"LE CYGNE-ROI" par Rosalia Colmeiro (texte en ligne)

Les autres textes en ligne | Publiez vos textes ?.

Résumé : Au Moyen Age. Le comte Amaury et sa sœur reçoivent la visite d’un étrange ménestrel, qui a le pouvoir de se changer en cygne…



Il faisait nuit ; la pluie battait rageusement aux carreaux. Un bon feu flambait joyeusement dans la cheminée défendue par un écran d’osier. A quelque distance, sous la lumière de deux énormes candélabres en fer forgé, Messire Amaury, comte suzerain, achevait une partie de tables contre sa sœur, la Demoiselle Aélis. Messire Amaury était un jeune baron, au visage volontaire, portant fièrement l’épée sur sa tunique de soie rouge à broderies de lions d’or ; devant lui, sa cadette, penchée, considérait d’un œil pensif les pions d’ivoire sculpté, et ses deux lourdes nattes brunes, entrelacées de rubans, caressaient le meuble où le jeu était posé. Soudain le tonnerre gronda. Dans un fracas assourdissant, un foudre blanc éclata, révélant un instant le fossé et la plaine avoisinante. Le château s’ébranla. Le comte sauta de son fauteuil et courut à la fenêtre.
— La tour est-elle endommagée, mon frère ? s’inquiéta la Demoiselle.
— Non, semble-t-il. Mais…
On entendait à présent des coups sourds redoublés, et des cris assourdis.
— Quelqu’un frappe à la poterne, reprit Amaury.
Aélis s’approcha de la croisée et, se tournant à demi, regarda à l’extérieur. En bas, en effet, au bord du fossé, une silhouette sombre se tenait, son long manteau claquant et se déroulant dans le vent déchaîné.
— Il faut le faire rentrer, dit-elle.
— Et s’il s’agissait d’un espion ou de quelque ennemi déguisé ? rétorqua le jeune comte, méfiant.
— Allez, vous n’avez pas de cœur, mon frère, protesta la Demoiselle. Dehors, par un temps pareil !
Amaury se tut un instant. La pluie tombait toujours, drue et serrée, secouée de rafales de vent ; au loin le tonnerre grondait.
— C’est bon, finit-il par dire, nous l’accueillons.
Et il s’en alla donner des ordres en ce sens à un serviteur, puis se dirigea à pas lents vers la cheminée, écarta l’écran, tisonna le feu, et reprit sa place dans son fauteuil de vieux chêne ouvragé. Aélis avait quitté la fenêtre et fixait pensivement les colonnettes de la salle ; puis, elle se rapprocha de son siège, et, ramenant adroitement la traîne de sa longue robe à plis gaufrés, se rassit elle aussi. A ce moment, le serviteur revint, introduisant l’inconnu. Ce dernier s’avança, et salua d’un léger signe de tête. Sa chevelure d’or pâle reluisait étrangement à la lueur des flammes. Il portait un long manteau de velours noir qui, étrangement, ne semblait pas avoir souffert dans la tourmente ; il s’en débarrassa, et le remit à un serviteur, révélant une longue tunique de soie noire elle aussi, tombant à mi-mollet, et dont la bordure s’ornait de cygnes d’argent. Amaury le questionna ; l’étranger répondit, d’une voix hésitante : il se nommait Lanval, et venait des Marais de l’Ouest. Le Comte en parut surpris, les Marais étant une contrée sauvage et désolée ; mais il ne voulut point mettre en doute la bonne foi de son hôte. Il le questionna dès lors sur son état, et le but de son voyage ; Lanval se rembrunit, et demeura coi ; puis, après un temps il déclara être jongleur ou musicien errant et offrir sa voix et ses chants à toute maisonnée qui voulût bien l’accueillir. A ces mots, Aélis avait remarqué un étui de cuir appendu à l’épaule du nouveau venu.
