"Le manuscrit de Walter Ashleigh" par Sine qua non (texte en ligne)
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Ce texte est paru pour la première fois dans le numéro 11 du fanzine fantastique XIXème siècle Le Calepin Jaune
La mystérieuse disparition de Walter Ashleigh le 6 novembre 1890, puis celle de son épouse Éléonore la semaine qui suivit, auraient pu demeurer l'une des plus grandes énigmes du XIXe siècle. Mais c'était sans compter avec les écrits qu'avait laissés Berthe, la servante des Ashleigh, ainsi que ceux de quelques " spirites " et autres maîtres en occultisme, étant parvenus à entrer en communication avec les esprits des disparus. Dans des circonstances qu'il serait trop long de détailler ici, j'ai eu la chance récemment de mettre la main sur ces précieux documents, ce qui me permet aujourd'hui de livrer le récit qui va suivre...
Walter Ashleigh n'avait que dix ans au cours de l'été 1853, lorsque son père Henry, grand ami et admirateur de Charles Dickens, vint en sa compagnie rendre visite au célèbre écrivain, alors qu'il se trouvait en villégiature au château des Moulineaux à Boulogne-sur-Mer. Pour le jeune Walter, ce fut une première révélation ; sa rencontre avec Dickens le décida à devenir lui-même homme de lettres. Il en eut une seconde, quatre ans plus tard, lorsqu'un oncle un peu original lui offrit le roman de sa compatriote Mary Shelley, intitulé Frankenstein. Walter qui, jusqu'alors, ne s'était essayé à rédiger que quelques petites histoires sentimentales, prit la résolution d'écrire désormais du fantastique. Mais son père, un commerçant aisé de Canterbury, l'incita plutôt à se consacrer à ses études afin de devenir médecin. Cela se réalisa au bout de dix années, pendant lesquelles Walter avait toutefois produit quelques histoires effrayantes et glauques à souhait. Et en même temps qu'il ouvrait un cabinet à Londres, il proposa ses écrits à plusieurs éditeurs de la capitale. Il connut cependant très vite la première grande déception de sa vie. De l'avis des éditeurs qui refusèrent tous ses manuscrits, il ne possédait pas un réel talent d'écrivain ; et de plus, à les entendre, ses histoires, malgré la quantité de sang et toutes les horreurs que l'on pouvait y trouver, n'étaient guère très intéressantes, même pour des lecteurs peu exigeants. Tout d'abord effondré, Walter se reprit très vite et estima qu'il n'avait confié ses précieux manuscrits qu'à des ignares. Il lui suffisait donc de découvrir un éditeur digne de ce nom, et il deviendrait rapidement un écrivain de littérature fantastique reconnu. Bien qu'ayant réussi à se persuader de cela, il rangea cependant ses manuscrits dans un tiroir, et se consacra pendant vingt-deux années à ses patients. Il atteignit ainsi l'âge de quarante-six ans ; et la veille même de son anniversaire, son père décéda brusquement d'une congestion cérébrale. Il avait perdu sa mère alors qu'il était encore très jeune, aussi la disparition de son père l'affecta-t-elle profondément. Seulement, lorsqu'il eut reçu sa part d'héritage, n'ayant plus à craindre désormais le courroux paternel, il prit la décision d'arrêter d'exercer la médecine, et de se remettre à la littérature fantastique. Sa soeur Jane, tenta bien de le ramener à la raison ; mais comme elle devait aller rejoindre rapidement son époux qui était colonel de l'armée des Indes, elle n'eut pas le temps d'y parvenir, et l'abandonna à ses chimères. Alors, Walter quitta Londres et même l'Angleterre, pour Boulogne-sur-Mer, une ville dont il avait gardé un excellent souvenir après y avoir rencontré Charles Dickens.
