"Le Mouroir aux Tourterelles (extrait)" par Nicolas Liau (texte en ligne)

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Conte paru dans le recueil "Quand je serai grand, je serai mort" (Ed. Les 2 Encres, 2008)


Moi, je n’ai rien oublié de cet endroit qu’on appelle le Mouroir aux Tourterelles. C’est là-bas que tu m’as pris par la taille et que tu m’as embrassé pour la première fois.
Nous n’y avons jamais rencontré âme qui vive. Il faut reconnaître qu’elle est singulière cette fontaine un peu bancale et néanmoins fière au milieu de ses remparts d’aubépines, enfoncée dans ce coin de campagne. Elle a quelque chose d’effrayant, aussi. J’imagine aisément l’inquiétude qu’elle peut susciter chez les êtres les plus impressionnables.
Elle ne nous a jamais fait peur, à nous. Avec son bassin de pierre grise un peu ébréché sur le bord, avec sa haute vasque où des chérubins potelés s’amusent à attraper des poissons aussi gros qu’eux, elle nous plaisait bien. Mais ce qui nous fascinait le plus, c’étaient ces bavures de vase qui maculaient comme des dartres le crâne et les bras des angelots, ces cocons crevés que quelque insecte avait laissés dans leurs orbites creuses, ainsi que ces fils d’araignées qui garrottaient leurs petits doigts ouverts en éventail. Ils semblaient vraiment abandonnés là par le Ciel à un martyre éternel.
Te souviens-tu pourquoi on appelle cet endroit le Mouroir aux Tourterelles ? Parce que, et c’est là chose étrange, de jeunes tourterelles viennent toujours y mourir. Dans l’eau glauque et sans rides de la fontaine, elles flottent à la surface, piégées dans des morceaux de glace, et cela en toutes saisons. L’eau ne paraît pourtant pas froide.

© Nicolas Liau | Laissez un commentaire.

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