"Le Pendentif d'Argent" de Nihil Messtavic
Traduction assurée par Vedma Nàdasty (cf site).
Novembre 1877
Lorsque la fin de semaine arrive et que j’ai plusieurs jours de repos, je ne manque jamais de me rendre à ma résidence de campagne. Fuir les tumultes citadins, les soucis du travail, pour retrouver mon havre de paix perdu dans l’arrière pays.
C’est sur le flanc Est d’une petite colline qu’est construite ma demeure. Elle est bien modeste mais le terrain attenant qui me fut vendu avec est immense et s’étend sur plusieurs hectares à la ronde. Il est agréable de s’y promener, d’aller flâner autour de l’étang mélancolique, errer dans les bois au crépuscule et remonter tout en haut de la colline pour voir les derniers rayons du soleil à l’ouest seulement accompagné du chant des oiseaux et du pas rythmé de l‘âne, un plaisir simple ignoré par beaucoup.
J’ai découvert des joies que peu de gens connaissent, cette douceur de vivre pendant quelques jours, hors du temps, la volupté d’être au milieu d’une nature puissante et indolente mais toujours si ravissante.
Nous y venons souvent avec ma femme mais nos obligations respectives ne nous permettent pas assez de partager ces instants en commun.
Je me pose souvent la même question : Pourquoi avoir acheté cette demeure et non une autre? Il est vrai que son prix était attractif mais pas autant que d’autres, sa situation n’est ni mieux ni pire, du moins est-elle la moins proche du village. En fait nous avions remarqué plusieurs autres demeures bien plus intéressantes mais une force m’avait attiré ici.
Une fois en ma possession, j’avais fait énormément de recherches afin de savoir qui l’avait construite, qui avaient été les précédents propriétaires etc. J’étais allé au château qui domine la falaise au nord et y étudiai les archives. Le castel tenait lieu de bibliothèque et d’archives municipales car nous n’étions en réalité qu’un hameau, un village purement administratif où il n’y avait aucune église propre, aucune mairie ni aucune école.
Je découvris que tous ceux qui m’avaient précédé furent de simples paysans ou des éleveurs mais je ne pus remonter à l’origine même de ma résidence ni comprendre comment de tels personnes manifestement si peu riches avaient pu habiter une telle demeure. J’appris néanmoins qu’elle avait été un lieu où furent logés les favorites du seigneur d’alors -ceci se passait au tout début du 18° siècle- et qu’elles étaient cachées par la forêt qui a été coupée depuis. La légende dit même qu’un souterrain relierait le château médiéval à la maison. D’autres de mes recherches plus sûres me firent penser qu’il en était tout autrement et que le souterrain avait été construit dans l’éventualité d’un siège et remonterait à l‘époque où des remparts servaient tout simplement de fortification à des garnisons s’entraînant en attendant quelque guerre. Quant à la maison, je ne me l’explique pas, la piste des favorites du comte pouvait être bonne mais possédait un fond tout à fait illogique, certains indices ne trompaient pas. Même si elle avait l’air d’une riche bergerie ou d’un modeste manoir en apparence, on voyait bien que c’était le fruit de modifications postérieures à sa construction initiale. Les boiseries intérieures étaient des plus précieuses, les lambris et le parquet provenaient des meilleures essences tout à fait exotiques et certainement pas celles que pouvaient se payer un simple paysan, et certains mobiliers d’époque relevaient d’un travail d‘orfèvre.
Mes recherches étaient laborieuses car je ne pouvais m’y consacrer qu’un seul jour par semaine et ce seulement lorsque je pouvais m’évader de la ville et que ma femme acceptait que je la laisse seule avec sa dame de compagnie dans cette campagne qui l’inquiétait quelque peu.
Pourtant une rencontre de fortune allait m’en apprendre davantage. En effet, un soir où je venais d’arriver seul, j’avais tout juste eu le temps d’allumer la cheminée et de m’installer que la nuit hivernale était déjà tombée. Le ciel était dégagé et la lune brillait si fort que tout le paysage se détaillait à mon œil ravi.
Une tasse de café bien chaud dans les mains, j’admirais le paysage gris et magnifique bercé des flots lunaires magiques. Je vis alors une ombre passer dans les clairières vespérales. Cela me paraissait être l’une de ces anciennes calèches si utilisées il y a quelques années encore.
