"La Mort est une Autre Femme – IV" par Solenne Richer (texte en ligne)

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Anna, je savais bien que tu étais à mes côtés. Mais cela ne m’empêchait pas de ressentir une certaine solitude que, semblait-il, rien ne pouvait tuer.
On est seul avec sa vie. Toujours seul avec ses souvenirs.

Je me suis promené dans la lande, hier ou avant-hier. Je ne saurais dire, j’ai complètement perdu la notion du temps. Mais, vrai dire, je ne la regrette pas. J’ai profité d’une courte période de rémission pour prendre l’air. J’en avais besoin. Je ne savais pas depuis combien de temps j’étais dans cette maison. Enfermé. Un mois, peut-être plus. Et si cette atmosphère poussiéreuse me séduisit au début, maintenant elle m’étouffait. Sans compter que j’avais tout un passé à fuir. En venant ici, je croyais échapper à tout souvenir, puisque cet endroit m’était totalement inconnu. Je pensais que j’y passerai un long moment exempt de sentiment, que je serai vide, calme, enfin.
Un jour gris, comme tous les autres. Un vent acéré qui repousse les mèches de mes cheveux comme les branches dénudées, mortifiés des arbres. Le ciel était pourtant lumineux, malgré le manteau de nuages qui l’habillait. Allais-je voir encore la neige tomber ? Je retenais le col de mon propre manteau près de mon cou. Comme si le vent eût pu m’y mordre. Les brindilles mortes s’agitaient mollement, Anna était restée à l’intérieur et me regardait pensivement par la fenêtre. Ces derniers temps, elle avait tenté plusieurs fois d’aborder le sujet de la mort avec moi, mais je m’esquivais. Et j’avais l’impression qu’elle commençait à prendre ses distances.
J’avançais petit à petit dans l’herbe, pas à pas. Je ne me sentais absolument pas d’aller à l’encontre des éléments. Ma mémoire disséminait déjà bien assez d’embûches sur mon chemin, pas besoin de rajouter à cela une course contre le vent. Tandis que j’attardais mon regard sur une souche desséchée, je me repassais en boucle des images de Yéléna. Impossible de faire autrement. Sa nuque. Dans les formes torturées d’un buisson je passais sur le fil de ses hanches. Pourtant, je ne l’ai pas revu depuis dix ans. J’aurais dû oublier… Mais je ne lui avais jamais pardonné, elle non plus d’ailleurs. Qu’est-ce qui me dérangerais le plus ?


De Yéléna, je voulais un enfant parce qu’il semblait que lui faire l’amour ne suffisait plus. Les premières nuits avaient été des pensées inavouées. De ma vie morne, elle avait tout à coup surgie, avec son calme, ses cheveux clairs et ses yeux vides. Les premières nuits étaient cousues du sentiment qu’on éprouve, quand quelqu’un prend votre visage entre ses mains. Un fil d’araignée, à peine. Ca m’avais semblé bien plus.
Les nuits qui suivirent s’incrustèrent dans le châssis d’une vie qui se passait de mots, de regards, pour déclancher un rire étouffé. Un mouvement d’agacement ou de désir qui passait comme une lame de fond dans nos consciences. Entre elle et moi, il n’y avait que le silence. Celui-là n’était pas fait d’or. Aucun cadeau, aucune larme, aucune preuve d’amour quelconque et si abstraite. Nous savions. Cela nous suffisait.
