"Le chat du marin" par Sine qua non (texte en ligne)
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Ce texte a été publié pour la première fois dans le N°13 du fanzine fantastique XIXème siècle, Le Calepin Jaune.
« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle... »
Cette phrase de Baudelaire sied bien à une contrée située dans le Nord de la France. Quelle que soit la saison, le ciel souvent chargé de nuages, donne l'impression de vouloir venir embrasser la terre, et parvient à force de persévérance, à l'étreindre à l'horizon. Cela crée une incroyable impression de pesanteur à laquelle certains trouvent un réel charme, mais qui peut également conduire tout esprit mélancolique à être « en proie aux longs ennuis », si l'on se plaît encore à emprunter une image à Baudelaire.
C'était le cas, un matin de novembre 1871, tandis que Clémentin Delalis, un notable quinquagénaire, regardait par l'une des nombreuses fenêtres de la maison de maître qu'il habitait avec sa fille Agathe, et leur servante Mathilde.
Bien que la maison fût située près d'une ville de dix mille âmes, là où se portait le regard de Clémentin, il embrassait un paysage campagnard. Juste en face de la demeure, s'étendait un champ traversé par un chemin qui serpentait légèrement. Au loin, on apercevait d'un côté du chemin, un bosquet derrière lequel il y avait un étang, et de l'autre, un cimetière au-dessus duquel planaient quelques corbeaux.
La journée s'annonçait triste pour Clémentin : une de plus. Mais ce n'était pas seulement à cause de la grisaille ; le bonheur avait déserté sa vaste maison depuis la mort de son gendre Armand, et la terrible langueur qui s’était aussitôt emparée de sa fille, privée d'un époux qu'elle chérissait.
Bientôt, Clémentin vit ce qu'il guettait. Sortant du cimetière, une forme sombre commençait à avancer sur le chemin. Clémentin savait que c'était sa fille qui revenait enfin d'une longue nuit passée sur la tombe d'Armand. Elle avançait lentement, semblant glisser sur le chemin, tel un fantôme qui s'en viendrait hanter durant quelques minutes le petit matin, pour se reclure ensuite jusqu'à la nuit, et repartir pour des heures de macabre dévotion.
Elle était drapée dans sa cape noire, sa longue chevelure aux couleurs d'automne tombant sur ses épaules. Clémentin se rendit très vite compte qu'elle n'était pas seule. Il pouvait discerner, trottinant derrière elle, Dick, le chat de la maison. Mathilde, la servante, le détestait, et l'avait surnommé Lucifer. Il n'était pourtant pas noir, et ne pouvait de ce fait rappeler les superstitions séculaires à propos des félins de cette couleur. Sa robe évoquait à la fois le miel et la châtaigne, et ses yeux piqués dans une face ronde, ressemblaient à deux saphirs. C'était un chat d'une espèce singulière, qu'un marin anglais avait ramené du royaume de Siam. Clémentin avait rencontré ce marin qui se prénommait Dick, dans une taverne enfumée du port d'Ostende. Depuis la mort de sa femme, de nombreuses années auparavant, il se rendait de temps à autre dans cette ville pour s'encanailler. Le marin qui était accompagné de plusieurs de ses comparses, avait proposé de lui donner le chat contre une tournée de gin. Clémentin avait accepté de trinquer avec les marins tout en précisant qu'il n'en avait pas besoin. Mais lorsqu'il était ressorti de la taverne en ne tenant presque plus debout, l'animal était perché sur son épaule. Il y avait une chose dont il se souvenait tout particulièrement : le marin lui avait dit que ce chat qui venait de la mystérieuse Asie, possédait des pouvoirs étonnants. Mais Clémentin s'en moquait ; cet animal qu'il avait appelé Dick en souvenir du marin, n'était pour lui qu'un matou parmi tant d'autres, même si l'on n'en rencontrait pas de semblables dans la contrée.
Agathe s'approchait de plus en plus de la maison. Clémentin se recula de la fenêtre, puis se laissa tomber dans un fauteuil. Il était las, terriblement las. Son visage dont les joues étaient mangées par deux favoris argentés, s'était considérablement ridé ces dernières semaines. Il resta prostré dans son fauteuil jusqu'à ce que la porte de la pièce s'ouvre, et qu'apparaisse une femme grande et sèche aux cheveux couleur de neige, vêtue d'une austère robe noire. C'était Mathilde. Son visage fermé rendit Clémentin encore plus triste.