Après quelques instants, je la vis réapparaître après qu’elle eut pénétré dans un bosquet. Elle se situait à quelques dizaines de mètres et je restai à scruter, intrigué. Deux silhouettes apparurent après qu’elle fut arrêtée, elles s’approchaient de moi. Je crains au début, la nuit, au milieu d’une contrée quelque peu reculée et désolé, peu connu des autochtones, donnant peut-être la fausse impression d’être de ces pédants citadins prétentieux seulement prêt à se faire dépouiller. J’étais allé à mon râtelier à fusil et en saisis un pour le cacher derrière la porte.
Lorsque je vis que c’était une femme et un homme, je fus sottement rassuré, une présence féminine est toujours apaisante. J’ouvris la porte et les éclairai avec ma lampe, les attendant sur le seuil de ma porte. Ils étaient tous deux habillés à la mode ancienne, l’homme vêtu d’un costume noir assez négligé mais de haute tenue, la femme d’une robe blanche ornée de dentelles et bordée de franges rouges. Ils semblaient être des acteurs sortis d’une pièce médiévale; tout dans leurs paroles, leurs attitudes, rappelait des temps passés. Étrangement seule la femme parla elle m’expliqua que leur voiture avait subi une avarie et qu’il leur fallait des outils afin de réparer et repartir. Je leur offris de les aider bien que n’étant pas très habile mais elle refusa, ne me demandant seulement quelques outils à prêter à l‘homme. Je lui ouvris la porte de la remise et offris à la dame de rester pendant ce temps au chaud. Elle refusa dans un premier temps mais accepta ensuite après mon insistance. Ils eurent un conciliabule dont je ne pus rien entendre et l’homme partit en direction des bois. J’offris un siège à la dame dont la beauté avait un inénarrable caractère. Ses cheveux bruns et son maquillage sombre contrastaient violemment avec son teint pâle.
Mais ce qui me troubla le plus chez elle et qui m’intriguait, c’était un pendentif qu’elle portait autour du cou. Il était en argent et formait un symbole ésotérique que je n’avais jamais rencontré : un carré dont une flèche partait dans un angle étrange à chaque extrémité. Cela formait un symbole proche de l’occulte svastika indou mais inversé et orné d’un carré étrange.
Je me repris, de peur qu’elle ne croit que je ne sois attiré par son décolleté sur lequel il reposait. Nous restâmes silencieux à boire du café lorsqu’enfin elle brisa le silence en s’excusant de ne s’être pas présentée avant. Elle était la comtesse Katalin De Nichticov et était venue ici pour se rendre au château qui surplombait la falaise. Son nom résonna familièrement à mon oreille et ce ne fut que plus tard je me rappelai l’avoir lu quelque part sans arriver à me rappeler où, probablement dans les registres du château, mais retrouver dans quel livre exactement parmi les milliers qui en composent la bibliothèque serait pure hérésie.
Nous entamâmes la conversation sur le trajet qu’elle avait fait. Elle voyageait bien dans un fiacre particulier tiré par plusieurs chevaux comme à l’ancienne mode. Elle venait d’un pays de l’Est dont je n’ai jamais entendu parlé, certainement ne m’avait-elle seulement dit le nom de la région.
La conversation dériva ensuite sur les raisons pour lesquelles j’habitais ici, mon désir d’en apprendre davantage sur la région. Ce fut alors qu’elle me demanda si elle pouvait se permettre de me raconter une aventure qu’elle a vécue ici il y a quelques années. Je répondis par l’affirmative et me rends seulement compte maintenant qu’elle était bien trop jeune et que j’habitais depuis bien trop longtemps ici pour qu’elle ne put se dérouler sans que je ne le sache, mais ma surprise ne fut pas aussi grande qu’elle ne l’aurait été si je n’avais remarqué ce point sur le moment.
« Les mœurs d’alors et actuelles aussi, je l’espère, veulent que les nobles aillent avec les nobles et qu’il n’en soit qu’ainsi. Bien entendu certains allaient batifoler avec des femmes qui n’avaient pas de sang bleu, cela est regrettable mais il en va ainsi de la race humaine.
« Seulement les hommes n’ont pas seulement le monopole des aventures. Alors que le seigneur de cette contrée avait pris pour épouse une jeune fille du nom de Klàra De Nicticov et qui venait de la même région que la mienne - en réalité nous avons une partie de notre arbre généalogique en commun - un homme errant mais distingué était apparu ici.
