"Le Caveau" par Istvan de Souabe (texte en ligne)
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©2006 Istvan de Souabe – Le Caveau
À ma fille,
Le gouffre de tes yeux, plein d'horribles pensées,
Exhale le vertige, et les danseurs prudents
Ne contempleront pas sans d'amères nausées
Le sourire éternel de tes trente-deux dents.
(Danse macabre - Charles Baudelaire)
Exhale le vertige, et les danseurs prudents
Ne contempleront pas sans d'amères nausées
Le sourire éternel de tes trente-deux dents.
(Danse macabre - Charles Baudelaire)
Autant que l’amour la mort est une vieille amie qui conduit les hommes à leurs propres tombeaux. La vie commence par l’amour de deux êtres pour se terminer dans les bras de la mort. Ne voyez-vous pas dans cette courte description de l’ironie, un humour dont bien des humains craint d’en être la victime ?
L’histoire que je vais vous conter est celle d’un homme qui fut le témoin de l’étrange passion d’une femme.
Prenez garde à votre tour de ne pas tomber dans le piège de cette Dame aux milles facettes, à moins que comme cet homme…
* *
*
*
Nous étions au siècle des romantiques qui faisaient de l’amour une Dame bien peu fréquentable pour les gens de bon sens. Mais qu’est-ce que le raisonnable comparer au plaisir charnel et si l’on donne à un homme la vision de la femme parfaite, pourquoi s’en priver ?
Le dix-huitième siècle fût l’envolé des mystérieux vampires dont certains poètes vantaient allégrement les mérites. Ce n’est que de la prose me direz-vous, alors écoutez la complainte d’un homme amoureux.
Il s’appelait Rodolphe, un homme de trente cinq ans bien bâti, beau selon ce que les femmes disaient, il savait engager facilement la conversation, faire rire ces dames. Jusqu’au jour où il rencontra une étrange femme prénommée Élisabeth. Elle venait disait-on d’Allemagne, belle entre toutes elle faisait les potins des salons. Notre Rodolphe étant dans une réunion mondaine vit cette femme rire avec quelques hommes en recherchent d’une amie. Il s’approche du groupe des joyeux lurons et se présenta à Élisabeth.
— Rodolphe de Maleville, pour vous servir chère Madame, dit-il en lui baisant la main.
— Enchantée mon ami, souffla-t-elle d’un air moqueur.
Les joyeux drilles éclatèrent de rire et voulurent emmener leur conquête, mais celle-ci s’en débarrassa :
— Allez donc, je vous rejoints. Ainsi donc Monsieur vous cherchez également de la compagnie ?
— Si vous me faites l’honneur de votre élégante présence j’en serai ravi.
Ceci dit il lui prit la main et l’emmena danser une valse sur un air de Strauss. La dame était aux anges, heureuse d’avoir au bras un bel homme aux bonnes manière, noble si elle en jugeait son nom.
— Je suis heureuse d’être enfin débarrassée de ces jeunes sots, ceci grâce à vous, sans votre intervention j’en serais encore à supporter leur mauvais humour.
— Je suis tout à votre service chère amie.
Ils continuèrent à danser au milieu d’autres couples qui se faisaient des déclarations d’amour.
— Êtes-vous de Paris mon ami ? Car j’aimerai que vous me guidiez dans cette somptueuse ville.
— Bien ne n’étant pas de Paris je peux vous servir de guide, je connais tous les meilleurs lieux où l’on rencontre poètes, philosophes et la noblesse.
— Me voici donc rassurée, j’aime spécialement les lieux insolites. On m’a parlé d’un cimetière, où parait-il, certaines choses pas très avouables se passeraient de nuit, en avez-vous connaissance ?
— Je pense que vous parlez du Père-Lachaise, en effet ce lieu ne doit pas être très rassurant la nuit venue.
— Permettez-moi d’insister, j’ai un lointain ancêtre inhumé à cet endroit, je pense donc que la nuit l’insolite étant eu rendez-vous… dit-elle avec un sourire auquel ne put résister Rodolphe.
— Entendu je vous y mènerez. Et comment se nome votre lointain ancêtre ?
— Baron Yvan Chescu, il est décédé il y a longtemps, cinq ans environ. Il est mort d’une maladie qu’il contracté à Paris. Sa proche famille le fit enterrer au Père-Lachaise dans un immense Caveau.
— Je vous y emmènerai. Connaissez-vous l’emplacement du caveau, très chère ?
