? dit-il à Charles.
Puis il se leva du lit, empoigna la bouteille de whisky dont le niveau avait bien baissé, et ordonna à Charles :
— Allez, on fiche le camp d’ici, ça vaut mieux !
Charles le suivit après s’être excusé platement auprès de Jean, et tous deux sortirent de la chambre.
Jean se retrouva complètement meurtri, et passa une très mauvaise nuit, bien que le fantôme ne se manifestât pas.
Le lendemain au petit déjeuner, si Charles consentit à lui dire quelques mots, Philippe pour sa part, l’ignora ostensiblement.
Pourtant, à l’étude du soir, il vint le voir.
Jean ne demandait pas mieux, et le reçut avec un grand sourire.
— Bon, commença Philippe, toutefois très embarrassé, j’ai parlé avec Charles du squelette que l’on a découvert l’année dernière ; et tu as raison, on ne peut pas le laisser éternellement dans le sous-sol. Seulement, avant toute chose, il faut en parler à quelqu’un qui pourrait peut-être savoir de qui il s’agit exactement, et surtout qui est le plus à même d’aborder un tel sujet avec le proviseur.
— À qui penses-tu ? demanda Jean.
— Au professeur de grec, répondit Philippe. C’est le plus ancien du collège, et il est très ami avec le proviseur.
— C’est en effet l’homme de la situation, reconnut Jean. Et quand est-ce qu’on va aller le voir ?
— Demain matin, juste avant son cours de 8 h, décida Philippe. Tu pourras arriver un peu en retard à l’université ?
— Une fois n’est pas coutume, fit Jean.
***
Le lendemain matin, peu avant 8 h, les trois surveillants entrèrent dans la salle de classe du professeur de grec, qui ne cacha pas son étonnement.
Ce fut Philippe qui se chargea de lui raconter ce qu’il avait découvert l’année précédente avec Charles.
Jean crut alors que le vieux professeur allait défaillir. Il se prit tout d’abord la tête dans les mains, puis la secoua doucement, et après l’avoir relevée, il dit avec la gorge nouée :
— Ce n’est pas possible, non, ce n’est pas possible. Après toutes ces années, on sait enfin où il se trouve.
À Suivre….
Sine qua non - 2006
© Patrick VAST | Laissez un commentaire.
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