Ce fut d'ailleurs à l'Hôtel des Bains, établissement où avait eu l'occasion de séjourner l'auteur d'Oliver Twist, qu'il habita tout d'abord. Puis, très rapidement, il trouva exactement la demeure qu'il recherchait : un vieux manoir bâti à proximité d'une falaise battue depuis toujours par les vents et les marées.
Il prit à son service Berthe, une veuve de cinquante-cinq ans, robuste campagnarde capable de lire, d'écrire et même de compter ; et pour les travaux lourds, il savait qu'il pouvait faire appel à Germain, un journalier que le propriétaire d'une ferme toute proche s'était engagé à lui louer au besoin.
Six mois après son installation au manoir, Walter eut une troisième révélation, en rencontrant à la bibliothèque de la ville, une jeune femme de vingt-cinq ans sa cadette. Il lui parut évident qu'il s'agissait de celle qu'il attendait depuis de nombreuses années, et pour laquelle il s'était jusqu'alors cantonné dans le célibat. Il tomba en effet sous le charme de cette personne mince et de haute taille, dont la blancheur de la peau était soulignée par de longs cheveux très noirs, ainsi que des yeux sombres et légèrement cernés. Et il fut d'autant plus séduit, qu'il la surprit avec un exemplaire du Frankenstein de Mary Shelley dans les mains. Il s'empressa de lui dire qu'il écrivait lui-même du fantastique, et que c'était justement l'ouvrage qu'elle s'apprêtait à lire, qui avait orienté sa vocation d'écrivain vers ce genre de littérature. Il retrouva régulièrement par la suite celle qui se prénommait Éléonore à la bibliothèque, et la demanda en mariage moins de trois mois après leur première rencontre. Éléonore qui, très vite, avait été impressionnée par cet homme de bonne stature, aux cheveux bouclés à peine striés de gris, et de surcroît élégant et cultivé, s'empressa d'accepter. Il en fut de même pour sa mère qui constituait sa seule famille ; celle-ci perdant chaque jour un peu plus de ses forces. Elle décéda d'ailleurs peu de jours après le mariage, et ce fut donc une mariée tout de noir vêtue qui s'installa dans le manoir.
Walter eut très vite comme projet de ne plus écrire de nouvelles, mais d'entreprendre la rédaction d'un véritable roman. Comme l'inspiration tardait à venir, il décida tout d'abord d'emmener Éléonore en voyage de noces en Irlande.
Et ce fut pour lui l'occasion d'avoir la quatrième révélation de sa vie. En effet, tandis que le couple séjournait à l'auberge d'un village, il rencontra le célèbre écrivain irlandais Bram Stoker. Ce dernier confia à Walter qu'il allait écrire un roman à partir de l'histoire du prince de Valachie, Dracula, à laquelle il mêlerait toutes les légendes d'Europe de l'Est à propos des vampires buveurs de sang. Pour Walter, l'affaire était entendue. Pour produire une oeuvre qui rencontrerait inévitablement un grand succès, il suffisait tout simplement d'inventer un personnage possédant à la fois les caractéristiques de la créature du Dr Frankenstein, et celles d'un Dracula tel que l'imaginait Bram Stoker.
À la grande stupéfaction d'Éléonore, il décida de mettre aussitôt un terme à leur voyage en Irlande, et de regagner au plus vite la France et leur manoir.
Mais les bonnes idées ne suffisent pas toujours à mener à bien un projet ; et lorsque Walter se retrouva la plume à la main dans sa pièce de travail, il en fit cruellement l'expérience.
Il commença très vite à déprimer, tandis qu'Éléonore qui était également gagnée par une insidieuse langueur, déambulait dans le manoir, dans sa longue robe noire, plus pâle que jamais.
Et nous arrivâmes ainsi à la mi-octobre 1890, et à la période où les vents battant la falaise, devenaient de plus en plus violents et soufflaient de plus en plus lugubrement.