— Mlle Agathe vient de rentrer, dit-elle d'une voix empreinte d'un accent traînant.
Clémentin hocha la tête, et Mathilde pinça ses lèvres minces.
— Elle est de plus en plus pâle, ajouta-t-elle devant le peu de réaction de Clémentin.
— Cela fait combien de temps qu'Armand est mort ? demanda celui-ci.
— Trois semaines ! rétorqua Mathilde en durcissant le ton.
— Trois semaines que m'a fille n'a pas mangé, déclara Clémentin.
La servante acquiesça de la tête, puis elle dit :
— Lucifer accompagnait Mlle Agathe.
— Je sais, dit Clémentin.
Mathilde parut exaspérée.
— Il faut faire quelque chose, Monsieur ! Et avant tout, chasser ce maudit chat ! Tous nos malheurs viennent de lui !
— Sans doute, soupira Clémentin.
Ses yeux lourds dans son visage éprouvé, lui donnaient une expression de profonde mélancolie.
Il se leva d'un coup comme pour échapper à une pesante torpeur.
— Bon, le devoir m'appelle, annonça-t-il. Je dois y aller.
Il était déjà vêtu de sa redingote, prêt à partir pour la fabrique qu'il dirigeait, et qui faisait vivre plus de trois cents familles de la ville.
Avant de quitter la pièce, laissant Mathilde, l'air toujours exaspéré, il ajouta :
— J'ai invité l'abbé Jouvard à partager mon repas ce soir. Préparez donc une bonne poule au pot !
— À laquelle Mlle Agathe ne touchera pas ! lança la servante.
Clémentin ne dit rien, et quitta la pièce.
Ce soir-là.
Le repas était terminé ; Clémentin devisait avec son invité qui déclara soudain :
— Voyez-vous, Clémentin, je pense que M. Thiers a été remarquable en sauvant notre nation de la furie communarde ! Mais il est temps maintenant qu'il laisse sa place à un roi ; et si possible issu de la maison de Bourbon !
L'abbé Jouvard avait fait bonne chère du repas préparé par Mathilde ; et son ventre rond semblait tendre encore un peu plus sa soutane que lorsqu'il était arrivé chez son hôte. Il dégustait maintenant une liqueur de prune avec Clémentin, et selon son habitude, s'était lancé dans un discours à propos d'une souhaitable restauration monarchique.
Mais il se ravisa très vite, et dit :
— Ah, Clémentin, je suis là en train de vous ennuyer avec de la politique, alors que vous avez bien d'autres tracas.
Clémentin hocha la tête, et sur la face ronde de l'abbé, passa un soupçon de tristesse.
— Agathe ne va pas mieux ? demanda-t-il.
— Non, soupira Clémentin. Elle ne se nourrit plus depuis la mort d'Armand.
— Mon Dieu ! fit l'abbé. Et il paraîtrait qu'elle passerait ses nuits au cimetière ?
— C'est vrai, fit Clémentin.
— Mon Dieu ! fit de nouveau l'abbé.
Il vida son verre de liqueur, et annonça :
— Je vais prier pour elle. Oui, je vais prier pour cette âme en détresse.
— Merci, monsieur l'abbé, fit Clémentin.
Puis l'abbé se leva de table, en déclarant :
— Je dois aller visiter une paroissienne qui ne va pas très bien. Avec la mauvaise saison qui se précise, tous les maux reviennent.
— Je vais demander à Mathilde de vous amener votre cape et votre chapeau, monsieur l'abbé, dit Clémentin.
Mais il n'eut pas besoin d'appeler, car ayant certainement entendu ses paroles, la servante était déjà dans la pièce avec les effets de l'abbé.
Et tandis qu'elle l'aidait à se couvrir de sa cape, celui-ci dit :
— Je vais prier aussi pour le repos de l'âme de notre cher Armand, mort si soudainement, dans la fleur de l'âge. Ces vomissements dont il a été la proie si mystérieusement, cette étrange indigestion qui l'a conduit à la tombe... comment tout cela a-t-il été possible ?
La face ronde de l'abbé était encore empreinte d'un grand scepticisme lorsqu'il prit congé de son hôte.