On ne rêve jamais d’un amour comme celui-là, même à l’âge le plus tendre. Il n’y avait pas là de vague à l’âme, de beaux discours ou de mémorables fou rires s’arrêtant brusquement sur l’envie d’embrasser celle qu’on aime. Il y avait juste le silence. Le même silence que celui qui résonne entre chaque être humain. Le silence qui fait mal et qu’on essaie de camoufler sous ce qu’on nomme plus tard de l’amour. La seule chose qui me prouvait que nous bous aimions était la sincérité du silence. La seule sincérité de savoir ensemble, au même moment, que ce que nous avions envie de partager n’était ni un mot, ni un geste. Encore moins un baiser. Nous savions que nous aurions eut envie de nous offrir des pans entiers de nos âmes. Nous savions que c’était impossible. Nous savions qu’aucun mot, aucune promesse n’aurait suffit pour évoquer cela. Alors nous nous taisions. Nous acceptions le silence. Etant humains, nous acceptions notre incapacité souveraine à échanger ce que nous voulions vraiment nous donner. Cela n’avait rien d’heureux, mais rien de vraiment triste non plus. Et nous aurions pu vivre un long moment comme cela si je n’avais pas succombé à la volonté de donner de mon être. Le silence ne me suffisait plus, je voulais qu’elle me donne un enfant.
C’est comme cela qu’à notre silence calme, succéda un silence torve, déformé de questions, noué de reproches. Des discutions à n’en plus finir commençaient à tuer le mimétisme que nous nous étions donnés pour alliance. Des discutions se terminant toujours par des pleurs, d’un côté comme de l’autre. Des douleurs que nous n’avions pas ressenties depuis l’enfance nous frappaient à la tête, à la poitrine. Chaque fois, le dernier mot dit, les minutes passaient et nos silences se muaient en enfer.


Le pire m’attend-t-il encore ? Ou bien l’ai-je déjà passé ?

Je l’ai quitté en me jurant de ne plus jamais aimer, comme nous l’avons tous fait, un jour ou l’autre de notre vie. Et effectivement, je n’était plus capable d’aimer, à un point bien plus grand que je ne l’eusse voulu. Oui, je rencontrais une autre plus tard, mais cette autre n’effaça pas le souvenir de Yéléna. Une autre qui ne pu rien faire contre ma crainte d’aimer. De cette autre, je n’ai cependant pas oublié le prénom ; mais je me refuse à le prononcer encore. Je la regardais à peine, j’étais loin de lui donner l’attention que je lui devais pourtant. Pire encore, elle me donna un enfant, autrefois tant désiré. Mais à aucun moment mon visage ne se pencha sur son berceau. J’étais trop incapable d’aimer pour avoir conscience de quoi que ce soit. Si la vie m’avais joué un mauvais tour, elle en avais joué un pire à cet enfant.
Je ne sais absolument pas ce qu’il est devenu. A vrai dire, même si j’ai pensé à lui souvent ces dernières années, je n’ai jamais eut l’audace d’essayer de le retrouver. Et pourquoi le retrouver d’abord ? Pour que cet enfant de neuf ans me fasse savoir que je suis un lâche, que je n’ai rien à voir avec lui. Pour qu’il me dise enfin ce que je me répète bien assez souvent à moi-même. Certes, il m’arrivait d’y réfléchir très longuement et de penser que peut-être il serait heureux de me retrouver, qu’il ne réagirait pas comme je le pensais, que peut-être il m’accueillerait les bras ouverts, comme il aurait voulu que je le fasse moi-même. Mais là encore, devoir soutenir le regard aussi bien veillant soit-il de cet enfant me faisait peur. Là encore, toujours les même reproches étranglaient ma gorge, aussi meurtrissants pour lui que pour moi. Et c’est comme cela que je l’ai abandonné, sans me donner la peine de le reconnaître. Oui, je suis un salaud, c’est bien le mot, encore que je le trouve faible comme qualificatif. Réfugié dans l’indifférence, demandeur d’asile de l’oubli.

Le vent qui soupirait sur la lande n’était pas suffisant pour me sauver de mon passé. Et dans ces moments, l’avenir certain qui s’offrait à moi m’apparaissait comme rédempteur. Qu’il est facile d’aimer la mort quand on est pas foutu d’aimer sa vie.