— Non malheureusement, j’en suis désolée croyez-moi.
— Nous chercherons donc, nous risquons de faire de mauvaises rencontres, il se passe dit-on certaines pratiques peu avouables.
— Cela ne vous excite-t-il pas ?
— Pardonnez mon audace mais ce qui émousse mes sens, c’est votre présence chère amie.
Élisabeth regarda Rodolphe d’un air complaisant et lui sourit tendrement.
— Je suis touchée de tant d’attention de votre part.
Puis elle se présenta.
— Je ne me suis même pas présentée, je suis la comtesse Élisabeth de Labenski, je suis originaire d’Allemagne.
— Votre français est très correct, lui dit Rodolphe.
— Je n’en ai aucun mérite, ma gouvernante était française.
Rodolphe accompagna Élisabeth jusqu’à une chaise libre.
— Désirez-vous une coupe de champagne, lui demanda Rodolphe.
— Avec plaisir.
Rodolphe fit signe au serveur qui parcourait la salle, il prit deux coupes sur le plateau que lui tendait le serviteur et en tendit une à la comtesse.
— Merci. Allons-nous rester toute la nuit dans cet endroit où l’on s’ennuie à mourir, lui dit t-elle d’un ton qui ne prêtait pas à confusion.
— Des amis donnent un bal dans un endroit tout à fait charmant, nous nous y amuserons croyez-moi, voulez-vous que nous y allions ?
— Avec plaisir, tout ce que vous voulez pourvu que l’on quitte ce lieu.
Rodolphe prit le verre des mains de la comtesse, le posa sur un guéridon et tendit la main à Élisabeth.
— Venez très chère, allons nous amuser.
Ils allèrent saluer leurs hôtes et sortirent. Rodolphe héla un fiacre, aida la comtesse à monter et donna l’adresse de leur destination au cocher.
Le fiacre s’arrêta devant un hôtel particulier. Ils descendirent du fiacre et Rodolphe donna élégamment le bras à Élisabeth. De la musique se faisait entendre lorsqu’ils entrèrent dans la cour, ils montèrent quelques marches puis entrèrent dans le vestibule où un serviteur les débarrassa de leurs manteaux. Le décor était sublime, les musiciens faisaient de leur mieux pour égayer cette fête. Peu de couples dansaient trop occupés à d’autres
occupations des plus coquines. En effet, des corps étaient allongés sur les sofas et offraient à tous leurs ébats amoureux.
— Je vois que vos amis savent s’amuser, dit la comtesse nullement impressionnée.
Un homme vient à leur rencontre.
— Rodolphe, comme je suis heureux de te voir, ne me présentes-tu pas ? Dit-il en souriant à la comtesse.
— Comtesse Élisabeth de Labenski. Élisabeth voici le Baron Damien de Roqueville.
Le baron se pencha en avant, prit la main de la comtesse et déposant un baiser lui dit :
— Enchanté Madame. Amusez-vous !
Des rires se firent entendre au fond de la salle de danse. Élisabeth prit de curiosité se haussa sur la pointe des pieds pour essayer de voir ce qui se passait.
— Allons voir ce qui vaut ses rires, dit Rodolphe en prenant la comtesse par le bras.
Se frayant un passage au milieu des dizaines de convives, ils arrivèrent devant ce qui semblait être une scène de théâtre. Des personnages grimaient dont le visage était saupoudré de blanc que surhaussait le rouge de leurs lèvres, donnaient une parodie digne des écrits de Sade. Une femme nue allongée sur une table faisait mine de pleurer, elle priait tous les saints du paradis de la sauver de ce martyr auquel les hommes la préparaient. Un homme sortit de derrière le lourd rideau tendu derrière la table sur laquelle reposait la femme. Il était vêtu comme un ecclésiastique à la différence que son habit était fendu sur le devant et laissait apparaître un sexe tendu. Il s’approche de la femme et commença une imitation de la messe. Alors qu’il mimait parfaitement le saint sacrifice, des femmes se mirent à genoux devant lui et de leurs mains et bouches expertes lui donnaient des plaisirs à en faire pâlir tous les saints.
La comtesse observait avec un réel plaisir cette scène.
— Cher ami vous ne m’avez pas menti, vos amis ont l’art de savoir amuser leurs invités.
— Oui, dit seulement Rodolphe.
