"Le crabe" par Sine qua non (texte en ligne)

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— Monsieur Leroux, je dois vous annoncer que vos examens ne sont pas très bons. Je suspecte même l’existence d’un cancer. Mais pour m’en assurer, il va falloir vous soumettre à des biopsies.
Charles Leroux, un quinquagénaire au visage rond comme son ventre qui accusait des excès de nourriture, reçut ces paroles comme un coup de massue. Il posa son regard vide sur le Dr Mathieu, tout en paraissant se tasser sur son siège.
Le praticien, un homme grand aux joues creuses et à la chevelure indisciplinée, vêtu d’un costume gris qu’égayait un nœud papillon bleu à pois blancs, avait les mains posées à plat sur le dossier médical de Charles.
— Bon, nous allons convenir d’une date pour les biopsies, dit-il en ouvrant un grand calepin à la couverture noire.
Charles hocha la tête, puis passa sa main dans sa chevelure clairsemée. Des gouttes de sueur perlaient à son front, et sa chemise lui collait à la peau.
— La semaine prochaine, ce sera parfait, déclara le praticien. Oui, lundi prochain à 10 h 30. Vous vous présenterez à la Clinique des Pins. Vous savez où ça se trouve ?
Charles acquiesça d’un signe de tête.
— Vous viendrez à jeun, reprit le médecin. Je vais vous prescrire maintenant des antibiotiques qu’il vous faudra prendre durant les trois jours précédant l’examen.
Charles n’entendait presque plus le médecin. Il voguait dans un autre monde qui n’était plus celui des vivants. Il avait le cancer ; sa dernière heure approchait. Car il appartenait à une génération pour laquelle cancer rimait avec cimetière. On pourrait toujours lui dire que la médecine avait accompli d’importants progrès, il resterait convaincu qu’il n’avait plus un grand avenir devant lui.
Ce fut dans un état second qu’il régla les honoraires du Dr Mathieu, et prit les documents qu’il lui tendait.
Puis il se leva de son siège, et serra mollement la main du médecin qui planta alors ses petits yeux gris et perçants dans les siens. Cela le ramena un peu à la réalité, et lui permit une fois dans la rue, de retrouver son chemin pour rentrer chez lui. Durant le trajet, résonna sans cesse dans ses oreilles, la voix grave du Dr Mathieu annonçant qu’il suspectait un cancer. Charles était désespéré, et ne voyait même plus les gens s’agitant autour de lui : ils n’étaient déjà plus ses semblables, ses contemporains.
Simone, son épouse, une femme petite et sèche coiffée d’un chignon poivre et sel, comprit tout de suite qu’il n’avait pas appris une bonne nouvelle en se rendant chez son médecin, à peine fut-il entré dans leur appartement.
— Alors cette visite, qu’est-ce que ç’a donné ? demanda-t-elle toutefois pour la forme.
— J’ai le crabe ! lâcha lugubrement Charles.
— Comment ? s’étonna Simone.
Charles s’agaça :
— J’ai le crabe, tu n’as donc pas compris ? Enfin, le cancer, si tu préfères. Mais tu sais bien que je n’aime pas ce mot. J’aime mieux dire le crabe. Au moins, ça veut dire ce que ça veut dire !
Et il porta aussitôt la main à son abdomen en se pliant légèrement et en grimaçant.
— Tiens, d’ailleurs, je le sens qui commence à me pincer, annonça-t-il.
— Allons, allons, fit sa femme, cesse un peu tes histoires ! D’abord, tu as le cancer de quoi ?
— De l’abdomen, déclara Charles en cessant de grimacer, mais en restant un peu courbé et en se massant le ventre.
— Comment ça, de l’abdomen ? s’insurgea presque Simone. Mais on n’a pas le cancer de l’abdomen ! C’est le foie, l’estomac, l’intestin…
— C’est l’abdomen ! insista Charles, d’un air buté.
Puis il se débarrassa de son manteau qu’il accrocha à une patère, et se dirigea vers le séjour, sans même avoir pris soin de se déchausser et d’enfiler ses pantoufles comme il le faisait habituellement.
Réalisant qu’il était vraiment troublé, sa femme le suivit en demandant :
— Le Dr Mathieu est bien sûr du diagnostic ?
Charles se retourna vers elle, et dit en haussant les épaules :
— Il m’a donné rendez-vous lundi prochain pour des biopsies, afin de s’en assurer.
Simone fut aussitôt rassurée.
— Ah ! tu vois, ce n’est peut-être pas si grave…
— Si ! fit Charles.
— Et puis, reprit sa femme, même si c’est le cancer, on n’en meurt plus de nos jours.
— Que si ! rétorqua Charles ; je me souviens d’une voisine…
— Mais c’était quand tu étais enfant, voyons ! s’exclama Simone. Cela remonte à plus de quarante ans ! Depuis, la médecine…
— Ah, suffi ! s’énerva Charles. Ne me ressors pas l’éternel couplet sur les soi-disant progrès de la médecine. Je sais ce qui m’attend avec le crabe. Il va me dévorer, un point c’est tout !
— Bon, soupira Simone. En attendant, qu’est-ce que tu veux manger ce soir ?
— Rien du tout ! Je n’ai pas envie de nourrir cette sale bête que j’ai dans le ventre, pour qu’elle grossisse et me dévore plus vite.
— Mais c’est dans ta tête qu’il est ce crabe ! s’exclama Simone.
— Non, dans mon abdomen ! répliqua Charles en se frappant le ventre et en grimaçant de nouveau.
Il décida alors d’aller se mettre au lit, et d’essayer d’oublier son infortune en dormant.
***