— N’est-ce point une harpe que vous avez-là ? demanda-t-elle. Et comme Lanval hochait la tête, elle ajouta : ne pourriez-vous en jouer ?
Lanval assentit. Il prit un escabeau, s’assit, ouvrit l’étui et un tira avec précaution une harpe en bois de rose au cadre finement sculpté ; il se recueillit un instant, préluda un peu et se mit à chanter. La voix d’or roula sur les dalles, narrant le Dit du Cygne-roi, le roi pâle à l’emblème du cygne, en son fort château des Marais de l’Ouest.
Le Roi siégeait sur son trône d’argent, couronné de saphirs ; le Roi siégeait sur son trône d’argent ; sous les torches flamboyantes reluisent l’or et les pierreries ; car aujourd’hui il tient cour plénière. Nombreux les chevaliers ralliés sous sa bannière ; et parmi eux, les sept Princes Noirs, les Enfants du Corbeau.
Noires leurs armes, et noire leur lance, et noir leur écu ; mais plus noir encore, leur sombre cœur, dévoré de fiel. Fortes leurs armées, et fort leur bras, à poigne carrée, et plus forte encore, la noire haine de leurs âmes enténébrées, emplies du vent de la mort ; et ils sont sept, les Sept Princes Noirs, les Enfants du Corbeau.
Le loup hurle au fond des bois ; l’aigle frémit à la vue du sang ; et la bataille fait rage : les Sept Princes Corbeaux contre le Cygne-Roi, le Cygne blanc. Les esprits de l’air crient et tourbillonnent dans la tempête en rafales ; sur la plaine le Roi-cygne s’avance, tout scintillant d’argent. Sa bonne épée tournoie et s’abat en foudre étincelante ; l’un après l’autre tombent les Sept Princes Noirs, les Enfants du Corbeau. Le Roi-cygne tranche leurs têtes et s’écroule ; il ne se relèvera pas : une plaie rouge bée en sa poitrine.
Là-bas ils l’ont porté, le Roi-cygne au pâle visage, occis par traîtrise ; là-bas ils l’ont porté, exsangue, vers son château dévasté, vers son palais en ruines ; le loup hurle au fond des bois ; le corbeau vole sur un champ d’épines.

Quand il eut fini, le Comte Amaury se répandit en compliments ; Aélis quant à elle, se trouvait profondément émue. Aussi prit-elle la parole.
— Mon frère, j’ai une faveur à vous demander. Vous savez que je chante et joue de la harpe, moi aussi, et que je m’essaye même à composer des lais. J’ai bien pris quelques leçons ; mais jamais je n’ai entendu un aussi grand maître. Eh, bien, Seigneur, ne pourriez-vous demander à Lanval de rester céans, que je puisse me produire devant lui, et recevoir ses conseils ? Ainsi pourrais-je me perfectionner.
Le Comte hocha la tête.
— Je souscris à l’idée, répondit-il, mais sauf le consentement de Lanval. Car nous ignorons s’il lui plaît d’enseigner, et s’il lui est loisible de rester quelque temps au château. Peut-être a-t-il affaire ailleurs. Car, mon ami, poursuivit-il à l’adresse du ménestrel, je vois à vos manières que vous êtes l’habitué des cours, et fort demandé. En tous cas, de grands princes vous ont richement récompensé, à ce que je vois.
Aélis sourit. Elle était occupée à observer Lanval en détail et venait de découvrir ses souliers, de fin cuir noir de Cordoue, avec des cygnes travaillés en argent et diamants qui valaient bien trois royaumes. Lanval surprit le regard d’Aélis, l’abaissa sur la broderie et eut une grimace douloureuse, comme si quelqu’idée pénible lui eût déchiré l’esprit. Il se refit aussitôt une contenance et répondit courtoisement :
— Demoiselle, je veux bien demeurer ici et vous instruire, puisque votre frère y consent.