Toutes ces pensées, Anna les connaissait comme les lignes de sa main. Ma vie était pavée de tant de sentiments que je rechignais à reconnaître. Pendant des années, les tristesses, les souffrances et les confusions m’étaient apparues sous la forme d’une fausse indifférence, pourtant elles me rongeaient de l’intérieur, me consumaient comme un papier d’Arménie ; ceux qui ne font jamais de vraies flammes quand on les brûle. Elles diffusaient en moi, sans que j’en aie conscience, une fumée parfumée d’oubli, empoisonnée de remords. Il m’avait semblé que je n’y pouvais rien, que la vie était une chose qui se supportait, et non qui se menait.
Dans les jours qui suivirent cette promenade, une longue période de légers malaises s’en suivit. Je du garder à nouveau le lit, près d’Anna. Elle avait encore rajeuni, elle avait à présent l’apparence d’une femme entre deux âges. Elle était très belle, même si désormais, les seules fois où je l’aperçu, ce fut dans une demi-conscience dont je ne me défit plus. C’est sans doute grâce à cela qu’elle me fit parler, qu’elle ressenti de ma vie ce dont elle s’était déjà doutée depuis longtemps. Ses cheveux, désormais noués en longues nattes, se penchaient, noirs, au-dessus de moi lorsque je dormais. Ses mains d’albâtre saisissaient les draps avec une grâce certainement exagérée par ma torpeur. Elles les remontaient sur ma poitrine en les froissant légèrement. Ses yeux mi-clos me surveillaient silencieusement pendant qu’elle m’apportait mon repas. Et souvent, ma tête se posait sur les contours pâles de son bras.

Dans les émergences de mes songes, je voyais se découper des rochers au milieu de la lande, ne ressemblants à aucun de ceux que j’ai pu voir jusqu’à présent. Des monceaux entiers de roc plantaient leurs courbes massives, érodées par le temps, mais d’une pureté que n’aurait su égaler toute autre forme de vie. Et surtout pas la vie humaine. Dans un ciel qui rapprochait le zéphire nocturne des lignes d’un horizon encore proche, le ciel se faisait pourtant claire et liquide. Eau de lumière, à peine caressée par le vent. Les rochers, aux courbes féminines mais à la matière stérile, soutenaient dans leur force une épaisse brume, ainsi qu’un unique arbre. Mort. Il ressemblait beaucoup à mon vieux noyer. Ses branches noueuses et dégarnit se débattaient sur le fond de ciel nocturne sans jamais se lasser. Les contours de sa silhouette frêle se rapprochèrent soudain de ma vue, j’y découvrait un arbre aux formes complexes, dans les quelles pouvaient se deviner les courbes de Yéléna. Les rêves nous confèrent l’irréel comme un don. En m’approchant de l’arbre, je pu voir réellement son corps, modelé d’écorce, révéler à mes yeux les formes de son visage et de son buste.


Lorsque je rouvrit les yeux, mon rêve semblait s’être prolongé dans la réalité. J’avais à peine relevé les cils que je voyais se pencher au-dessus de moi un visage familier. Une silhouette de jeune femme se leva, alertée par mon réveil, et glissa sa main entre l’oreiller et ma joue. Mais il ne s’agissait pas d’Anna. La jeune femme avais l’oeil noir et le cheveu blond, le regard absent. Yéléna. Elle n’aurait jamais du de trouver là. Mais je ne songeais pas à cela, je n’en avais pas la présence d’esprit. Il me semblait juste que, répondant à mes regrets, mon rêve s’était échappé de sa chrysalide d ’éther et venais là, se pencher sur mon chevet. J’ai plongé mon regard faible dans yeux d’ombre auxquels nul éclat, nulle forme ne pouvaient parvenir, et que semblait-il nul doute ne pouvait troubler. Devant ce visage-là, je pleurais jusqu’à sentir bientôt la moiteur de la main ainsi mouillée sous ma joue. L’espace d’un instant, la tubéreuse mortifère qui siégeait dans ma poitrine avait disparue pour laisser enfin passer l’air. J’avais