Le lendemain, il poursuivit son existence de fonctionnaire, se rendant le matin au bureau, et rentrant le soir chez lui, en empruntant à chaque fois l’autobus. Il ne parla pas de ses ennuis de santé à ses collègues de travail, et s’efforça de ne pas grimacer lorsque, se trouvant en leur présence, il sentait le crabe lui pincer les entrailles.
Et vint le jour de son rendez-vous à la clinique. Il prit un taxi en compagnie de Simone, et ils arrivèrent à destination aux environs de 10 h. Le temps de passer à la réception pour régler les formalités administratives, ils furent conduits dans une chambre par une infirmière. Celle-ci invita Charles à se déshabiller entièrement, et à revêtir une sorte de tunique de toile verte lui arrivant à mi-cuisses. Puis elle lui tendit des espèces de chaussettes en tissu très fin qu’il lui fallut enfiler, ainsi qu’une charlotte également en tissu très fin, dont il dut se couvrir la tête. Lorsqu’il fut prêt, l’infirmière lui signala qu’il lui fallait maintenant attendre que l’on vienne le chercher.
— Eh bien, j’ai vraiment l’air chouette, affublé de la sorte, commenta-t-il, une fois l’infirmière sortie de la chambre.
Il attendit patiemment une bonne demi-heure assis sur une chaise, avant que la porte ne s’ouvre, et qu’apparaisse un infirmier poussant un lit monté sur roulettes.
Il invita Charles à s’y allonger ; et celui-ci s’exécuta après avoir jeté un regard inquiet à Simone;
L’infirmier se mit à pousser le lit à roulettes, et Charles qui ne pouvait voir que le plafond, se sentit ainsi conduit vers une destination inconnue.
Il finit par entrer dans une pièce où se tenaient plusieurs personnes qu’il entendit chuchoter. Une lumière discrète, presque tamisée, se répandait dans la pièce, et rendait l’atmosphère oppressante. Charles fut conduit juste à côté d’une table d’opération, ce qui le fit frémir. L’infirmier qui avait poussé le lit à roulettes, le pria de s’y installer. Charles n’eut qu’à glisser sur le côté, et fut bientôt allongé sur la table, ne regardant toujours que le plafond.
Mais soudain, quelqu’un se pencha vers lui. Malgré le bonnet de chirurgien qui emprisonnait sa chevelure habituellement indisciplinée, Charles put reconnaître le Dr Mathieu qui planta ses petits yeux gris dans les siens.
— Bonjour, monsieur Leroux, dit-il de sa voix grave. Vous avez bien pris vos antibiotiques ?
— Oui, fit Charles d’une voix sourde.
— Vous êtes bien à jeun ? poursuivit le médecin.
Charles acquiesça encore. Le médecin lui expliqua alors ce qui l’attendait, et se mit très vite en action, aidé par d’autres personnes que Charles devinait à ses côtés.
Il sentit qu’on lui passait quelques chose de froid sur le ventre : c’était le gel anesthésiant dont lui avait parlé le Dr Mathieu. Puis, ce dernier le prévint qu’il allait commencer à lui piquer l’abdomen. Charles serra les dents à chaque fois qu’il sentit une piqûre dans le ventre, en dépit du gel. À la huitième fois, le médecin lui annonça que c’était terminé, à son grand soulagement. Ce qu’il venait de ressentir au cours des huit piqûres, n’avait pu que lui rappeler ce qu’il avait éprouvé à chaque fois que le crabe l’avait pincé. On lui banda le ventre, et le Dr Mathieu se pencha de nouveau vers lui pour lui dire :
— Monsieur Leroux, si jamais cette nuit vous faites de la fièvre, vous appelez aussitôt le service des urgences de cette clinique. Mais si tout se passe bien, ce qui devrait être le cas, vous pouvez vous rendre au travail dès demain, et vous enlèverez la bande dans trois jours. Vous pouvez recommencer à vous alimenter, mais progressivement. Et je vous téléphone très exactement dans une semaine, pour le verdict !
Charles reçut ces dernières paroles comme un coup de poing dans son abdomen qui était déjà suffisamment douloureux.
Et ce fut le retour dans la chambre où l’attendait Simone.
Il lui expliqua ce qui s’était passé, et celle-ci en conclut :
— Tu vois bien que tu n’avais pas un crabe dans le ventre !
— Pourquoi cela ? s’étonna Charles.
— Eh bien, parce que le Dr Mathieu l’aurait senti avec son aiguille.
Charles haussa les épaules, et commença à se rhabiller.