« Les gens l’avaient pris pour un noble mais il avait de bien curieuses habitudes. En effet, il dormait dans sa voiture, attachant ses chevaux les uns aux autres pour qu’ils restent calmes et dociles durant la nuit. Il n’avait pas de cocher et se déplaçait peu. Personne ne savait vraiment comment il vivait et la curiosité s’éteignit vite à son sujet au profit des trames de la cour des seigneurs résidants.
« Un jour, cet homme dont personne ne connaissait le nom mais dont je puis dire qu’il s’appelait Alexandre De Lamarre, avait acheté la terre que vous possédez actuellement et s‘acquitta de la somme réclamée sans même marchander. Il y fit construire cette bâtisse qui était alors bien plus richement parée et luxueuse. Il y vivait reclus, tel un solitaire misanthrope. Mais la légende dit qu’il avait choisi ce terrain car un souterrain venant du château y découchait. Vous devez en savoir plus que moi à ce sujet.
« En vérité, il était l’amour de jeunesse de Klàra. Ils avaient partagé leur enfance ensemble et étaient cousins par alliance. Cette romance avait évidemment été gardée secrète car le destin de Klàra avait été décidé dès sa plus tendre enfance. De dépit, Alexandre avait commencé à se laisser mourir loin d’elle, dans sa contrée natale mais, ayant prit conseil auprès d’un être qu’on nomme là bas l’infant du sire, un individu mystérieux aux pouvoirs occultes, il serait venu ici, espérant regagner le cœur de sa belle. « De son côté, Klàra vivait une vie de noblesse et d’ennui. Elle n’avait pas encore eu vent du dessein de son amour de jeunesse et n’éprouvait rien d’autre qu’une vague amitié envers son mari. Elle partait souvent à cheval à travers les forêts et les landes agréables qui remplissent cette contrée paisible. Ah combien aimait-elle cela!
« Mais un jour, sa monture préférée montra des signes de faiblesse. Klàra pensa tout de suite à une blessure mais en vint à constater que la robe de sa monture était des plus propre et saine. En réalité le cheval avait mangé des baies toxiques ou une plante maléfique comme il en pousse par ici. Trouvant la maison d’Alexandre, alors qu’elle ne savait toujours pas que c’était lui qui y vivait, elle s’y précipita espérant y trouver l’une de ces personnes érudites en plantes qui sait contrer le poison et qu‘on nomme parfois sorcière et qui trouvent hébergement chez de charitables mécènes versés dans l‘occulte.
« Frappant à la porte, quelle ne fut pas leur surprise mutuelle de se rencontrer ainsi! Ils tombèrent littéralement dans les bras l’un de l’autre. Sous le coup de l’émotion, elle défaillit. Alexandre la posa sur son lit et lui prépara une boisson chaude. Ils discutèrent des heures durant, échangeant leurs regrets et leurs espoirs. Inutile d’en dire plus sur l’après-midi qu’ils passèrent ensemble.
« Ils en avaient oublié le cheval qui était au plus mal. Alexandre lui donna l’un des siens pour qu’elle puisse rentrer au castel avant que la nuit ne soit tombée. Une fois arrivée, elle expliqua que son cheval était tombé gravement malade et qu’elle avait dû errer des heures durant avant de trouver une âme assez charitable pour lui prêter l’étalon. Un écuyer fut envoyé et tout rentra dans l’ordre.
« Plus tard, le comte envoya une invitation à Alexandre mais celui-ci déclina l’offre bien évidement. En compensation de son geste bienveillant pour la comtesse il reçut une forte somme en pièces d’or ainsi que quelques animaux. Ils lui furent livrés par des serviteurs du compte qui avaient emprunté le passage souterrain menant du château à la propriété et qu‘ils connaissaient tous. Alexandre les suivit au retour et découvrit ainsi le passage dont l‘entrée n‘était autre que le puit réputé asséché.
« Ainsi fait, il adressa une missive secrète à Klàra lui expliquant comment procéder pour qu’ils puissent se voir à l’insu de tous. La nuit, elle s’éclipsait de ses appartements et empruntait la voie dérobée. Alexandre l’attendait à mi-chemin et ils passaient des nuits entières lovés l’un dans l’autre, à l‘abri dans la demeure d‘Alexandre. « Ceci dura plusieurs mois et rien ne transpira de leurs affaires. Klàra prétextait souvent des maux de tête ou des envies de solitude pour effectuer des promenades suivant toujours le même chemin vers le sud, derrière la colline, dans ces bois que rien ne pénétrait.