Le Comte Amaury se déclara satisfait. Il sonna le sénéchal et lui enjoignit de donner au trouvère une bonne chambre. Le sénéchal entraîna Lanval après lui. Les deux hommes sortis, l’on devisa quelque peu ; puis le sénéchal revint, et remit au Comte, comme tous les soirs, le trousseau de clefs du château, et l’on s’en fut dormir.
Cette nuit-là, Aélis se réveilla en sursaut. Une voix étrange résonnait au loin. La jeune fille écouta d’abord, puis, prise de curiosité, se leva, s’habilla et sortit de la pièce, une bougie à la main. Elle traversa ainsi plusieurs couloirs, et parvint à une porte entrebâillée d’où s’échappait un filet de pâle lumière. Le chant ne cessait point ; Aélis reconnut la voix de Lanval. Elle s’arrêta, le cœur battant, se plaquant contre le mur, et se demandant ce qu’elle ferait. Puis, n’entendant aucun bruit, et la voix merveilleuse enroulant toujours ses souples mélodies, la jeune fille risqua un coup d’œil dans la pièce : elle était vide. La robe à bordure de cygnes se trouvait étendue sur le lit, et les chaussures brodées soigneusement rangées dans un coin ; plus loin, contre le mur de droite, l’on voyait un trône d’argent ciselé et dessus une couronne de saphirs sur un carreau de velours noir ; à côté du trône une table supportant sept coupes d’agate et dans chaque une tête embaumée à longs cheveux sombres cerclés d’or et de pierreries. Sous la fenêtre, se tenait un cygne au poitrail taché de sang, enchaîné au mur ; et il chantait. Aélis demeura stupéfaite ; car la voix de l’oiseau était celle de Lanval ; voulant en avoir le cœur net, la jeune fille repoussa davantage la porte, les gonds gémirent. L’oiseau s’interrompit, tourna la tête et posa sur Aélis un œil si désolé et si humain que la jeune fille prit peur et s’enfuit.
Le lendemain, après la collation, un serviteur vint prévenir Aélis : Lanval se tenait à sa disposition et l’attendait dans la grand-salle. La jeune fille prit donc sa harpe et s’y rendit. Lanval la salua fort courtoisement ; il l’écouta avec attention, puis formula ses remarques avec gentillesse et précision. Aussi, à la fin de la séance, Aélis fut elle très satisfaite de ce qu’elle avait appris. La conversation s’engagea ensuite, et la jeune fille proposa au trouvère une promenade sur l’esplanade, devant le château. Lanval y prit un vif plaisir, puis demanda à voir un petit bois avoisinant. Aélis l’y mena. Parvenu sous la futaie, Lanval s’arrêta soudain, fixant attentivement quelque chose.
— Que regardez-vous ? s’étonna Aélis. Je ne vois rien de particulier.
Lanval rit.
— J’oubliais que vous ne pouvez voir rien de particulier sans mon aide, répliqua-t-il gaîment ; et il lui prit la main.
Aussitôt Aélis aperçut un oiseau merveilleux aux ailes de rubis, se promenant fièrement dans l’herbe, et une grande clarté illuminant le sous-bois ; des créatures translucides à ailes de papillon bleuies voletaient çà et là ; les fleurs chantaient, et là-bas dans la cascade, des figures d’eau pâle tordaient leurs bras blancs d’écume dans les giclures et les éclats de rire, tandis que les vieux arbre moussus murmuraient gravement des paroles mystérieuses.