***
Tout se passa bien par la suite ; Charles n’eut pas de fièvre, et retourna au bureau le lendemain. Mais pour lui commençait une longue attente, qui devait durer normalement jusqu’au lundi suivant. Ayant pris en considération les conseils du médecin, il recommença à s’alimenter progressivement, et même à se mettre volontairement au régime. Cela lui fut bénéfique, puisqu’il ne ressentit plus les fameux pincements du crabe. Il chassa ainsi petit à petit de son esprit le fait qu’il ne lui restait plus longtemps à vivre, et attendit avec impatience le résultat des biopsies, en souhaitant vivement qu’elles soient négatives.
Et lorsque arriva enfin le jour du « verdict » , il était très anxieux, au point qu’il en regrettait presque le temps où il s’apprêtait avec fatalisme à commander son cercueil. Il prévint Simone qu’il l’appellerait de son bureau à midi ; le Dr Mathieu se serait alors très certainement manifesté.
Mais il n’en fut rien ; à midi, Simone dut lui apprendre qu’elle n’avait reçu aucun coup de téléphone du praticien. Charles se dit tout simplement que ce serait pour l’après-midi. Mais il ne fut pas plus avancé une fois de retour chez lui le soir : toujours pas d’appel du Dr Mathieu. Charles ne put presque rien avaler au cours du dîner, et dormit très mal durant la nuit. Le lendemain midi, il récidiva, et fort désappointé, il entendit Simone lui annoncer qu’il n’y avait eu aucun appel téléphonique, tout comme la veille. Alors, très angoissé, Charles lui demanda de téléphoner au cabinet du médecin, qu’il la rappellerait d’ici un petit quart d’heure pour savoir ce qu’il lui avait dit. Il ne réussit en fait à patienter qu’à peine dix minutes, puis rappela Simone qui lui annonça qu’elle était tombée sur le répondeur du Dr Mathieu, et que celui-ci était absent pour le moment. Charles était abasourdi. Il se reprit cependant très vite, et demanda à sa femme de se rendre dès l’après-midi au cabinet du médecin, pour voir sur place ce qui se passait exactement. Et le soir, il dut s’asseoir dans un fauteuil après avoir entendu Simone lui dire que le cabinet du Dr Mathieu était totalement fermé, avec juste une affichette sur la porte indiquant qu’il ne pouvait recevoir de patients momentanément.
Devant l’air effondré de Charles, Simone dit :
— Alors, finalement, tu ne le pensais pas vraiment que tu avais le cancer ! Et tu attends impatiemment que le Dr Mathieu t’annonce que tout va bien !
— Bien sûr, avoua Charles, mais en tout cas, s’il me fait attendre comme ça encore longtemps, je crois que je vais finir par le sentir de nouveau me pincer le ventre ce maudit crabe !
Et joignant le geste à la parole, il grimaça en portant la main à son abdomen.
Et c’est ainsi que Charles arriva au mercredi, en ne pouvant que constater que le médecin avait déjà dépassé de deux jours la date qu’il lui avait annoncée pour le résultat des biopsies. Il appela encore Simone à midi en n’y croyant plus ; et il eut raison : le médecin ne s’était toujours pas manifesté. Et bien qu’il se passât de repas, dès le début de l’après-midi, il ressentit de violentes douleurs dans le ventre. Il mit tout d’abord cela sur le compte de l’énervement extrême dans lequel il se trouvait. Mais lorsque ses douleurs de plus en plus fortes furent accompagnées de la sensation étrange que la peau de son ventre se soulevait, il fut inondé de sueur. N’y tenant plus, il releva son gilet et sa chemise, alors qu’un pincement plus tenace que les précédents, venait de lui martyriser les entrailles ; et il vit aussitôt, les yeux remplis d’effroi, la peau de son ventre qui se soulevait effectivement. Sa bedaine augmentait de volume en le faisant effroyablement souffrir ; puis tout cessa d’un coup ; son ventre revint à ses proportions habituelles, et dégoulinant de sueur, Charles soupira longuement.
Ce fut dans un état second qu’il rentra chez lui ; et ne demandant même pas si le médecin avait appelé, il alla se mettre au lit après avoir annoncé à Simone qu’il était épuisé. Les douleurs ne se manifestant plus du tout, il espérait ainsi pouvoir dormir profondément, et oublier l’épreuve qui lui était imposée.