« Leurs journées se passaient délicieusement, dans un amour sincère et brillant. Ils discutaient des heures durant de tout et de rien, partageant leurs rêves et leurs imaginations. Le temps de leurs rencontres plus rien n’avait prise sur eux, ils s’éclipsaient du monde et se rendaient en un lieu qui leur était unique et réservé. Il n’est aucun amour plus parfait que celui qui les unissait.
« En signe d’union tacite, Alexandre lui offrit un pendentif d’argent. Il était de forme carrée dont des flèches auxquelles manquait un trait partaient des sommets suivant un angle magique. C’est celui-là même que je porte et qui a tant attiré votre regard tout à l’heure. « Rentrant au château, le comte, bien que désintéressé de sa femme, ne mit pas longtemps à remarquer le bijou dont Klàra ne se séparait jamais. Elle lui expliqua qu’elle l’avait acheté à une bande de juifs venus de Hongrie qui vendaient des talismans contre les mauvaises créatures. Il y avait en effet une bande de juifs rodant dans les alentours et partis depuis quelques jours, et même si le comte n’aimait pas trop ce genre de fétiche cabaliste, il lui laissa porter ce talisman sans dire mot.
« Le comte, autrefois souvent absent, devint plus casanier. Son âge avançait, en effet, il devait avoir plus de vingt ans de plus que Klàra. Il s’inquiétait de plus en plus pour sa femme. Il demanda donc un jour à l’un de ses valets les plus dévoués de la suivre à distance. Utilisant une longue vue, il scruta le chemin qu’empruntait Klàra lors d’une escapade à cheval. Il la vit alors se perdre dans un bois en contre bas, à flanc de colline. « Le lendemain, le valet se leva de bonne heure et avait reçut l’autorisation d’utiliser une monture pour espionner la belle. Il resta caché plusieurs heures durant dans les taillis à guetter l’arriver de la châtelaine. Lorsque enfin elle arriva, il la suivit à pied le long d’un petit sentier. Il découvrit alors qu’elle se rendait dans une bâtisse, pas n’importe laquelle : celle du sauveteur de sa comtesse.
« Le valet fit son compte rendu au comte qui désira en apprendre davantage. À l’arrivée de la comtesse il ne pipa mot et garda toute sa rage en lui, bouillonnant intérieurement. Le comte se faisait vieux et était victime de ses os qui craignaient l’humidité. C’était l’un de ces jours où il avait grande peine à bouger.
« Assis dans son grand fauteuil, dans sa bibliothèque où il mangerait et dormirait certainement ce soir, il prit Klàra et lui demanda des explications. Confuse et en proie à l‘affliction et la culpabilité, elle n’eut que ses larmes à livrer pour tout réponse. Le comte n’eut pas à chercher plus loin pour comprendre. Il se mit alors à hurler, à appeler ses valets et quémander des membres de sa famille qui étaient de passage.
« De peur, Klàra partit à travers le castel dans les corridors les plus abandonnés du château. Elle emprunta alors le passage secret où ses pas résonnaient et l‘affolaient encore plus. Elle entendit derrière elle ses poursuivants qui étaient encore bien loin mais auraient raison de la distance qui les séparaient.
« Sortant dans la forêt par l‘une des portes dérobées du souterrain, elle emprunta un chemin qu’elle connaissait bien mais la nuit était sombre, sans lune. Sa progression était des plus pénible, elle trébucha et se blessa par deux fois sur des racines apparentes des grands chênes. Derrière elle, ses ennemis avaient des lanternes qui les aidaient et ils s’approchaient à grande vitesse.
« Enfin elle vit la clairière devant la maison d’Alexandre. Elle se mit à hurler comme une damnée. Alexandre sortit alors et comprit tout de suite le danger. Il rentra et saisit une épée de cosaque qu’il avait gardée depuis son adolescence, un cadeau de son père. Il courut en direction de sa bien aimée mais celle-ci trébucha et tomba lourdement sur le sol.
« Elle ne bougeait plus et une mare de sang s’était formée à sa tête.. Il se pencha, caressa les doux cheveux bruns. Les assaillants arrivèrent et constatèrent la mort de leur comtesse. De rage, Alexandre se mit à trancher dans le vif des corps innocents et désarmés. La folie et le désespoir s’étaient emparés de son âme. Nul ne survécu à sa vésanie passionnée. Les corps étaient si lacérés qu’il aurait été impossible de savoir qui était qui au milieu du tas de chairs ensanglantées. Un véritable carnage digne d’être narré dans les terribles récits qui avaient circulé sur le voïvode roumain Vlad Tepes Dracula.