Mathilde le raccompagna jusqu'à la porte, et lorsqu'elle revint, trouvant Clémentin installé dans un fauteuil, elle dit :
— Avez-vous entendu, Monsieur, ce qu'a dit l'abbé à propos de la mort d'Armand ?
Clémentin ne répondit rien, et demeura dans son fauteuil, le regard perdu dans le vague.
Le lendemain
Agathe rentra encore au petit matin, accompagné du chat siamois ; et Clémentin se rendit à sa fabrique afin de superviser la production qui s'était accrue récemment, suite à un contrat passé avec le royaume de Belgique.
Une fois le soir venu, Agathe repartit au cimetière. Malgré les suppliques de Mathilde, Clémentin ne trouva pas l'énergie de l'en empêcher. Il ne se voyait pas de toute façon, séquestrant sa fille. Il était certain qu'il provoquerait ainsi sa mort.
Il dîna assez tard, et se retira dans sa pièce de travail avec une bouteille de gin. Il avait l'intention de se rendre prochainement à Ostende. Les brumes de Flandre commençaient à lui manquer, mais aussi et surtout, les tavernes du port avec leurs filles de joie, et les orgies de bière moussante et de gin que l'on pouvait y faire. Il était écroulé dans un fauteuil, ayant vidé à moitié la bouteille de gin qu'il avait posée près de lui sur un guéridon, et laissait tout doucement son esprit s'engourdir. Malgré cet état de semi-somnolence, il sentit soudain qu'on lui frôlait le bas des jambes. Il inclina légèrement la tête, et vit Dick, qui se frottait à lui. Il se pencha alors, et tendit la main pour le caresser. Mais au moment où il allait atteindre l'animal, il ressentit une violente douleur qui le fit crier. Il voulut jeter son verre sur le chat ; mais très prompt, celui-ci s'écarta, et le verre se brisa sur le parquet.
— Maudit matou ! s'exclama Clémentin, tu m'as griffé !
Il regarda sa main ; il y avait une longue trace de griffe dessus ; mais surtout, il ressentait une horrible brûlure, bien peu commune pour une simple griffure de chat.
Ce dernier avait sauté sur un secrétaire ; Clémentin se leva après avoir empoigné sa bouteille de gin. L'animal feignit tout d'abord de l'ignorer et commença à faire sa toilette. Mais sentant Clémentin s'approcher, il s'interrompit, puis prenant appui sur ses deux pattes de devant, il se mit à le regarder intensément. Surpris, Clémentin se figea. Il demeura comme hypnotisé par les deux saphirs qui le fixaient.
— Qu'est-ce... qu'est-ce qui se passe ? bredouilla-t-il. Qu'est-ce que tu me veux ?
Fixant toujours son maître, le chat émit un grognement qui alla en s'amplifiant. Puis, le grognement se mua en un terrible miaulement à en glacer le sang, et ce fut enfin une espèce de voix humaine qui déclara dans d'insoutenables chuintements :
« Je veux que vous expiiez votre crime, cher beau-père ; vous qui m'avez empoisonné pour vous débarrasser de moi ; vous qui m'avez donné un peu de poison chaque jour, jusqu'à ce que la mort me prenne. Si vous saviez comme votre maudit poison m'a fait souffrir. Mais vous allez souffrir à votre tour, votre main va vous brûler jusqu'à ce que justice soit rendue. »
Clémentin ne ressentait pas à cet instant, seulement des brûlures à la main, mais dans tout son corps ; et de plus, la fièvre le gagnait. Dans un sursaut d'énergie, il lança la bouteille de gin vers le chat. Celui-ci n'eut même pas besoin de s'écarter cette fois ; Clémentin n'avait pas eu le geste assez précis, et la bouteille alla heurter le mur contre lequel elle explosa.
Le chat fut alors aspergé de gin, ce qui le fit miauler de colère. Mais ce ne fut pas sa seule réaction. Bientôt, tous ses poils se hérissèrent à un tel point, qu'il parut énorme, et ses yeux lancèrent des éclairs bleutés. Et pour finir, il se mit à gronder jusqu'à en faire trembler les murs de la pièce.
Alors, affolé, le cœur battant à se rompre, Clémentin s'enfuit.