***
Ce fut à peu près dans le milieu de la nuit, qu’un horrible pincement au niveau de l’estomac, le réveilla en sursaut. Simone dormait paisiblement à côté de lui, ne se doutant de rien. Il décida de ne pas la déranger et se leva, puis se rendit en pyjama dans une pièce lui servant de bureau. Dans son état de grande perturbation, il tourna le verrou de la porte sans même s’en rendre compte. Il se laissa très vite tomber dans un fauteuil, et aussitôt sentit comme dans l’après-midi, la peau de son ventre qui se soulevait. Il déboutonna la veste de son pyjama, et vit sa bedaine augmenter de volume, jusqu’à prendre l’aspect d’un gros ballon gonflé à l’hélium. Puis, tandis qu’il poussait un hurlement terrible, l’espèce de ballon se déchira, provoquant un véritable geyser de sang, et apparut alors un objet pointu, dur et poisseux. L’objet commença à bouger, et malgré les affreuses souffrances qu’il endurait, Charles qui était inondé de sueur et éclaboussé de sang, se rendit compte avec horreur qu’il s’agissait d’une pince de crabe. Il émit presque aussitôt un second hurlement inhumain, et ce fut une deuxième pince qui apparut. Puis, après un ultime hurlement, toute la peau de son ventre partit en charpie, et sortit de ses entrailles, un crabe large comme une assiette. Ce furent alors des flots de sangs qui s’échappèrent de l’abdomen béant ; du sang rouge, chaud, et terriblement odorant.

***

Cela faisait plus de dix minutes que l’on tambourinait à la porte. Simone avait été réveillée par le premier hurlement de son mari. Ne pouvant ouvrir la porte de la pièce où il s’était réfugié, elle avait appelé des secours qui étaient arrivés relativement rapidement. Et il semblait y avoir foule maintenant derrière la porte. Bientôt, celle-ci se mit à tanguer, et en moins de deux minutes, elle vola en éclats.
Apparurent alors, des pompiers, des infirmiers, qui restèrent tous interdits en découvrant Charles, mort dans son fauteuil, le ventre largement ouvert, laissant échapper des litres de sang qui avaient déjà formé une mare rougeâtre dans la pièce, au milieu de laquelle flottait un foie humain. Mais plus horrible encore, on pouvait voir, comme pendant du large trou laissé par le ventre éclaté, l’estomac ne tenant plus que par un lambeau de substance spongieuse ; et baignant dans la mare de sang, un morceau d’intestin fumant. L’odeur était insoutenable, horriblement pestilentielle. Certains parmi les sauveteurs se mirent à vomir, et Simone, toute perdue au milieu d’eux, dans un état de choc total, s’écroula d’un coup.