Un après-midi, Walter sortit malgré les bourrasques menaçantes, et Éléonore eut la bonne surprise de le voir revenir deux heures plus tard avec un large sourire aux lèvres. Il ne prononça pas une seule parole, mais s'en alla aussitôt dans sa pièce de travail. Éléonore chercha le regard de Berthe qui se trouvait à proximité, et l'expression de terreur qu'elle découvrit dans ses yeux lui donna la chair de poule.
Mais l'important fut que Walter parût au dîner de bonne humeur, en déclarant qu'il avait commencé l'écriture de son roman, et que plus rien ne l'arrêterait désormais. Il retourna en effet dans sa pièce de travail à peine le repas terminé, et y passa la nuit. Il prit l'habitude ainsi de travailler la nuit et de dormir le jour. Cela n'ennuyait pas outre mesure Éléonore qui se réjouissait de voir son mari enthousiaste au cours des repas qu'elle prenait en sa compagnie le soir, et qui étaient devenus les seuls moments où ils se rencontraient.
Mais ce bonheur apparent cessa le 4 novembre 1890 peu avant minuit. Éléonore avait coutume de se coucher très tôt, tant le froid humide qui prenait possession du manoir dès la tombée du jour, la paralysait au fur et à mesure que le temps s'écoulait. Aussi dormait-elle profondément lorsqu'un cri que l'on pourrait qualifier d'inhumain, résonna soudain dans tout le manoir. Elle se dressa dans son lit, haletante, et tendit l'oreille. Elle n'entendit tout d'abord que la plainte sinistre du vent qui soufflait de la mer, et venait frapper les carreaux de sa chambre. Mais très vite, ce fut à la porte que l'on frappa, et une voix demanda :
– Madame, vous dormez ?
C'était Berthe.
– Non, Berthe, je ne dors pas, dit Éléonore. Mais que se passe-t-il ? Il me semble avoir entendu crier !
– C'est Monsieur, annonça la servante. C'est lui qui a crié. Vous devriez descendre, Madame.
– J'arrive, Berthe.
Éléonore sortit prestement du lit, puis ouvrit la porte de la chambre. La servante se tenait immobile sur le palier, couverte d'un châle de laine, une lampe à la main.
– Venez, Madame, dit-elle.
Éléonore la suivit dans l'escalier, en chemise de nuit et nu-pieds.
Elles arrivèrent dans une pièce qui était dotée d'une cheminée où quelques bûches rougeoyaient. La pièce de travail de Walter était contiguë à celle-ci ; Éléonore alla vite frapper à sa porte.
– Walter, que se passe-t-il ? demanda-t-elle avec angoisse.
Ce fut la voix de quelqu'un de terriblement essoufflé qui lui répondit :
– Ce n'est rien, Éléonore, tout va bien, dormez en paix.
Éléonore regarda la servante qui paraissait terrifiée.
– Je vais rester ici, décida-t-elle en montrant du doigt un canapé qui constituait avec deux fauteuils et un guéridon, l'ameublement sommaire de la pièce.
– Comme vous voulez, Madame, soupira la servante en se dirigeant vers la cheminée pour ranimer le feu.
Éléonore passa la nuit sur le canapé, à la lueur de la lampe que Berthe avait laissée sur le guéridon. Elle s'était rendormie sur le matin, aussi fut-elle de nouveau réveillée en sursaut lorsque la porte de la pièce de travail de Walter s'ouvrit soudain. Le jour s'était levé, et l'on y voyait parfaitement bien. Ainsi, malgré la brume qui imprégnait son esprit encore ensommeillé, Éléonore put parfaitement se rendre compte dans quel état épouvantable était son mari. Celui-ci qui ne s'attendait pas à la trouver à cet endroit, parut très contrarié. Il le fut d'autant plus lorsque son épouse lui fit remarquer que sa redingote et sa chemise étaient déchirées, et son visage fortement griffé.
– Ce n'est rien, ce n'est rien, fit Walter, agacé. Puis il annonça qu'il allait monter se reposer.
Il croisa Berthe qui venait d'entrer dans la pièce, et celle-ci s'approcha d'Éléonore pour lui souffler à l'oreille :
– C'est terrible ce qui est arrivé à Monsieur.
