"Le Surveillant ( dernière partie )" par Sine qua non (texte en ligne)
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L’affaire remontait à l’année 1893 ; cela faisait donc plus de quarante ans. Le professeur de grec avait alors vingt ans, et était surveillant d’internat comme Jean, Philippe et Charles maintenant. C’étaient ses débuts au collège. Il y avait un élève de seconde, petit, frêle, d’à peine 15 ans, qui s’appelait Victor Duponchel. Une nuit, il avait disparu ; et on ne l’avait jamais revu. Le surveillant d’internat des secondes, était un homme d’une quarantaine d’années, brutal, adepte des châtiments corporels. Le proviseur de l’époque qui suivait la même idéologie, avait tendance à l’encourager dans cette voie. Au début de l’affaire, on avait plus ou moins soupçonné ce surveillant particulier d’être mêlé d’une façon ou d’une autre à la disparition du jeune Victor Duponchel. Et lorsque cet individu fut découvert un matin, pendu à un arbre du bosquet qui se trouve derrière le collège, on estima qu’il était plus que suspect. Seulement, il ne pouvait plus parler, et l'on ne retrouva même pas le cadavre du jeune Victor. On ne savait où il était passé.
Maintenant, ce n’était plus un mystère.
Prévenu de cette affaire qui ressurgissait après plus de quarante ans d’oubli, le proviseur, un homme froid, de bonne stature et portant une barbe en pointe, déclara :
— Cela va inévitablement porter un coup fatal à notre collège. Il risque fort de devoir fermer ses portes. Mais enfin, on ne peut se dérober.
On rechercha des proches de Victor Duponchel, et l'on trouva un neveu qui demeurait à plusieurs centaines de kilomètres de là. Il accepta de tout prendre en charge. Le squelette avait pu être identifié comme étant bien celui du disparu, grâce à une chaîne et surtout une médaille, certes rouillée, mais sur laquelle on réussissait encore à lire le nom du défunt, abandonné durant tant d’années dans une malle, au fin fond du sous-sol du collège.
On remonta le squelette que l'on avait placé dans un véritable cercueil cette fois, et on l’emmena, loin du lieu où s'était achevée la courte vie de Victor Duponchel. Jean savait que ce qui restait de lui, allait avoir droit à un enterrement, et qu’il allait reposer enfin en paix, dans un caveau de famille, dans un paisible cimetière.
Évidemment, Jean passa désormais des nuits tranquilles. Mais il se demandait s’il n’y avait pas un rapport entre la mort de Victor Duponchel, et celle de Gilbert Fournier. Cette idée trotta durant plusieurs mois dans sa tête, tandis que tous les journaux annonçaient que Hitler allait cette fois s’en prendre à la Pologne, et que la seconde guerre mondiale deviendrait vite une réalité.
Et une nuit, Jean se réveilla en sursaut, comme cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Au pied de son lit, se tenait un jeune homme en pyjama, grand, aux cheveux d’un noir de jais. On y voyait dans la chambre, comme en plein jour. Pourtant, Jean avait la certitude que c’était encore la nuit.
Le jeune homme se mit à parler, et lui dit :
— S’il vous plaît, aidez-moi ; je vous en prie, venez à mon secours.
— Oui, je vais vous aider, dit Jean, en sortant lentement de son lit.
Bientôt, il fut sur pied, et s’approcha du jeune homme. Quand il fut tout près de lui, il tendit la main pour le toucher ; mais il ne rencontra que le vide.
Il n’y avait plus personne dans la chambre ; le jeune homme s’en était allé. Mais on y voyait toujours parfaitement bien. Alors, Jean s’approcha de la fenêtre, et souleva le rideau.
On y voyait également très bien dans le dortoir. Et Jean aperçut tout de suite le jeune homme. Il lui tournait le dos, mais il le reconnut à sa chevelure d’un noir de jais. Il marchait vers la pièce où se trouvaient les lavabos. Très vite, Jean distingua une silhouette qui se dessinait derrière lui. Quelqu’un le suivait. Jean voulut se porter à son secours, mais à l’instant où il allait laisser retomber le rideau de la fenêtre, il ne discerna plus le jeune homme, ni celui qui était derrière lui. Il n'y avait plus que les lits alignés dans le dortoir où se répandait une étrange clarté.
Alors, Jean se dit que la violence était un spectre éternel. Le crime engendrait le crime, la guerre, la guerre. Il serait sans doute mobilisé bientôt, pour partir la faire, cette Seconde Guerre mondiale que tout le monde annonçait, que chacun préparait. Même ces élèves endormis dans ce dortoir empreint d’une ambiance si mystérieuse, finiraient par y aller. À ce moment-là, comme l’avait prédit Philippe, il serait peut-être en décomposition au fond d’une tranchée ou réduit à l’état de squelette.
Jean resta de faction devant la fenêtre, guettant les éventuels revenants, comme on attendait la déclaration de la guerre.
Et pour l’heure, dans l’innocence de cette nuit d’imprévu, les secondes dormaient, d’un sommeil apparemment paisible.
Sine qua non - 2006
© Patrick VAST | Laissez un commentaire.
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