souhaité toute ma vie ne plus rencontrer ce visage-là, mais je l’avais pourtant espéré au détour de tant de jours, malgré moi. Pour la première fois depuis que je vivais dans cette maison lugubre, j’étais heureux. Les mains blanches qui avaient tissé les chants de la viole. Son teint de soie sauvage et surtout, ces lèvres closes qui n’avaient besoin d’aucun mot. Observant son visage et me réveillant petit à petit, je me rendit compte de mon air abominable ; douze semaines avaient fait croître mes cheveux jusqu’aux épaules et une barbe bien plus que naissante dévorait mon visage ; j’avais déjà passé trois jours alité. J’étais demi-nu, il me semblait que je devais être très laid alors qu’elle, elle n’avais pas changé. Son visage puisait dans ma mémoire des émotions que j’avais oublié. Une paupière baissée. Le rictus de la bouche qui lui donnait un air un peu dur. Une mèche qui tombait devant ses yeux et la gênait souvent. Tout était là, je la retrouvais telle que je l’avais laissé. Voyant que je voulu me relever pour mieux la regarder, elle descendait la main sur mon cœur, me forçant doucement à rester là où j’étais. J’ai saisi cette main et je l’ai fait descendre le long de mon torse. Puis lentement, dans ce mélange de rêve et de réalité, la tubéreuse macabre ouvrit à nouveau un à un ses pétales contre mon poumon gauche, et à nouveau, je pleurais. La main qui s’était égarée sur mon ventre, et presque sur mon sexe, revint à mon visage lorsqu’elle me sentit pleurer. Elle s’arrêta sur ma joue. Au-dessus de moi, le visage aux yeux aveugles s’inquiétait, sans jamais parler ; les yeux s’ouvraient, plus grand, avertis de ma souffrance, et Yéléna m’embrassait. Ce baiser aurait du m’apaiser, mais il était trop court pour avoir une signification, et malgré mes désirs, je ne l’aimais plus. Non qu’elle me laissa indifférent mais ses lèvres ne m’avaient plus embrassé que par souvenir. Aucune ardeur pour les animer. Et dans cette froideur-là, je sentais la tubéreuse devenir cristal de givre. Mourir, l’idée traversa mon esprit à ce moment. On est mort lorsqu’on est plus nourrit que de souvenir. Et c’était mon cas. Si le baiser que Yéléna m’avait donné, était chargé d’une signification, c’était ben de celle-ci que je mourrais. Je mourais et je savais que désormais aucun jour ne m’apparaîtrait plus que comme une pierre tombale. Il me semble en fait, n’avoir jamais aimé.

-Yéléna…
-Oui.
Cette résonna dans ma tête, cela me souleva le cœur de l’entendre à nouveau. Je parvenais à peine à croire qu’elle étais venu me voir. J’espérais qu’elle m’avait oublié, et d’ailleurs ça m’arrangeait bien de croire cela. Quand j’aurais imaginé que sa voix serait un véritable baume pour moi, elle me plongea en fait dans l’amertume. Une belladone qui peut vous poursuivre longtemps. Sa main était à nouveau au creux de mon cou. Elle était douce, un salut presque espéré, et pourtant elle m’étranglait le cœur, le serrait jusqu’à lui donner la blancheur du linceul qui l’attendait.
Comme si elle avait pu comprendre, elle dit :
-Je suis là.
Et sur la dernière syllabe tombe l’onde de silence que j’avais adoré trois années durant. Un temps qui comptais pour moi comme toute une vie.
-J’ai peur…
Cela m’échappa, mais avant que j’aie prononcé ces mots, dans son silence elle semblait déjà savoir que j’allais lui dire.
Sa peau reflétait le jour, dans ses yeux pouvait luire l’eau d’une source et ses cheveux étaient fait de blés précieux.
-Pourquoi es-tu venue ; pourquoi maintenant ?
Elle ne me répondit pas. Elle n’avait pas changé.
Moi qui avais perdu toute trace d’elle au sein de mon existence, je la retrouvais telle quelle, indemne du temps. C’est sans doute pour cela que je n’étais pas surpris de la voir dans cette maison, qui ne savait le décompte des jours.
