"Le Fantôme Mélomane (extrait)" par Duprat Ombeline (texte en ligne)
Les autres textes en ligne | Publiez vos textes ?.
« Le bonheur est un cristal qui
se brise lors de son plus
beau éclat. »
Proverbe Turc
Dans mon immeuble vivait un dandy. L’un de ces jeunes hommes qui n’ont de cesse de déambuler le crépuscule venu, formidablement vêtus dans de somptueux fourreaux noirs de dentelles et brocarts ou encore de menus satinages.
Mais à la différence de ses jumeaux d’apparats, le fieffé jeune gens se destinait à des mœurs bien singulières.
Etant de nature nocturne et n’ayant besoin que guère peu de sommeil, je me trouvais souvent bien malgré moi spectatrice du ballet frénétique et régulier de ce mystérieux personnage qui se prénommait Louis D’Erevan.
Au cours de salutations cordiales sur le perron de l’immeuble, il m’avoua dans un français non point gauche mais d’un accent peu commun, qu’il était issu d’une longue famille noble, d’une de ces régions carpatiques dans l’Est de l’Europe.
Et dés lors, mon esprit romanesque s’était mit en branle, emporté par la fougue de mon invective imagination.
Peut-être même était-il de ces races de vampires dont on nous compte les histoires dans les salons de la capitale ?!
Mais par delà ces stéréotypes, je me plaisais à entendre les cithares et autres vielles de ces musiciens à la peau feutrée.
Puis il s’en était allé, se pressant dans l’immeuble comme si les premières lueurs du jour lui faisaient quelconque frayeur.
Je partais alors chez les nurses, le cœur léger de l’avoir croisé et la tête pleine de rêves et non-sens, lieux communs de tout esprit éthéré comme le mien.
***
Louis était beau. Une beauté diaphane, presque exsangue et surprenante.
Ses longs cheveux qu’il nouait d’un catogan élégant étaient d’un blond vénitien qui à la lueur du bec de gaz, prenaient la teinte de l’ivoire la plus fine. Son visage, pale ovale, était serti d’yeux noirs brillants, scintillants étrangement comme si quelques charbons argentés venaient à s’embraser au sein même de son iris.
Sa bouche, fine et délicate se voulait d’un rose très clair comme les femmes aimaient à se parer le siècle d’avant, celui de Diderot et Voltaire.
Il était grand, me dépassant d’une bonne tête et prenait plaisir à se vêtir tel un milord, à grand renfort de cannes pommelées serties de motifs à rinceaux, hauts de formes longs, queue de pie et autres jabotières…
Tout ce que la mode Londonienne emmenait à Paris devait se trouver condensé dans les armoires de Louis d’une ampleur telle que je n’osais en imaginer le volume ni même frais de teinturier qu’il devait avoir.
Mais outre son endocarpe charnelle rare, ce qui lui conférait à mon sens le plus de beauté, était la dextérité avec laquelle il jouait de la musique.
De la terre de ses ancêtres, il avait ramené un Stradivarius, une clarinette, des flûtes diverses dont une grecque à trois corps dont il faisait usage le soir venu.
Loin d’attirer le courroux de ses voisins, il jouait comme un dément des airs d’un autre temps, écorchant allégrement nos âmes.
Et nous autres pauvres bougres, demeurions interdits dans les affects que la musique nous causait, attirés par ces mélopées divines à l’image de la vermine se pressant au pied du joueur de Hamelin.
Et c’est souvent que nous nous trouvions en petit groupe devant la porte de son logis à écouter sa musique des minutes durant sans penser à autre chose.
Lors de son arrivée dans l’immeuble, il avait demandé à avoir l’appartement le plus sombre et le mieux protégé des écarts brutaux des température en vu de préserver la qualité sonore de ses instruments. Une histoire de duramen avec lequel étaient faits clarinettes et violons, demeurant fragile à la moindre différence de température. Aussi ne nous étions pas étonnés de voir que les hautes fenêtres avaient été camouflées par de lourds drapés de velours noirs.
Nous qui n’étions pas musiciens et nous trouvant loin du génie fou de l’artiste, ne nous posâmes guère davantage de questions à ce propos.
Combien de fois avons nous eu droit au Dies Irae et Requiem de Mozart. Comme si Louis jouait de tous les instruments dans le même temps.
De temps à autres s’élevait sa voix qui sombre et grave dans le discours, devenait l’instrument du castra en atteignant l’apex des octaves les plus aigus.
Jamais il ne m’avait été permit d’assister à cette magie. Louis s’excusait platement, avouant à demi-mot qu’il se trouvait dans l’incapacité de jouer devant un quelconque public.
Je compris dès lors que Louis envisageait la musique comme une jouissance personnelle et un pan de son intimité qu’il ne souhaitait dévoiler.
***
Nous l’imaginions, violon calé sous son menton, regard noir et froncé, jouer les airs les plus envoûtants que le XVIII° avait pu faire, en s’opposant aux rythmes élaborés par les Anciens. Quelques fois, tandis que la porte d’entrée de son logis demeurait entrouverte, je l’observais.
Il pouvait jouer comme un diable des heures durant sans que cela ne semble le fatiguer. Jamais son jabot ne se trouvait collé de sueur à son torse que l’on supposait tout aussi glabre que son visage.
Il ne suait pas.
Ses cheveux valsaient en suivant le rythme qu’il imposait à sa musique bien que cela fut toujours d’une rapidité déconcertante et ce à tel point que je n’arrivais pas jamais voir ses doigts bouger.
Puis il enfilait sa redingote, emmenait son violon et partait à l’assaut de la nuit, ne revenant que quelques minutes avant que le soleil ne se lève.
