"La rachetée" par Mizan (texte en ligne)
Les autres textes en ligne | Publiez vos textes ?.
Par ce geste ancestral dont on semait les blés
la dame aux cheveux gris jette aux sillons des rues,
dans le terreau grouillant des pigeons assemblés,
hors d’un linge noirci, des morceaux de chair crue.
Derrière elle la ville arrachant sa laideur
pousse hors de ses pavés l’ombre dont elle accouche;
Un mendiant la suit en laisse par l’odeur,
ces quelques mots suintant aux angles de sa bouche :
« Toi veuve qui perdit et ton père et tes fils
dans les trous qu’avant toi vint semer la famine,
entends mourants et loups hurler cent contre dix.
L’homme a raison de vivre et non pas la vermine.
Que ne préserves-tu pour ton propre repas
la monstruosité de tant de nourriture?
Quelle règle t’oblige à ne la mordre pas
pour offrir aux oiseaux si perverse pâture? »
L’aïeule sans cesser d’épandre ses bontés,
le méprise et chantonne au soir mélancolique
que tant de fois déjà sous les cris indomptés
elle entendit ramper cette même supplique.
Voyant là les ramiers se dévorer entre eux,
le pauvre alors se jette aux pieds de la semeuse,
mêlant son propre corps au régal désastreux,
chérissant, déchirant la viande fameuse.
« Choisis lors ton morceau, pour peu qu’il en reste un. »
dit tristement la vieille, ajoutant de la sorte:
« Je ne tremperai pas ma lèvre à ce festin,
même s’il faut qu’un soir la faim me laisse morte.
Quoique je sente en moi cet appétit malsain,
qu’un désir outrageant en mon ventre fourmille
tel en un fruit d’été le plus vorace essaim,
je n’aurai pas le cœur de manger… ma famille.
Charognards, noyez moi sous vos flots affamés.
Acceptez ces trésors avant qu’ils ne pourrissent.
Quand le sang sera bu de ces êtres aimés,
je serai cette fois, morte, digne nourrisse. »…
Quelques heures plus tard le sort était mâché.
De son sourire osseux les pigeons s’envolèrent.
Par sa faute les siens dans un cellier cachés
étaient tous morts de faim attendant fille et mère.
© Mizan | Laissez un commentaire.
- Stances à la nuit (extrait) « nonchalante tueuse »
- L'an de cendre
- De par un soupirail
- La pâle et ses rides
- Dévorés des chimères
- Jeux d'osselets
- L'autant de braise
- L'odieuse musique
- Un chef-d'oeuvre
- Exsangue
- Noces de cartilage
- Traquenard sentimental
- Le siège de cire
- D'une haleine à sa mère
- Le septième cauchemar
- L'ange rafale
- Feue l'enfance
- Dernières graines de folie
- L'oeil fermé du chaos
- Les écumes de l'exil
- L'Iris Recraché