Le faux prêtre continuait sa célébration, puis déposa des hosties sur le ventre de la femme qui lui servait d’autel. Une des femmes qui était occupée à sacrifier sur l’autel du plaisir se leva et dit en direction des spectateurs :
— Devons-nous sacrifiez cette femme et souiller le corps du bon Jésus ?
Des spectateurs, visiblement habitués à ce genre de situation, crièrent :
— Oui, nous le voulons, qu’il en soit ainsi !
Les hommes dont le maquillage cachait leurs vrais visages se placèrent face à leur publique. Ils sortirent leurs membres virils et commencèrent à se caresser. Ils répandirent leur semence sur les hosties qui se trouvaient sur le corps de la femme. Le faux prêtre aidé par les femmes en fit autant, mais lors de son orgasme, il éleva un couteau au-dessus de la femme allongée et d’un coup sec et rapide, enfonça la lame dans le cœur de la pauvre victime.
— La messe est dite, chers amis, dit le faux prêtre en s’adressant aux spectateurs.
On recouvrit le corps de la femme d’un drap et un rideau tomba sur la scène.
La comtesse excitée par la pièce riait aux larmes.
— Ce sont de très bons comédiens, dit-elle.
— Oui, j’en conviens dit Rodolphe, heureusement que cela n’est pas réel, je veux parler de la morte ajouta t-il en riant.
— Oui car il faudrait trouvait beaucoup trop de femmes, dit Élisabeth ironique.
Élisabeth, pourtant habituée à fréquenter la noblesse de Paris, ne reconnaissait aucun visage connu.
— Il est tard, mon ami, me reconduirez-vous ?
— Bien entendu, allons saluer notre hôte et je vous raccompagne.
Ils allèrent prendre congé de Damien.
— Vous êtes-vous amusez, Madame, dit Damien.
— Beaucoup, cela change des salons parisiens.
Puis s’adressant à Rodolphe :
— Nous nous voyons demain, n’est-ce pas ?
— Demain soir, saluez pour moi les comédiens, bonne nuit Damien.
Ils quittèrent l’hôtel particulier et Rodolphe raccompagna la comtesse chez elle. Sur le pas de la porte la comtesse fit face à Rodolphe.
— Cher ami, je ne sais comment vous remercier de votre charmante compagnie. Pourtant j’aimerai vous demander un autre service, celui de m’accompagner au caveau de mon aïeul cette prochaine nuit. Bien que vous ayez d’autres obligations.
— Je pourrai vous emmener au cimetière du Père-Lachaise avant de retrouver mon ami Damien, ce sera un plaisir de vous rendre ce service, chère amie.
Elle lui tendit sa main, Rodolphe lui prit délicatement et l’embrassa.
Il attendit que la porte de la maison se referme et rentra à pied chez lui.
La journée se passa sans que la comtesse ni Rodolphe ne virent le soleil.
Le soir venu, disons vers les neuf heures, Rodolphe sortit de chez lui. C’était une de ces maisons anciennes qui dataient du seizième siècle, il y vivait seul avec pour tout compagnon un énorme chien noir. Une vieille domestique sans âge s’occupait de la maison.
Rodolphe alla chez la comtesse en fiacre. Arrivé il pria le cocher d’attendre. À la porte il tira sur la chaînette, un son de cloche retentit à l’intérieur. Une femme vint lui ouvrir.
— Madame vous attend au salon, lui dit la servante sans attendre qu’il se présente.
La servante paraissait jeune pourtant quelque chose lui donnait un air de vieille femme. Elle le précéda et le fit entrer dans le salon. La comtesse se leva à son arrivée.
— Comme je suis heureuse de vous voir, dit-elle.
— Tout le plaisir est pour moi, très chère. Il se pencha et embrassa la main d’Élisabeth. Il ne put s’empêcher de constater que la main de la comtesse était glacée, comme celle d’une morte.
La comtesse était radieuse, ses yeux pétillaient de malice. Et c’est avec empressement qu’elle lui demanda :
— Allons-nous dans ce magnifique cimetière ?
— Dès que vous serez prête, chère comtesse.
Élisabeth l’observa un instant avec intérêt, il y avait dans ses yeux verts comme de la passion, puis ses yeux se voilèrent. « Comme ceux d’une morte, étrange femme tout de même », pensa Rodolphe.
Ils se dirigèrent vers la porte du salon qui s’ouvrit aussitôt, comme si la servante connaissait les moindres faits et gestes de la comtesse. La servante aida sa maîtresse à mettre un léger manteau. Puis ils sortirent et montèrent dans le fiacre qui les attendait.