Aélis fut ravie du spectacle ; ce pourquoi elle rechercha la compagnie de Lanval le jour même et les jours suivants, et cela lui fut d’autant plus facile que Lanval la recherchait lui aussi. Ils prirent donc l’habitude de se voir de longues heures durant, et même la journée entière. Le Comte Amaury se trouvait rarement au château ; ils passait ses journées à courre le cerf et le sanglier, à moins qu’ils ne se rendît en ville les jours de foire, afin d’en rapporter une épée damasquinée, un haubert aux mailles brillantes ou encore quelque fort et vaillant destrier. Pendant ce temps, Lanval et Aélis se voyaient de plus en plus ; et ils en vinrent aux confidences, puis aux aveux, enfin aux serments. Lanval remit un anneau à Aélis et proposa de l’emmener dans ses terres, à l’Ouest, afin de l’y épouser ; Aélis accepta ; restait donc à préparer l’enlèvement.
Dans tout cela nos tourtereaux n’avaient pas pris beaucoup de précautions ; or le château fourmillait d’habitants. La maisonnée comportait des chambrières, des femmes de charge et une demoiselle de compagnie d’Aélis ; en outre, le sénéchal, des pages, des valets de la chambre et divers serviteurs, plus des chevaliers, les hommes d’armes du Comte et la garnison ; bref, tout un monde grenouillant, jacassant, caquetant et cancanant. Il y eut des indiscrétions, quelques étourderies, et, de ragot en colportage et de colportage en ragot, l’affaire finit par en arriver aux oreilles du comte. Aussi, un beau matin, Aélis eut-elle la surprise de trouver dans la Grand’salle, non pas Lanval et sa harpe, mais Amaury tout droit dans sa robe rouge, et qui l’apostropha sèchement :
— Lanval est parti et ne reviendra pas. C’était un sorcier fort puissant et dangereux, peut-être même un démon, et il t’avait ensorcelée. C’est pourquoi je ne te punis point. Au contraire, je veux te désenvoûter pour te guérir. Aussi t’emmené-je aujourd’hui même voir la Dame Recluse au couvent de St Benoît. Cette personne est fort savante, et pourra donc t’aider, car je vois bien à ta mauvaise mine que Lanval t’a fait du mal. Puis nous reviendrons ici, et tu sortiras tes meilleurs atours et te feras belle ce soir, car j’ai convié aujourd’hui à dîner le fiancé que je t’ai choisi, notre voisin et ami le Comte Geoffroy.
Aélis demeura glacée ; mais il n’y avait rien à répliquer. Tâchant donc de dissimuler son chagrin, elle suivit son frère dans la cour, où les chevaux avaient déjà été amenés. Elle monta en selle tristement et se laissa conduire. Tout en chemin, elle songea à la Recluse. Cette dame mystérieuse n’avait pas prononcé de voeux, bien qu’elle vécût retirée dans un couvent, et fort simplement d’ailleurs. Elle soignait les malades, opérant des cures merveilleuses, et l’on venait la consulter de loin ; elle s’adonnait aussi à l’étude des astres et de l’alchimie ; et d’aucuns prétendaient l’avoir vu conversant dans les bois avec des êtres invisibles.
Aélis en était là de ses réflexions, lorsqu’on arriva devant le couvent, longue bâtisse aux murs gris. Amaury frappa ; la sœur tourière parut au guichet. Le jeune Comte expliqua le motif de la visite ; la tourière assentit et ouvrit la porte, introduisant les deux jeunes gens dans un parloir aux murs nus, bordé de bancs de bois ; puis elle se retira. Amaury et Aélis s’assirent. Au bout de quelques instants, une porte s’ouvrit et la tourière reparut suivie d’une femme d’âge indéfinissable, en robe de bure, dont le visage aux traits beaux et réguliers s’encadrait d’une coiffe blanche. Une douce lumière semblait émaner de toute sa personne.
— Voici la Recluse, expliqua la tourière aux deux jeunes gens. – Madame, reprit-elle à l’adresse de cette dernière, Messire le Comte désire vous parler et demander conseil.
La Recluse hocha la tête, souriant avec une grande bonté. Amaury prit la parole.
— Madame, commença-t-il, voilà ma sœur malade. Nous avons reçu la visite d’un diable qui l’a ensorcelé avec son chant. J’ai pu mettre l’Ennemi en fuite, mais ma sœur en est toute soucieuse ; aussi voudrais-je votre avis.