Elle se pencha, mon cou servit d’écrin à son visage. Ses cheveux s’étaient répandus sur mon épaule et j’en goûtais le parfum âcre. J’avais oublié. Pourtant, d’ordinaire, on se souviens toujours de ce qui nous a blessé. Je cherchais son visage, je voulais la voir encore. Mais elle restait contre moi, comme si elle avait été là depuis toujours. N’était-ce pas finalement le cas. Je cessais de vouloir lever la tête de mon oreiller, je cesser de vouloir absolument la voir et me laissais retomber. J’ai fermé les yeux. J’ai senti sa peau, ses cils parcourir mon menton. Je l’ai embrassé. Mais la serrer dans mes bras, presser mes lèvres contre les siennes ne me fit pas plus d’effet qu’avec une autre.
J’ai eut mal.
Tout à coup, il sembla qu’elle disparue de mes bras, purement et simplement. L’espace d’une seconde, je n’avais plus personne près de moi ; la tête de Yéléna avait disparue de ma poitrine. Je ne rêvais pas. J’étais tout à fait sûr qu’elle avait disparue l’espace d’une seconde. Envolée, comme par magie. Et ceci ne manqua pas de ma rappeler Anna. Une fois l’image de Yéléna disparue, je m’assis sur mon lit en me demandant où elle pouvait être. Anna qui d’habitude reste toujours à mon chevet. Pour ce qui est de l’image de Yéléna, je ne mis pas longtemps à me faire une raison ; ce devait être l’effet des médicaments. Ca avait paru pourtant si réel, mais c’était trop beau pour être vrai.
-Oui, c’était bien trop beau pour être vrai, fit une voix derrière moi.
Cette voix ne m’était pas familière, pourtant j’en reconnaissais le timbre. J’avais déjà entendu une voix un peu similaire, mais où ? Lorsque je me retournais, je vis Anna, juste là, un peu éloignée de mon lit. Elle avait la tête entre les mains. Ses cheveux semblaient pousser à une vitesse incroyable. De ses épaules, ses longues mèches brunes s’étiraient jusqu’à ses coudes, posés sur ses genoux. Lorsqu’elle relava lentement la tête de ses mains, je vis son visage se modifier étrangement jusqu’à reprendre les traits de la jeune femme qu’elle était maintenant redevenue.
-Anna , ai-je murmuré.
J’ai regardé longuement ses cheveux, noirs à présent. Je m’étais rendu compte qu’elle perdait son âge de jour en jour, mais, jusque là, je n’avais pas remarqué que cela allait si vite. Elle faisait à peine vingt ans. Elle avait à présent les yeux d’un vert plus foncé qu’avant. Elle les gardait mi-clos, dissimulés sous l’ombre de ses grands cils brun et épais. Elle paraissait plus grande et plus mince, elle flottait maintenant dans ses vêtements. Son teint était pâle, d’une clarté irréelle et incertaine. L’écume qu’apportaient sur les plages les vents du nord n’aurait pas pu reproduire le teint de sa peau. Ni blanche, ni brune, ni olivâtre ; son visage révélait une couleur qui semblait mouvante dans la peine ombre de la chambre. Elle avait le front plus large, les contours de son visage s’étaient faits triangulaire au point que j’en fut surpris. Mais sous ses cils, elle gardait le regard teinté des âges qu’elle avait vu passer. Quelque chose à donner qui restait pourtant impossible à offrir. Combien d’âges avait-elle bien pu vivre ? je ne le savais pas. Je ne pouvais que la regarder sans savoir comment la comprendre. Avoir envie de l’étreindre tout en ayant peur du contact avec sa peau. Elle ne pleurait pas, pourtant une indicible tristesse se traçait sur son visage.
C’était elle qui avait pris les traits de Yéléna. Elle s’était faite passer pour une de mes amantes. A quelle fin ?
-Je voulais ta vie, me dit-elle.
Je la regardais à nouveau. Je ne compris pas.
