"Le Surveillant ( partie 2 )" par Sine qua non (texte en ligne)

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Dès la nuit suivante, le jeune garçon cessa de venir hanter le sommeil de Jean. Il était parti comme il était venu : d’un coup, sans prévenir.
Jean en fut très heureux. Il chassa très vite de son esprit le fait qu’il pût être l’objet d’une malédiction devant le conduire à la mort comme son prédécesseur. Il se consacra pleinement à ses études de lettres, ainsi qu’à son travail de surveillant d’internat. Et il arriva à la fin du premier trimestre.
La veille des vacances de Noël, tandis qu’il revenait de l’université, il vit sortir du collège, Guillaume Dautun, le professeur de grec qui avait bien sûr très vite sympathisé avec lui, vu sa qualité d'helléniste. Cet homme qui approchait de la retraite, avait une belle prestance, et un certain cachet, avec sa chevelure légèrement longue et argentée, ses costumes confectionnés chez le meilleur tailleur de la ville, et ses bésicles qui lui conféraient un air inspiré.
Il faisait très froid ce jour-là, et Jean avait revêtu un manteau, entouré son cou d’une écharpe, et s’était coiffé d’une casquette.
Guillaume Dautin s’arrêta pour converser avec lui, juste devant l’imposante et austère façade de pierre grise du collège.
— Ah, voici la relève ! s’exclama-t-il comme chaque fois qu’il saluait Jean.
Puis il prit un air mélancolique, et dit :
— Ah, demain, commenceront mes dernières vacances de Noël ; puis ce seront celles de Pâques ; puis les grandes vacances, et la retraite. Je laisserai derrière moi, plus de quarante ans de ma vie ; oui, ici dans ce collège. Et j’emporterai tous me souvenirs ; des bons bien sûr, mais aussi des tristes, et même, certains, dramatiques.
Bien que cela lui pesât, Jean mentionna quand même l’accident du jeune Gilbert Fournier.
— Ah, vous êtes au courant de cette affaire ? fit M. Dautin.
Jean crut noter de l’embarras chez le professeur de grec.
— Oui, j’en ai entendu parler, dit-il. Triste histoire que cet élève se tuant durant la nuit.
M. Dautin avait manifestement envie de passer à un autre sujet ; pourtant, Jean renchérit :
— Et le surveillant, mon prédécesseur d’ailleurs, qui s’est noyé durant les vacances…
— Oui, vraiment tout cela est bien triste, fit le professeur, avec une certaine nervosité dans la voix.
— Et il paraît qu’il s’est noyé alors qu’il savait très bien nager, poursuivit Jean.
M. Dautin respira profondément, et dit avec un petit sourire :
— Oh, une crampe ou un malaise quelconque, peut venir à bout du meilleur nageur qui soit. Bon, je vais vous quitter, monsieur Dupin, j’ai une course urgente à faire en ville.
Le professeur salua Jean, et partit d’un pas alerte, tandis que des flocons de neige commençaient à tomber.
Le surveillant demeura un instant pensif, très intrigué par l’attitude de M. Dautin.