La Dame avait écouté avec la plus grande attention. Elle examina ensuite Aélis du regard et soudain lui prit la main.
— Quelle est cette bague ? demanda-t-elle, montrant l’anneau de Lanval, que la jeune fille portait au doigt.
Aélis fondit en larmes et regarda son frère, terrorisée et n’osant répondre.
— Je ne sais d’où elle provient, répondit Amaury. En tout cas, cette bague porte l’emblème du cygne, comme tous les objets appartenant à ce démon. Ma sœur devrait donc s’en défaire, qu’en pensez-vous ?
La Recluse se rembrunit. Elle dévisagea le comte un instant ; Aélis pleurait. La Recluse la fit lever.
— Venez, dit-elle. Il me faut un entretien particulier.
Et elle entraîna la jeune fille par une porte. Amaury se leva lui aussi et voulut suivre ; mais la Recluse l’arrêta du geste :
— Cette partie du couvent est interdite aux hommes.
Elle dit, claqua la porte au nez du jeune homme et verrouilla à clef. Elle mena Aélis par un long corridor jusqu’à une cellule assez spacieuse. L’on voyait dans un coin un lit spartiate, – trois planches de bois avec une pierre pour oreiller. Une table de bois, avec un alambic et divers objets curieux, une lampe à huile, deux chaises, un pupitre et des étagères couvertes de livres meublaient sobrement la pièce. La Dame fit asseoir Aélis et s’assit elle aussi.
— Maintenant dites-moi, commença-t-elle. Cette bague porte un cygne couronné d’argent. Je connais cet emblème, car c’est celui de mon filleul et neveu, un riche et puissant seigneur ; je l’apprécie beaucoup ; mais il y a bien longtemps que je n’en ai eu des nouvelles. Ainsi donc, ma fille, qui vous a donné cette bague ? Mon neveu se nomme Lanval.
Aélis s’essuya les yeux, et raconta maladroitement comment Lanval était arrivé au château, comment elle l’avait fréquenté. Mais elle n’osa point mentionner la promesse de mariage qu’elle avait échangé avec lui.
— C’est donc, lui, c’est mon neveu, conclut la Recluse.
— Mon frère affirme que c’est un démon, sanglota la jeune fille.
La Recluse sourit.
— Non, ce n’en est pas un. Evidemment, c’est un homme étrange, car il est de race fée…tout comme moi.
A ces mots, l’habit monastique se transforma en une longue robe de gaze irisée. La coiffe disparut, découvrant une longue chevelure noire couronnée de roses.
— Oh Madame, supplia Aélis, dites-moi si Lanval est en vie ! Mon frère dit qu’il ne reviendra plus ; et mon frère est si violent !
— Nous allons voir cela, dit la fée.
Elle prit une petite boîte sur la table et en tira un miroir d’argent poli. Elle souffla dessus : le visage de Lanval apparut.
— Il vit, déclara-elle, montrant joyeusement le miroir à Aélis.
Cette dernière poussa un cri.
— Maintenant, réponds-moi, poursuivit la fée. Cette bague que tu portes au doigt est une bague de fiançailles. Est-ce bien Lanval qui te l’a donnée ?
— Oui, fit Aélis, il me l’avait donnée, et nous devions fuir aujourd’hui pour nous marier…Mais mon frère a tout gâché. Lanval est parti, je ne sais où il est, et à présent l’on m’oblige à en épouser un autre…Oh Madame, j’aime Lanval, aidez-moi à le rejoindre !...