Éléonore regarda la servante, ébahie.
– Que voulez-vous signifier, Berthe ? Qu'est-il arrivé à mon mari ? En avez-vous quelque idée ?
Berthe hocha doucement la tête, puis lâcha :
– Il a rencontré le diable, Madame. Monsieur a rencontré le diable.
Éléonore se moqua bien de Berthe, de cette femme opulente aux cheveux blancs, qui symbolisait pourtant à la fois la solidité et la sagesse, et la sermonna en plus, en lui disant que lorsque l'on était capable de lire, d'écrire et de compter, on n'avait pas le droit d'être superstitieuse et de croire au diable. Mais le soir même, elle s'installa sur le canapé, tandis que Walter se trouvait dans sa pièce de travail. Elle eut du mal à dormir. Non pas qu'elle entendît encore son mari crier, mais le vent souffla très fort en drainant moult plaintes à vous glacer le sang. Elle s'endormit sur le matin, et ce fut cette fois Berthe qui la réveilla, en lui annonçant qu'il était très tard. Elle s'étonna que Walter ne l'eût pas tirée du sommeil comme la veille, et sans préambule, se précipita vers la porte de sa pièce de travail qu'elle ouvrit brusquement.
Elle poussa un cri en constatant qu'il n'y avait personne dans la pièce. Elle demanda à Berthe si elle savait où était son mari. Mais la servante lui répondit sans ménagement qu'il ne se trouvait en aucun autre endroit du manoir.
La pièce de travail de Walter était meublée simplement d'une bibliothèque, d'un large bureau et d'un fauteuil. Ce qu'il y avait sur le bureau était vite répertorié : une lampe dont la lumière déclinait, un tas de feuilles de papier couvertes d'une écriture nerveuse, une plume, un encrier, et... une mystérieuse fiole.
Alors qu'Éléonore avançait la main pour la prendre, ou tout au moins la toucher, Berthe s'écria :
– Non, Madame, n'y touchez pas ! Cela appartient au diable !
Éléonore se mit très en colère, et déclara qu'il fallait appeler la police, qu'il était arrivé malheur à son mari.
Les deux inspecteurs qui vinrent au manoir ne parlèrent pas du diable pour expliquer la disparition de Walter, mais plutôt d'une chute du haut de la falaise. Ils se déplacèrent jusqu'au bord de celle-ci malgré la tempête, et en revinrent en déclarant sans y mettre de formes, qu'il suffisait d'attendre, que la mer finissait toujours par rendre les corps des disparus.
À partir de ce jour, Éléonore prit l'habitude d'aller chaque après-midi au bord de la falaise en bravant le vent. Elle restait ensuite immobile malgré le froid humide qui parvenait à transpercer sa pelisse, regardant les vagues furieuses venant s'écraser tout en bas, contre les rochers qui formaient une véritable muraille.
Et, le 13 novembre 1890, tandis qu'elle regagnait le manoir, marchant dans l'herbe couvrant le plateau de la falaise, elle vit soudain passer devant elle en courant, une femme à la longue chevelure grise emmêlée par le vent, et vêtue de haillons sombres qui se soulevaient comme les ailes d'un corbeau maléfique. La mystérieuse et lugubre créature disparut dans un creux de verdure, et Éléonore regagna le manoir en tremblant.
Lorsqu'elle fit part de sa rencontre à Berthe, celle-ci se signa, puis demeura muette. Germain, le journalier qui était présent, blêmit et se mit à tordre la casquette qu'il tenait dans ses mains.
Ce soir-là, Éléonore prit toutefois son repas tranquillement, servie par Berthe qui semblait avoir retrouvé également sa quiétude, mais qui ne prononça pas une seule parole.