« Alexandre fut pris d’une manière de folie. Il prit la roche arrachée à la terre sur laquelle le crâne de Klàra était allé se fendre et la caressa comme il l‘aurait fait de l‘âme de son aimée. À l’aide d’une pelle il agrandit le trou et le creusa à une profondeur décente. Y plaçant Klàra dans la position verticale, il prononça quelques mots dont nul ne pourrait expliquer le sens ni la teneur.
« À cet instant, il fut tenté d’aller s’enterrer avec elle mais cela lui aurait été physiquement impossible. Il déposa un dernier baiser sur la main de sa belle qu’il laissa ainsi et recouvrit le corps. Avant de jeter la dernière pelletée, il alla briser une branche de chêne et la planta dans la terre, là où était la main tendue vers le ciel de la défunte. « Errant les quelques heures qu’il lui restait avant le lever du soleil, il tenta de se convaincre que ce n’était qu’un mauvais rêve, un cauchemar, puis il fit l’inverse, essayant de ne pas sombrer dans la folie et se persuader que c’était ainsi qu’allait la vie, que nous courrions tous vers la mort et que, peut-être, ils seront un jour réunis quelque part, libre.
« Le soleil commençait à darder ses premiers rayons au loin au-dessus de la cime des montagnes. Alexandre était assis près de l’étang qui se situe non loin d’ici. Voulant se rafraîchir, il se leva et se plaça au-dessus de l’eau. Il y vit d’abord son reflet qui se troubla et une apparition se forma sur les ondées matinales. C’était sa bien-aimée qui lui souriait depuis l‘autre rive du Styx. Voulant la rattraper, l’embrasser, la garder, il lança ses mains en avant et chut dans l’eau. Il n’avait jamais appris et nagé mais même s’il l’avait sut, son sort n‘aurait été autre. Il ne s’était même pas débattu et s’était laissé sombrer au fond de l’étang.
« On raconte que le chêne s’est transformé en pommier, que c’est celui qui trône devant chez vous, en direction du souterrain. On raconte aussi que les âmes des deux amants errent parfois dans les nuits sans lune.
« Il arrive, il doit avoir fini. Dit-elle en voyant l’homme revenir.
Après m’avoir remercié de mon hospitalité, elle partit rapidement. Je n’avais même pas eu le temps de la remercier du récit distrayant qu’elle venait de me conter qu‘elle disparut. Pour l’instant, j’allai me coucher et dormir. Avant de m’endormir, je me rappelai deux détails étranges du récit : Elle m’avait dit que le symbole qu’elle portait était celui de Klàra et que celle-ci ne quittait jamais la défunte, donc qu’elle avait été enterrée avec. Comment pouvait-elle l’avoir elle-même en ce cas? Mais aussi, n’avait-elle pas appelé l’homme Alexandre en l’appelant dans la nuit alors qu’elle le rejoignait? Le lendemain, toujours tracassé par cette histoire qui devait être forcément imaginaire, sorti de l’esprit inventif et formidable d’une belle femme certainement très instruite, je me décidai tout de même de creuser autour du pommier que je connaissais. Après tout, cela ne me coûterait rien et me permettrait d’assouvir ma curiosité.
À peine eus-je donné le premier coup de pelle que la base du tronc enterré me parut être une main. Je continuai avec précaution pendant toute la journée, omettant même de manger ou de préparer mon départ du soir pour la ville. J’avais déterré une partie du corps inhumé verticalement et dont les ossements de l‘avant bras se perdaient dans le bois de l‘arbre.
Elle avait la main en hauteur, un collier identique à celui de cette femme venue me visiter cette nuit, mais plus troublant encore : sa robe était blanche, ornée de dentelles et bordée de franges rouges, identique à celle de mon invitée nocturne. J’étais troublé, agité et je n’avais qu’une envie c’était d’aller sonder l’étang. Mais les obligations du quotidien m’attendaient et je crois qu’il en était mieux ainsi. Je remis la terre en place et partis.
Depuis lors, je n’ai jamais parlé de cette rencontre et de cette histoire à qui que ce soit, je n’ai pas sondé l’étang ni recreusé la terre autour du pommier. Je préfère laisser les morts en paix, qu’ils s’aiment de toutes leurs forces et hantent ces lieux où ils m’ont accueillit.
Nihil Messtavic.