— Au Père-Lachaise ! Dit Rodolphe s’adressant au cocher.
La nuit était paisible, la pleine lune éclairait les abords du cimetière. Ils marchèrent le long du mur cherchant une entrée possible, mieux valait qu’ils entrent à la dérober, cela renforçait le côté mystérieux, selon les dires de la comtesse. Ils trouvèrent un endroit ou le mur était moins haut. Rodolphe aida la comtesse en lui faisant la courte échelle, puis sauta et réussit à se mettre à califourchon sur le mur. Tenant Élisabeth par les mains il l’a fit descendre de l’autre côté, il sauta en retombant sur ses pieds.
— Nous y sommes, dit-il.
— Comme cela est excitant, dit Élisabeth.
Ils marchèrent quelques instants le long du mur puis passant entre les tombes, empruntèrent un chemin bordé de saules.
— Allons dans cette direction, proposa Élisabeth en pointant le doigt sur leur droite.
Ils marchèrent ainsi une bonne demi-heure lisant à la lueur de la lune les inscriptions sur les caveaux. Ils entendirent alors des murmures venant de leur gauche.
— Allons voir, souffla la comtesse.
Ils approchèrent doucement du lieu d’où provenaient les chuchotements et par l’ouverture d’un petit vitrail cassé ils virent un couple faisant l’amour.
— Voilà qui donne envie, n’est-ce pas ? Dit Élisabeth en déposant un baiser sur la bouche de Rodolphe.
— Il est vrai, très chère, que cette vision donne l’envie d’être imitée, répondit-il en enlaçant sa compagne.
Elle se dégagea en lui murmurant à l’oreille :
— Après, je vous le promet, trouvons d’abord le caveau.
Ils repartirent en prenant soin de ne faire aucun bruit. Il se dirigeaient maintenant droit devant eux, c’est Rodolphe qui en avait prit l’initiative. La comtesse le suivait visiblement enchantée. Ils suivirent une petite allée très sombre, les branches des arbres retombaient presque à terre, ce qui empêchait toute clarté provenant des rayons de la lune. Enfin au bout de quelques mètres ils aperçurent un caveau plus grand que les autres qui l’entouraient. Ils se dirigèrent vers lui et la comtesse lue la plaque qui se trouvait au-dessus de la petite porte de fer forgé.
— Baron Yvan Chescu, nous y sommes.
— Impressionnant, en effet, votre ancêtre ne faisait pas dans les détails, je veux dire votre famille.
— Rien n’est trop beau pour lui, je vous l’assure, dit Élisabeth.
Rodolphe poussa la porte qui s’ouvrit en émettant comme un petit gémissement. Un escalier s’offrit à leurs yeux.
— Il nous faut de la lumière si nous voulons descendre, dit-il.
Rodolphe cherchait autour de lui, puis avisant les bougies qui se trouvaient sur le petit autel à l’entrée du caveau, en prit une et l’alluma à l’aide d’une allumette.
— Voilà, nous sommes parés, dit-il avec enthousiasme.
Ils descendirent les marches glissantes, Rodolphe tenait Élisabeth par la taille afin d’éviter qu’elle ne glisse. Ils arrivèrent dans la petite crypte dans laquelle se trouvait le Baron.
— Nous y sommes, dit Élisabeth.
Soudain des rires se firent entendre, puis des bougies s’allumèrent, la crypte fut éclairée par toutes les flammes qui surgissaient de l’ombre.
— Qu’est-ce que cela veut dire ! Hurla Élisabeth.
Elle fit un bon en arrière en voyant le corps du Baron Yvan Chescu étendu sur le sol un pieu dans le cœur.
— Je trouvais qu’il avait les dents trop acérées à mon goût et ne voulant pas que le sang de mon ami Rodolphe lui serve de repas, je lui ai donné le repos éternel, dit Damien en sortant de l’ombre.
La comtesse voulu s’enfuir mais Rodolphe lui barra le passage.
— Chère amie, faites-nous la grâce de rester avec nous. Vous aurez le meilleur rôle tout à l’heure à notre représentation.
Ainsi s’achève mon histoire. La moralité de cette aventure est de ne jamais faire confiance à une femme, ni à un homme. La comtesse finit sur l’autel du désir, droguée et n’ayant pas dit un seul mot. Contrairement aux autres femmes qui priaient ou suppliaient leurs bourreaux, elles ne pouvaient faire que cela puisque leurs corps étaient paralysés par une savante drogue.
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