Après le repas, Éléonore se rendit dans la pièce de travail de Walter. C'était comme une force étrange qui l'avait conduite jusque-là, tandis que Berthe était occupée dans sa cuisine. Elle alluma la lampe, puis s'installa dans le fauteuil de Walter. Elle commença à lire les feuilles qu'il avait noircies. Si elle éprouvait des difficultés à parler l'anglais, alors que Walter s'exprimait parfaitement en français, elle pouvait par contre le lire aisément. Elle fut très vite captivée par le récit que révélait le manuscrit de son mari. Mais malgré cela, elle cessa assez rapidement sa lecture, et fixa la fiole qui était posée tout près d'elle. Elle ne put résister longtemps ; elle la prit, et en ôta le bouchon. Puis, elle eut une hésitation, pensant probablement que boire au goulot n'était pas convenable. Mais finalement, elle pencha la tête légèrement en arrière, porta le goulot à ses lèvres, et inclinant la fiole, but ce qu'elle contenait. Elle vida ainsi la fiole qu'elle reposa aussitôt sur le bureau. Ce qu'elle avait bu avait un goût délicieusement sucré, et avait laissé se propager en elle un immense bien-être. Elle reprit la lecture du manuscrit de Walter qu'elle trouva de plus en plus captivant. Mais bientôt, les lettres se mirent à danser devant ses yeux, et un étrange sifflement lui remplit les oreilles. Puis, sa tête tourna si fort, qu'elle crut s'évanouir. Mais à l'ultime seconde où elle allait perdre connaissance, elle recouvra ses esprits, et regarda surprise autour d'elle.
Elle n'était plus assise dans la pièce de travail de Walter, mais debout, au milieu d'une place entourée de maisons que l'on avait construites avec une espèce de torchis. C'était la nuit, mais une pleine lune permettait d'y voir parfaitement. Bientôt, Éléonore entendit un brouhaha, et elle vit arriver une foule de gens tenant des torches allumées. Il ne leur fallut pas longtemps pour l'entourer. Il y avait des hommes, des femmes, des enfants, pieds nus, et portant des vêtements que l'on avait confectionnés avec une toile grossière. Un colosse barbu s'approcha d'Éléonore, et lui parla d'un monstre diabolique qui avait tranché la gorge et bu le sang de plusieurs d'entre eux. Puis, il continua en disant qu'ils avaient heureusement capturé l'être démoniaque qui avait créé ce monstre ; qu'il leur avait échappé une première fois, mais qu'il avait commis l'imprudence de revenir la nuit suivante. Un autre homme, entièrement chauve et tenant une hache à la main, s'approcha à son tour d'Éléonore, et lui dit que cette fois-là, le créateur du monstre ne leur avait pas échappé, et qu'ils l'avaient décapité. Et il brandit devant les yeux exorbités d'Éléonore, la lame de la hache qui était encore rouge de sang. Éléonore se sentit faiblir ; elle allait s'évanouir pour de bon, d'autant qu'une femme lança qu'elle était la sorcière dont avait parlé le créateur du monstre avant qu'on lui coupe la tête. Aussitôt, elle fut saisie aux bras, et quelqu'un ordonna qu'on lui coupe la tête également. Elle fut emmenée ; mais bientôt une femme hurla qu'il fallait plutôt la brûler vive, comme on brûlait toujours les sorcières. Tout le monde fut d'accord, et l'on mena Éléonore à un bûcher où elle fut solidement attachée à un poteau. Alors, horrifiée, elle regarda les torches menaçantes qui commencèrent à approcher du bûcher...
On frappa violemment à la porte du manoir. Berthe se signa, et se hâta d'aller ouvrir. Une femme grande, au visage osseux, vêtue d'une chaude pelisse, et maintenant d'une main sur sa tête un chapeau que le vent violent voulait emporter, apparut.
– Je suis Mrs Connolly, épouse du colonel Connolly, et soeur aînée de Walter Ashleigh, annonça avec un accent anglais très prononcé, la femme qui tenait de l'autre main un sac de voyage.