***
Le soir même, il prit le train pour se rendre chez ses parents qui habitaient un petit village. Il ne les avait pas revus depuis la rentrée, aussi les retrouvailles furent-elles chaleureuses. Mais plus encore que ses parents, il tardait à Jean de revoir son cousin Joseph, de deux ans son aîné. Il se rendit à la ferme de ses parents dès le lendemain de très bonne heure.
Joseph avait arrêté ses études pour aider son père aux travaux des champs. Mais ce grand gaillard costaud avait la passion des livres, et s’intéressait tout particulièrement à ce qui avait trait au surnaturel. Jean avait jusqu’à ces derniers temps, trouvé cette passion un peu ridicule, mais après ce qu’il avait vécu au collège, il avait radicalement changé de point de vue.
Il dut se vêtir chaudement, et notamment chausser des bottes fourrées pour marcher dans la campagne, car durant la nuit, la neige avait recouvert tout le paysage d’un épais tapis blanc.
Son cousin fut très heureux de le revoir. Mais très vite, Jean lui fit part qu’il voulait l’entretenir des phénomènes dont ses livres parlaient. Joseph fut tout d’abord étonné qu'il s’intéressât au surnaturel, mais en même temps très heureux de pouvoir partager sa passion avec lui.
Il l’amena dans une pièce où avait été installée une imposante bibliothèque.
Mais plutôt que de demander à consulter un livre, Jean raconta à son cousin ce qui lui était arrivé durant deux nuits au collège, ainsi que la mort du jeune Gilbert Fournier, et la noyade de son prédécesseur.
Joseph qui avait écouté très attentivement, commença à expliquer :
— Les fantômes sont très souvent des personnes qui ont connu une mort violente, et qui parfois même, n’ont pas eu de sépulture. Alors, ils sont condamnés à errer, jusqu’à ce qu’arrive un événement qui leur permette de trouver enfin le repos.
— Mais, commença Jean, le jeune Gilbert Fournier a forcément une sépulture.
— Oui, reprit Joseph, mais alors sa mort a très probablement été violente. Peut-être même qu’il s’agit d’un meurtre.
— Mais non, il s’agirait d’un accident ! s’exclama Jean.
— Qu’en sais-tu exactement ? fit Joseph.
— C’est du moins ce que l’on m’a dit.
— Moi je n’écarterais pas la possibilité d’un meurtre, fit Joseph.
Jean était bouleversé.
— Eh bien, oui, reprit Joseph, c’est peut-être ce surveillant qui s’est noyé mystérieusement, qui l’a poussé violemment une nuit. Comment était-il cet individu ?
Jean pâlit.
— Ah, il paraît qu’il était… un peu nerveux ; qu’il ne supportait pas toujours bien les élèves.
— Tu vois, il ne s’est peut-être pas maîtrisé, et alors…
— Mais dans ce cas, sa mort…
— Une vengeance de sa victime, lâcha Joseph.
Mais il n’alla pas plus loin, car au même instant, son père l’appela pour qu’il vienne lui donner un coup de main.
— Bon, on reprendra cette conversation plus tard, dit-il à son cousin.
Celui-ci était complètement ébranlé. Il but le bol de lait bien chaud que lui offrit sa tante, puis prit le chemin de la maison de ses parents.
Il n’eut finalement pas l’occasion de reparler avec son cousin de l’étrange affaire du collège. Il passa les fêtes de fin d’année avec ses parents, l’esprit très préoccupé. Mais ce furent pour beaucoup des fêtes un peu tristes, car on parlait énormément de la volonté qu’avait le dictateur Hitler de s’en prendre à la Tchécoslovaquie, après s’être emparé de l’Autriche.
Et Jean retourna au collège au tout début du mois de janvier. L’année 1939 venait de commencer : une année qui selon certains dires, pourrait bien être celle du déclenchement d’une guerre effroyable.
Pour sa première nuit après les vacances, Jean était très nerveux ; la conversation qu’il avait eue avec son cousin continuant de le perturber. Et comme il s’y attendait un peu, il reçut à nouveau la visite du jeune garçon.
Celui-ci était plus implorant que jamais, en demandant à Jean de l’aider. Et quand ce dernier voulut se lever, le jeune garçon disparut une fois encore.
En tout cas, Jean avait bien gravé dans son esprit, l’aspect qu’il avait exactement. Il était plutôt de petite taille, et non pas moyenne comme il lui avait semblé les deux premières fois qu’il était apparu ; il était très frêle, très pâle, et avait les cheveux clairs.
Le lendemain, Jean eut envie de poser une question précise à ses deux collègues. Mais il ne put le faire au petit déjeuner, car Charles et Philippe ne parlèrent que du danger de plus en plus évident que représentaient Hitler et sa politique belliqueuse.
Mais tandis qu’il quittait le collège pour se rendre à l’université, il aperçut Charles dans la cour. Il alla vers lui et lui demanda :
— Le jeune Gilbert Fournier, il était comment exactement ?
Charles ne cacha pas sa surprise.
— Mais pourquoi me demandes-tu cela ? fit-il.
— Simple curiosité, se contenta de répondre Jean.
— Ah bon, fit Charles. Eh bien, écoute, tu vois la taille de Philippe ?
Jean acquiesça.
— Eh bien, il était aussi grand que lui. Oui, il était très grand pour ses 15 ans. Et que te dire d’autre ? Eh bien, qu’il était brun également. Oui, même très brun ; plus brun encore que Philippe. Disons même qu’il avait les cheveux très noirs.
Jean le remercia, et s’en alla, le visage aussi blanc que la neige dans laquelle s’enfonçaient ses pieds.

À Suivre…

Sine qua non - 2006

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