La fée se leva, prit sur l’étagère une coupelle d’argent et la posa sur la table. Puis elle saisit une boîte, l’ouvrit, découvrant une poudre fine, verte et scintillante. Elle déversa ensuite la poudre verte dans la coupelle et y mit le feu. Un parfum délicat se répandit. Au bout d’un moment elle souffla dessus, écarta les cendres, une petite boîte en forme de cygne y était apparue. Elle l’ouvrit et en tira un petit carré de vélin pourpre couvert de lettres d’or, écrit en une langue étrange et mystérieuse. Elle le parcourut attentivement.
— Voilà, conclut-elle. Tu te promèneras cet après-midi sur l’esplanade devant le château, et ton destin s’accomplira.
— C’est-à-dire ? interrogea Aélis, anxieuse.
— C’est-à-dire, que si tu te promènes bien cet après-midi sur l’esplanade, tu dîneras ce soir avec ton fiancé, non pas celui imposé par ton frère, mais Lanval lui-même, ton bien-aimé.
— Vraiment ?
— Oui, oui, crois-moi, insista la fée.
Elle dit et se leva. Ce n’était plus à présent la créature de rêve couronnée de roses, mais la Recluse vénérable en habit de bure. Mais les traits avaient gardé toute leur beauté, et les yeux luisaient toujours d’une douce lumière. Elle raccompagna Aélis jusqu’au parloir, où Amaury les attendait, dépité et faisant les cent pas.
— Voilà, Messire, annonça la Recluse. Votre sœur va tout fait bien.
Amaury jeta un coup d’œil sur Aélis, et la voyant toute joyeuse, se prit à sourire lui aussi.
— Seulement, poursuivit la religieuse, il faudra que votre sœur se promène cet après-midi sur l’esplanade du château. Un peu d’air lui fera du bien, après cette épreuve.
Amaury assentit, se confondit en remerciements et donna même une grosse somme d’argent pour les frais du couvent. Puis il sortit accompagné d’Aélis et tous deux remontèrent à cheval.
— Je suis bien content de vous avoir amené voir la Dame Recluse, observa-t-il sur le chemin du retour.
— Oui, c’est une excellente idée que vous avez eu là, mon frère, répliqua Aélis, et je vous en remercie. La Dame est en toute vérité une femme d’exception.
Ils devisèrent ainsi quelque temps ; enfin les tourelles du château parurent à l’horizon. Lorsqu’ils furent parvenus à l’esplanade, Aélis mit pied à terre.
— Je reste ici pour prendre l’air, expliqua-t-elle, ainsi que la Recluse me l’a conseillé.
Amaury assentit, s’éloigna et rentra au château.
Restée seule, Aélis, regarda autour d’elle. Soudain elle vit couler une rivière au milieu de l’esplanade. « Est-il possible ? se dit-elle. De mémoire d’homme il n’y a jamais eu de rivière à cet endroit ». Intriguée, elle s’approcha du courant d’eau sombre. Une douce musique retentit alors, jouée par des instruments invisibles ; et là-bas, un cygne d’argent remontait la rivière. Violemment émue, Aélis courut vers lui : c’était une petite barque ; Aélis comprit et y monta. Aussitôt, la barque fit demi-tour et s’en alla par où elle était venue. Aélis vit donc s’éloigner le château, puis l’on traversa des champs et une forêt ; mais le cygne poursuivait toujours, faisant route vers l’Ouest. Enfin le soleil descendit très bas sur l’horizon ; et le cygne était parvenu à une contrée déserte, couverte d’eau, striée de canaux, d’îlots et de sables mouvants : les Marais. L’on vit bientôt paraître la masse sombre d’une forteresse ; le cygne s’y dirigea et accosta devant le pont-levis abaissé. Une silhouette bien connue s’y tenait : Lanval. Aélis vola, plutôt qu’elle ne courut, et se jeta dans ses bras.
— Douce amie, dit-il, tout est prêt pour les noces.
Et, prenant Aélis par la main, il la mena à la chapelle du château, où ils furent mariés séance tenante.