***
Quand elle reprit connaissance, elle était allongée sur son lit, et avait près d’elle, deux infirmiers dont la blouse était maculée de sang. Cette vision cauchemardesque reconnecta en quelque sorte brusquement son cerveau, et elle s’écria :
— Le crabe ! Où est le crabe ?
— Mais de quoi parlez-vous, madame ? demanda l’un des infirmiers.
— Eh bien, reprit Simone, du crabe que Charles avait dans le ventre. C’est lui qui l’a mis dans un pareil état. Il me l’avait bien dit qu’il avait un crabe dans le ventre. Et dire que je ne le croyais pas.
L’infirmier qui avait posé la question, tapota doucement l’épaule de Simone de sa main couverte de sang séché, et dit :
— Voyons, madame, nous n’avons découvert aucun crabe dans la pièce où se trouvait votre mari. Il est vrai que ce qui lui est arrivé est assez particulier. Mais l’autopsie nous donnera la solution. Faites confiance à la médecine, madame, croyez en la science.
— Non, il faut trouver le crabe ! insista Simone.
Les deux infirmiers se concertèrent, puis ils appelèrent quelqu’un par son prénom, et entra alors dans la chambre, une infirmière qui avait également du sang sur sa blouse, mais aussi sur son visage. Les deux infirmiers convinrent avec elle qu’il fallait faire une piqûre à Simone. Celle-ci eut tout d’abord un mouvement de recul, mais la vue des trois soignants qui ressemblaient à des bouchers dans leur tenue barbouillée de sang, l’incita finalement à sombrer de nouveau dans le sommeil. Et elle se laissa complètement faire, lorsque l’infirmière s’approcha d’elle quelques instants plus tard, avec une seringue.

***
Ce fut une sonnerie de téléphone qui tira Simone de son sommeil artificiel. Elle se redressa dans son lit comme mue par un ressort, puis tel un robot, elle se leva et se dirigea vers le séjour où sonnait le téléphone. Dans le couloir par lequel il fallait passer pour accéder au séjour, elle vit deux infirmiers qui avaient revêtu des tenues impeccablement blanches.
— Je vais aller répondre, dit-elle, ce doit être le Dr Mathieu, il devait appeler.
Après s’être concertés du regard, les deux infirmiers laissèrent passer Simone qui décrocha bientôt le téléphone.
C’était bien le Dr Mathieu qui dit de sa voix grave :
— Bonjour, madame Leroux, j’espère que je ne vous dérange pas de si bonne heure. J’étais à un congrès très important depuis quelques jours, et j’ai pris connaissance du résultat des biopsies de votre mari en rentrant hier soir. Il était très tard, alors j’ai préféré attendre ce matin pour appeler. Je vous rassure tout de suite, M. Leroux n’a pas le cancer, tout va bien. J’espère qu’il ne s’est pas inquiété pour rien, qu’il n’était pas trop stressé. Il n’aurait surtout pas fallu qu’il somatise. C’est très mauvais de somatiser ; oui, vraiment très mauvais. Bon, au revoir Mme Leroux, et passez une bonne journée, ainsi que M. Leroux.
— Bonne journée à vous aussi, docteur, dit Simone.
Puis elle raccrocha, et se retournant, elle vit de nouveau les deux infirmiers.
— C’était bien le Dr Mathieu, leur dit-elle. Charles n’a pas le cancer, tout va bien. Je vais de ce pas vous préparer un bon café, messieurs.
Et d’une démarche toujours robotique, les yeux perdus dans le vague, Simone se dirigea vers sa cuisine, en chantonnant.

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