Berthe se recula, et Mrs Connolly entra brusquement, poussée par une bourrasque. La servante se dépêcha de refermer à clé la porte du manoir, puis se tourna vers la soeur de Walter. Celle-ci expliqua qu'elle séjournait à Canterbury depuis une semaine, et avait eu le matin même connaissance de la disparition d'un certain Mr Ashleigh en parcourant le journal local. Elle avait pris le bateau pour Boulogne, et après une traversée des plus houleuses, et un trajet heureusement très court, dans la diligence qui devait, si le vent le permettait, gagner Calais, elle était enfin arrivée au manoir de son frère. Elle demanda aussitôt à voir sa jeune épouse, et Berthe qui était à peu près certaine qu'elle s'était réfugiée dans ce qui avait servi de pièce de travail à son mari, se risqua à aller frapper à la porte de celle-ci. Mais sans s'embarrasser de convenances, Mrs Connolly tourna la poignée de la porte qu'elle ouvrit brusquement et entra dans la pièce. Elle regarda tout autour d'un air dépité, faisant quelques commentaires désobligeants sur la misère matérielle de son frère, puis s'approcha du bureau sur lequel elle posa son sac de voyage. Elle prit sans ménagement les feuilles qui étaient toujours dessus, et après avoir parcouru la première, lâcha d'un ton grinçant :
– Voici donc les stupidités qui ont fini par perdre Walter ! Je vais vite brûler tout cela !
Berthe tenta d'émettre une objection, mais Mrs Connolly lâcha encore :
– Sachez que désormais, c'est moi qui commande ici. J'ai décidé de m'installer dans ce manoir ! Le climat de Boulogne me convient beaucoup mieux que celui du Bengale. Mes malles arriveront dans les prochains jours. Et ce n'est pas une servante, et encore moins quelqu'un qui pourrait être ma fille, qui m'empêcheront d'agir à ma guise !
Sur ce, Mrs Connolly se précipita dans l'autre pièce, et jeta le manuscrit de Walter dans les flammes qui se dégageaient des bûches que Berthe avait ajoutées dans la cheminée, peu de temps avant l'arrivée de l'Anglaise irascible.
Celle-ci quitta aussitôt la pièce, et Berthe demeura immobile devant la cheminée, subjuguée par le spectacle des flammes qui semblaient dévorer férocement ce qui devait constituer pour Walter Ashleigh, l'oeuvre de sa vie.
Le vent avait redoublé d'ardeur, et son cri était entêtant. Soudain, il y eut comme un souffle violent dans la pièce, et Berthe dut se reculer prestement pour ne pas être brûlée par les flammes qui s'étaient échappées de la cheminée, et s'élevaient maintenant jusqu'au plafond. Complètement ébahie, la servante regarda les flammes exécutant une véritable danse macabre, s'étirant et ondulant, tandis que le vent pleurait en traînant à sa suite le chant désespérant de la mer en furie. Puis, Berthe serra les poings et les porta à sa bouche pour ne pas se mettre à crier, lorsqu'elle distingua une forme humaine qui se tordait de douleur au milieu des flammes. Et elle ravala des hurlements à s'en étouffer, quand la forme humaine se précisa, et qu'elle reconnut Éléonore qui émit une longue plainte, en écho à celle de la mer gémissant tel un loup aux abois.
– Allez donc chercher l'épouse de Walter que je ne parviens pas à trouver ! s'écria soudain une voix.
Berthe sentit d'abord son coeur chavirer, tant elle avait été saisie par la rudesse du ton ; puis, elle regarda, les yeux remplis d'incrédulité, les bûches qui flambaient maintenant paisiblement dans la cheminée, en dégageant une bonne chaleur réconfortante.
– Eh bien, vous n'avez pas entendu ce que je viens de dire ? demanda Mrs Connolly avec toujours autant de rudesse.
– Si, Madame, répondit Berthe, sans se retourner, et d'une voix qui ne paraissait plus appartenir à ce monde.
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