Le lendemain Lanval fit visiter le château à Aélis. Celle-ci s’étonnait de la richesse des tentures et du mobilier. Une chambre vide contenait le trône d’argent, et la table aux sept têtes couronnées dans les sept coupes.
— Oh ! s’exclama Aélis, j’avais déjà vu cela, la nuit de votre arrivée.
Lanval la regarda avec surprise. Aélis rapporta alors comment elle avait entendu un chant mystérieux, comment elle s’était levée, avait trouvé la porte entrebâillée, et avait découvert toutes ces merveilles.
— Oui, soupira Lanval. Ne me demandez jamais rien à ce sujet.
Il se tut et la fit sortir de la pièce.
— Messire, dit alors Aélis, je demanderai autre chose. Il me pèse de vous voir brouillé avec mon frère. Pourquoi ne pas l’inviter ici ? D’abord il sera rassuré sur mon sort. Ensuite, je suis certaine qu’il agréera notre mariage, vous voyant grand seigneur.
— J’en doute, dénia Lanval.
Aélis insista, et revint plusieurs fois à la charge, si bien que Lanval finit par dire :
— Soit, Madame, j’irai. Je serai de retour dans trois jours.
Et il partit. Aélis s’ennuya bien toute seule, aussi le troisième jour, se mit-elle à la fenêtre. Sur l’heure du couchant, elle vit enfin venir une troupe de cavaliers. Celle-ci s’étant rapprochée, la jeune femme reconnut Lanval, Amaury, et une trentaine d’hommes d’armes au service de ce dernier. Lorsqu’ils furent rapprochés, Amaury fit un signe ; aussitôt les hommes d’armes se précipitèrent tous à la fois sur Lanval, le perçant de plusieurs coups, et, l’ayant tiré à bas des étriers, jetèrent son corps à l’eau. Aélis quitta la fenêtre et courut éperdue ; comme elle arrivait, toute échevelée, dans la cour, elle entendit Amaury donner l’ordre de piller le château. A ce moment un tonnerre retentit, l’édifice disparut, et tous se retrouvèrent sur un îlot boueux. Aélis courut se cacher derrière un buisson de ronces.
— Où est ma sœur ? questionna Amaury.
Aélis frémit, et tâcha de se dissimuler davantage. Mais, à sa grande surprise, les hommes passèrent devant elle sans la voir, et, s’éloignant, allèrent tous se masser sur la berge de l’îlot, scrutant les Marais se perdant à l’infini.
— Là, murmura l’un des hommes d’armes, désignant du bras l’immense étendue d’eau devant lui. Là. Noyée.
— Oui, c’est bien notre pauvre demoiselle, soupira un autre. Là, voyez-vous ? Cet objet qui flotte…en robe blanche.
Toujours cachée derrière son buisson, Aélis retenait son souffle. Pourquoi ne la voyait-on point ? Et quel était cet objet pâle et mystérieux, cette jeune fille étrange et inanimée, à la blonde chevelure, qui, –Aélis elle-même le distinguait clairement–, se balançait doucement à la surface des eaux ?
— Il faudrait la repêcher… reprit l’un des hommes d’armes. Qu’en dites, vous, Monsieur le Comte ?
Amaury s’avança et contempla l’horizon sans mot dire ; ses lèvres tremblaient. Puis il fit un signe, et s’éloigna à pas lents, tête basse. Les hommes d’armes le suivirent et la petite troupe finit par disparaître ; Aélis respira.