Je le croisais tous les jours tandis que je partais m’affairer avec les enfants des autres. Son teint avait prit la couleur phosphorescente du lichen spectre, particulièrement arborescent dans les caves humides de Paris.
Ses cheveux s’étaient déliés, sans doute pour mieux se laisser épandre par les musiques balkaniques et Viennoises qu’il jouait. Ses grands yeux noirs s’agitaient d’une lueur triste, parvenant même à faire que ses paupières deviennent affables.
L’expression miséricordieuse qu’il avait toujours plus au détour de chaque nuit me rendait nostalgique, voire bouleversée.
Je demeurai absconse face à cette pale figure, le cœur troublé par sa beauté et son teint digne des plus belles mousselines de Dacca. Quoique lorsqu’il jouait, sa peau brillait comme mille phares dans la nuit.
Je me mordais la langue pour éviter de lui poser trop de questions bien que mon esprit se vit taraudé par l’indéfectible : « Que faites-vous la nuit ? »
Souvent, je me répondais à moi-même : « Une Sonate au Clair de lune peut-être ? » me gaussant faiblement d’une plaisanterie si pathétique.
Il fallait que je pallie cette question coûte que coûte…
***
Ce soir de novembre 1899, j’attendais d’entendre le gong lugubre de la porte d’entrée pour me lancer tout de go à la poursuite de Louis. Je m’étais vêtue chaudement dans ma pèlerine doublée de fourrure ainsi que d’un manchon que j’avais tenu en héritage de ma bonne mère.
Mes jupes d’un noir de fumée était de taffetas orné de rayures mordorées sur un velours noir pour me tenir davantage chaud tout en me camouflant aisément. Tout cet accoutrement était plus que nécessaire pour éviter toute fluxion de poumon où ces charlatans d’apothicaire en profiteraient pour fourguer un ignoble bromure !
La porte claqua faiblement. Je me hâtais de dévaler les escaliers de bois, veillant à ne pas glisser dans les escaliers, la bonne ayant déversée une sorte d’encaustique pour préserver le bois mais aussi pour masquer de petites taches argentées que personne n’arrivait à expliquer.
Il avait commencé à neiger depuis quelques jours et en dépit de la beauté de Paris sous ce manteau blanc, je ne pouvais m’empêcher de pester en sentant le froid mordre les chairs de mon visage, le vent faisant de temps à autre voler le capuchon dont j’avais affublé ma tête, au grand dam de mon chignon.
Je m’enfonçais dans la neige, mouillant le bas de mes jupes, avançant péniblement.
Louis marchait d’un pas lent, cachant son violon dans sa houppelande noire à liseré doré. Le vent sifflait dru dans la rue et les réverbères grésillaient de manière funeste, s’éteignant parfois. Louis ne semblait pas s’apercevoir de ma présence malgré le craquement de la neige sous mes bottines. Le mugissement d’Eole devait sans douter ligaturer son ouïe au même titre que la mienne bien que je m’efforça de tendre mes oreilles du mieux que je pus : Les cochets peu scrupuleux n’hésitant guère à darder les chevaux en pleine course dans le cœur de la ville, de jour comme de nuit.
Soudain, je le vis entrer dans une échoppe, l’une de ces petites maisons pourvues d’un seul étage, pauvres et sans un quelconque intérêt architectural. Ce n’était pas la peur qui m’habitait mais simplement la stupéfaction et sans doute l’excitation de m’improviser détective sans toutefois calculer réellement les risques que j’encourais de me déplacer seule la nuit, au talon d’un singulier personnage.
Il resta quelques secondes devant la maison, tachant de regarder par la fenêtre du rez-de-chaussée. Son comportement était plus qu’étrange, quand tout à coup, je ne sais si ce fut la berlue, il franchit la porte de la maison sans même l’avoir ouverte. J’en conclus que mon esprit me jouait de drôles de tours et qu’il me faudrait quelques heures de sommeil pour m’éviter de telles billevesées.
Je me retrouvais une minute plus tard devant la même porte qu’un verrou peu coopératif me refusait l’entrée. Loin d’être béotienne en matière de passe-muraille pour m’être abondamment entraînée après avoir lu moult romans d’enquêtes, je défaisais mon chignon et en tirait une épingle puis forçais le verrou avec une grande facilité.
J’étais dans la place.
A ma gauche, un salon, à ma droite, une cuisine, les deux pièces semblant assez étroites. Il n’y avait pas de meubles dans cet étroit corridor, de même que l’air ambiant était lourd, chargé, comme si le lieu même avait pleuré. Je me sentais oppressée, mal à l’aise et mes jupons me collaient désagréablement à la peau. Mais il fallait que je sache ce qui pouvait ressortir d’un si étrange manège.
Je n’avais qu’à suivre les traces humides qui me conduiraient jusqu’à…
Il n’y avait pas de traces… Seule une fine pellicule de poussière scintillant faiblement au creux de la nuit, s’étalant dans les escaliers de bois faisant face à la porte d’entrée.
Je décidais de suivre cette poussière, si incongrue soit-elle, mon imagination se mettant dès lors à tergiverser de manière bernique.
Que pouvait-il être ? Un artiste de cirque se fardant d’un fard inconnu ? Un archétype sélénien ? Un démon ? Je chassais ces idées saugrenues de mon esprit et montais précautionneusement les marches en évitant de les faire grincer. Alors survint la musique, menue, lancinante. Triste .
A l’image du mélomane. La porte de la chambre d’où provenait la musique était légèrement entrebâillée...
(à suivre)
© Duprat Ombeline | Laissez un commentaire.
