"Le prisonnier" par Esther J. HERVY (texte en ligne)

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J’ouvris les yeux.
Le noir total.
Ou suis-je ?
C’est la première question qui me vient à l’esprit.
Odeur de terre, d’humidité – sensation de froid –
Mes ongles raclent le tissu poisseux et doux à la fois. Mon cerveau cogne douloureusement contre les parois de mon crâne.
Mes pieds ne répondent pas. J’essaie de les bouger. En vain. Je suffoque, je manque d’air, je tousse.
Il n’y a pas de lumière. Rien. Mon bras bouge. Je tâtonne le mur sur ma droite. Lisse.
Je dois être dans un lit, c’est confortable.
Je vais peut-être essayer de descendre si mes jambes me suivent. Mon bras gauche est engourdi. Je vais essayer de me redresser, ca sera plus facile. Je suis engoncé. Quels sont les vêtements que je porte ? Je suis si serré… Je me tâte de la main droite. Je porte une cravate, une veste, un pantalon et des chaussures aux pieds. Qui a pu me mettre au lit dans cette tenue ? Je ne me rappelle de rien. Essayer de se relever. Aller voir s’il y a du monde dans une autre pièce. Ma main prend appuie sur le lit et je fais un effort surhumain pour me redresser. Impossible, les forces me manquent. Ma tête se rappelle à mon bon souvenir et je sens le sang pulser dans mes tempes. Etais-je à une fête ? Aurais-je trop bu, une fois de plus, et m’aurait-on couché ici ? Qui était mon hôte ? Quel jour sommes-nous ? Je ne sais pas.
Dernier souvenir ? Rebecca. Rebecca avec qui je me promène en forêt. Etait-ce hier, aujourd’hui, il y a un an ou une heure ? Je ne peux le dire. Et pourquoi n’est-elle pas là avec moi ? Si nous étions à une fête soit elle serait près de moi dans le lit, soit nous serions rentrés à la maison. Quels amis ont une cave comme celle-ci ? Il fait froid ici, un froid polaire. Je ne peux être que dans une cave avec cette humidité et ce gel.
Rebecca se promenant dans la forêt… Avec Xéna ! Sa jument ! Et moi ? Ou suis-je ? Pas loin… Sur Orion ? Je ne sais pas, je n’ai aucune image qui s’inscrit.
« Ohé ? Il y a quelqu’un ? » M’hasardais-je.
Pas de réponse. Mais ou peuvent-ils bien être ?
« Il y a quelqu’un ?! » Plus fort cette fois.
Rien.
Il me semble que ma voix résonne, comme dans un caisson.
Un caisson…
Serais-je à l’hôpital et m’aurait-on isolé ? Si je suis à l’hôpital, il doit bien avoir un bouton d’appel quelque part !
Je cherche de ma main valide un quelconque fil posé sur le lit. Je ne trouve rien. Ma main n’est pas très habile et mon épaule refuse de bouger. Je touche à nouveau le mur. Les lits d’hôpitaux sont-ils contre les murs ? Non, de toute évidence. Et sont-ils dans des chambres aussi froides ? Non… A part peut-être à la morgue…
La morgue !!
Il faut que je sorte d’ici, j’étouffe ! Ma main effectue des mouvements désordonnés pour finalement toucher ce qui me recouvre : une paroi, à trente centimètres de mon visage. Je suis enfermée dans une caisse ! La panique me prend, je crie, je hurle, personne ne vient. Ne m’entendent-ils pas ? Je hurle de plus belle, j’entends mon propre écho se perdre dans le noir. Je suis en sueur. Je tape sur le couvercle, un son mat et plein me répond.
Un couvercle ? Est-ce bien à cela que j’ai pensé ? Mais un couvercle de quoi ? Pourquoi aurait-on refermé un couvercle sur mon lit ?
Parce que ton lit est un cercueil mon chéri
Cette pensée me traversa l’esprit à une vitesse fulgurante, et toutes les pièces du puzzle s’imbriquèrent avec une facilité déconcertante les unes après les autres.
Le costume.
La cravate.
Le tissu sur lequel je suis allongé.
Déposé ?
Le couvercle.
Le froid, l’humidité, l’odeur de terre…
Ma voix qui résonne.
Comme dans un tombeau ?
Et mes appels restés sans réponse.
Je tambourine, autant que le peut ma main, sur les parois du cercueil, du couvercle, sur le matelas. Je griffe le satin de mes ongles – sans doute – impeccablement manucurés. Ma bouche se tord dans un rictus de désespoir, essayant de hurler dans le néant.
Maintenant, la dure réalité s’impose à moi comme une coulée de plomb figeant mon âme, me plaquant irrémédiablement à mon linceul.
Je suis pourtant persuadé que je vais me réveiller, que tout cela n’est qu’un cauchemar. Tout ceci me semble tellement irréel. Des larmes se mettent alors à couler le long de mes joues, dévastant au passage le semblant de maquillage que l’on a du m’appliquer. Un teint parfait pour l’éternité. Malgré la situation, je ne peux m’empêcher de penser que cela aurait fait un excellent slogan publicitaire.
Et puis tout à coup, le flash.
Moi, Rebecca, la forêt, les chevaux…
Notre bel après-midi d’été… Il faisait chaud ce dimanche et nous avions envie d’une ballade en forêt. Nous avons alors décidé d’aller nous promener à cheval dans la fraîcheur du sous-bois. Rebecca est alors chercher Xéna et Orion au pré, puis nous les avons harnachés.
Nous étions tranquillement au petit galop quand un bruit assourdissant s’est fait entendre. Une détonation. La chasse était interdite dans cette partie des bois mais elle n’a pas été respectée… Une fois de plus.
Seulement cette fois, les deux lignes consacrées à l’accident dominical dans le journal régional me concernaient.
« Un jeune homme a été tué accidentellement hier après-midi par un chasseur dans les bois de cette commune de Normandie… »
Anonymat total.
Sauf que moi je ne suis pas mort, je ne suis pas mort !!!
Oh ! S-il-vous-plaît, aidez-moi mon Dieu, je vous en supplie…













Bernard était fossoyeur. Il ne détestait pas enterrer les morts mais ce qu’il détestait par-dessus tout, c’était les déterrer. De son air bourru il se disait qu’on aurait pu lui dire, ca aurait évité le double travail. Ils n’auraient pas pu s’en apercevoir avant que ce type n’avait peut-être pas été flingué par accident ?
M’enfin bon ! Puisqu’il fallait le faire…Ordre du juge. D’ailleurs le juge et les policiers ne le suivaient pas de bien loin.
Lorsqu’il pu toucher du bout de sa pelle le couvercle, il sauta dans le trou. On lui lança des sangles pour nouer autour du cercueil et le remonter. Qu’est-ce qu’il avait l’air lourd ! Le treuil se mit en marche et commença à hisser péniblement la caisse de chêne. Tout à coup, une sangle céda et le cercueil retomba sans grâce….
Une charnière sauta et celui-ci s’ouvrit d’un coup, découvrant un visage grimaçant de terreur. L’intérieur du couvercle était entièrement griffé et les vers jouaient dans ce qui avait été la boite crânienne de Paul Lenoir…
Bernard se retourna, ainsi que le juge. Ils portèrent simultanément une main à leur bouche, essayant de retenir un haut de cœur mutuel.

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