Quand il se retrouva dehors, sous une pluie battante, simplement vêtu d'un gilet et la tête nue, il se demanda comment il avait pu réussir à échapper à cet effroyable animal. Mais tout en marchant, il prit conscience qu'il risquait bien de connaître d'autres épreuves, et des plus terribles. Ses pas l'amenèrent au hasard dans le quartier des tavernes, où des filles de joie qui ne craignaient guère les intempéries, l'abordèrent, ne reconnaissant pas en cet homme errant sous la pluie et sans haut-de-forme sur la tête, le propriétaire de la fabrique. Clémentin s'arracha à leurs pressantes sollicitations, et prit la direction d'un tout autre lieu : l'église et son presbytère, où il allait se confesser à l'abbé Jouvard.
Celui-ci fut bouleversé lorsqu'il vit Clémentin dégoulinant de pluie, tremblant de fièvre, et lui présentant une main terriblement enflée. Clémentin expliqua simplement qu'il avait été griffé par son chat, et demanda ensuite à se confesser. Devant son empressement, l'homme d'église accepta, bien qu'il estimât qu'il était plus urgent d'appeler un médecin.
Ainsi, Clémentin put-il décharger sa conscience, avouant qu'il avait assassiné son gendre Armand, en versant chaque jour, pendant plusieurs semaines, du poison dans ses aliments. Il avait évidemment des circonstances atténuantes. Il l'avait fait pour ne pas perdre sa fille. Armand qui n'était, selon Clémentin, qu'un aventurier sans cervelle, avait voulu l'emmener vers les terres d'Algérie, conquises quelques dizaines d'années plus tôt par les soldats du roi Charles X. Clémentin savait bien qu'Agathe n'aurait pas survécu au climat de cette contrée lointaine. Il lui avait donc fallu se résoudre à empêcher le voyage de façon définitive.
L'abbé Jouvard voulut bien donner l'absolution à Clémentin, et s'en alla prestement sous la pluie chercher le médecin de la ville.
Lorsque celui-ci eut examiné le malade, il demanda à l'abbé de lui fournir un lit, et précisa qu'il ne passerait de toute façon pas la nuit.
Le jour suivant
Clémentin se réveilla avec certes encore beaucoup de fièvre, mais la prédiction du médecin ne s'était pas réalisée. À sa demande, l'abbé Jouvard appela un fiacre, et il fut ramené chez lui. Il n'y trouva pas Mathilde ni le chat. Pour ce qui était de la servante qui avait été sa complice dans l'assassinat d'Armand, Clémentin ne doutait pas qu'elle avait fui la maison après avoir entendu celui qu'elle appelait Lucifer la veille. Et quant à ce dernier, il espérait qu'il fût parti au plus loin.
Ce fut Agathe, fantomatique à en faire peur, qui l'accueillit. Lorsqu'il fut seul avec elle, Clémentin dont la vie ne semblait plus tenir à grand chose, lui avoua qu'il avait empoisonné son époux pour la protéger. Agathe ne fit aucun commentaire à ce sujet, se contentant de dire qu'elle allait se mettre à la recherche d'une nouvelle servante. Et dès le lendemain, une veuve d'une cinquantaine d'années arriva chez les Delalis, juste pour recueillir le dernier souffle de Clémentin.
Quelque temps plus tard, Agathe reprit goût à la vie. Si elle ne pouvait oublier Armand, elle ne se dévouait plus de façon absolue à son souvenir. Elle vivait donc heureuse avec la nouvelle servante, et le chat Dick qui s'était en fait réfugié dans sa chambre après la fuite de Clémentin. Il y était demeuré jusqu'à la mort de ce dernier, et y passait volontiers les nuits, près de sa maîtresse, maintenant qu'elle ne les consacrait plus à rester sur la tombe d'Armand.
Puis, un après-midi, Dick estima qu'Agathe n'avait plus besoin de lui ; et après s'être rassasié d'une fricassée de corbeaux, il partit.
Et beaucoup par la suite, chemineaux, voyageurs en fiacre ou en diligence, racontèrent qu'ils avaient vu sur le bord de la route, un chat d'une espèce inconnue dans ces contrées de « ciel bas et lourd », marchant de façon déterminée, en direction du bord de mer.
http://patricksvast.hautetfort.com/
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