Cependant le soir était venu, et la nuit tomba. Aélis ne dormit point, écrasée de douleur ; à l’aube elle somnola pourtant. Soudain un tintement de clochettes la tira de sa torpeur. Elle se leva péniblement et se dirigea d’un pas chancelant vers la berge. Le ciel d’aurore était rose ; et là-bas, sur l’eau jaune, glissait une petite embarcation ronde de cuir brun et dedans un petit bonhomme fluet, de la taille d’un enfant, mais aux proportions d’adulte et au nez pointu. Il était tout de vert vêtu ; des grelots d’argent garnissaient ses habits à bords déchiquetés, résonnant agréablement. Soudain le petit bonhomme sortit une petite trompette et en joua une fanfare aux sons aigres ; puis il s’écria d’une voix forte : « Oyez, bonnes gens ! Habitants des Marais ! Le Cygne-Roi est de retour ! Le Cygne-Roi est remonté sur le trône ! Le Cygne-Roi tiendra table ouverte ce soir ! Qu’on se le dise ! » La petite embarcation passa ainsi devant Aélis, s’éloigna et se perdit au loin.
Le soleil monta à l’horizon. Aélis s’interrogeait sur la proclamation. « Le Cygne-Roi… se disait-elle. Lanval portait toujours des cygnes…ce doit être lui…non, son héritier plutôt…car je l’ai vu tomber…Mais peut-être a-t-il survécu ». Et cet espoir irraisonné lui fit désirer l’arrivée de la nuit. Le jour s’écoula, cependant, interminable, puis ce fut le crépuscule, et l’entre chien-et-loup. Enfin l’obscurité se fit tout à fait. Soudain une vive lumière jaillit au fond des eaux, et Aélis vit en bas une foule brillante, et sur le trône d’argent Lanval assis, et couronné. La fée-Recluse se tenait auprès de lui ; soudain elle leva la tête, aperçut Aélis et lui fit un petit signe d’intelligence. Elle tira Lanval par la manche et lui murmura quelques mots à l’oreille. Puis tout disparut.
Sur l’étendue d’eau noire, et à la clarté de la lune, Aélis vit une forme sombre se rapprocher de la rive et la heurter : le corps de Lanval. Muette d’émotion, Aélis se pencha pour voir une dernière fois le visage aimé. Elle contempla les traits chéris, couleur d’ivoire ; plusieurs plaies sombres béaient en sa poitrine. Elle lui saisit la main. Le courant commença alors à éloigner le corps de la rive ; Aélis voulut lâcher la main du mort, mais celle-ci resserra sa poigne de fer. Et brusquement, en un gargouillis, le cadavre coula, entraînant avec lui la jeune fille sous les eaux.

* * *

Quelques années plus tard, il y avait grande fête au château d’Amaury. Après le festin, l’on retira les tables et l’heure vint de danser. Le jeune homme vit alors une dame et un chevalier vêtus de blanc scintillant. Leur visage semblait étrangement pâle ; mais rien n’égalait la richesse de leurs atours, taillés dans une étoffe mystérieuse tissue de plumes de diamant. « Je les ai déjà vus, songea-t-il, mais où ? ». Il interrogea à ce propos plusieurs invités ; mais nul ne semblait les connaître. Amaury voulut s’en approcher ; mais les inconnus se retirèrent. Le Comte les suivit : ils les vit quitter la salle des fêtes, traverser plusieurs pièces vides, puis prendre l’escalier de l’une des tours ; il eut un pressentiment, et, fort agité, leur emboîta le pas, gravissant les marches derrière eux ; tous trois parvinrent ainsi au sommet de la tour. A ce moment, l’étrange chevalier se tourna vers sa compagne:
— Il est temps de partir, Aélis.
— Oui, Lanval.
Amaury eut la gorge nouée. Il voulut parler, mais eux se changèrent en cygnes, reliés par une chaînette d’argent ; ils s’envolèrent vers les Marais de l’Ouest, et s’évanouirent dans l’or rose du soleil couchant.


Ce conte vous a plu ? Découvrez le premier roman de l’auteur qui vous introduira dans un univers médiéval et fantastique.

N-B. Ce texte a été déposé à la SGDL (système d’empreinte numérique).


© Rosalia Colmeiro | Laissez un commentaire.

Liens partenaires & sponsors : Littérature érotique | Accrobranche | BD érotique | Tatouages & Bijoux | Littérature