-D’habitude, lorsque tu me parle, tu utilise toujours la pensée, remarquais-je. Pourquoi me parles-tu à voix haute maintenant ?
-Tom, je suis un esprit certes. Tu sais depuis longtemps maintenant que je ne suis pas humaine. Je te l’ai même révélé à toi mieux qu’à quiconque.
Elle marqua une pause. Baissa le visage. Et d’une voix plus grave :
-Les esprits ne valent pas mieux que les hommes devant la vérité. Lorsqu’un être comme moi fais une erreur ou cherche à cacher quelque chose, il se trouve obligé, comme un humain, de dire la vérité de toute voix, ou de payer les conséquences de ses actes.
Torse nu, assis dans mon lit, je me frottais le front. Je ne faisais plus de différence entre pensée et réalité, surtout depuis que j’avais fait la connaissance d’Anna. Toujours en pensée, j’essayais de lui répondre ; je ne voyais pas où elle voulais en venir. De quelle erreur voulait-elle parler ? Je la regardais ainsi dans les yeux. Sans rien dire. Je croyais qu’elle comprenait ce à quoi je pensais, comme ça avait toujours été le cas. De son côté, elle me regardait fixement, avec curiosité. Je crois qu’il se passa un long moment avant qu’elle ne me répondit :
-Qu’est-ce qu’il y a, pourquoi tu me regarde comme ça ?
Je du éclaircir ma voix avant de parler à nouveau. Je n’avais pas parlé depuis deux mois.
Mais je ne vois pas de quoi tu parle. Je croyais que tu pouvais lire dans mes pensées ?
Pas lorsque je dois dire la vérité à quelqu’un.
La vérité, mais quelle vérité ? lui demandais-je avec agacement.
Elle continuais à me regarder, mais à présent, son visage, qui me semblait déjà changé, pris une expression épouvantable, car elle se mis à pleurer. Depuis le début, il me semblait que je pouvais comprendre ce qu’elle ressentait de la même manière qu’elle pouvait percevoir mes émotions. Mais là, ce ne fut pas le cas. Il m’était impossible de comprendre ce qui passait sur son visage ce soir-là. Alors que je l’observait ainsi, elle lâcha une sorte de gémissement rauque. Puis, elle poursuivit :
-Je voulais ta vie. Je voulais pouvoir vivre ce que tu vivais. Ton existence d’humain. Je voulais prendre ta place et avoir une existence qui m’appartienne. Mais tu es trop fort…
Elle fit une pause, le visage perdus dans ses cheveux, elle se cachait. Puis à voix basse, elle poursuivit :
-Pour prendre ta vie, il me suffisait de te séduire, de faire en sorte que tu me désir. J’ai pris l’apparence de cette femme que tu as tant aimé. Je croyais que cela me mènerait à mes fins, que tu éprouverais pour moi la même chose que pour elle. Mais tu ne l’aime plus. Tu n’es plus l’amant que de son souvenir. Tu t’accroche aux limbes du passé, et je n’ai pas pu prendre ta place à cause de cela. J’ai passé tout ce temps à tes côtés uniquement pour te prendre ta place. Je n’en peut plus de devoir rester, les membres étouffés, dans l’écorce de l’arbre. J’en suis sortie pour prendre ta place, vivre à ta place. Mais maintenant, je me suis éloigné de ma source depuis trop longtemps, et je commence à pourrir. J’aurais du t’ignorer.
-Tu voulais essayer de t’approprier la vie d’un mourrant ? elle était en larme, mais , pour ma part, j’en riait presque. Tu veux dire que tu voudrait avoir l’existence que j’ai eut, aussi banale et triste qu’elle ait été ?
A ces mots, elle se leva et vint vers moi, un regard qui me surpris tant il était rempli d’espoir.
-Oui, c’est ça que je voulais. Cela fait bientôt deux siècles que le noyer que tu aime tant à été planté. Mais cet arbre est ma prison, et il restera toujours. On m’a donné naissance au moment même où on l’a planté, et depuis je suis contrainte d’y revenir toutes les nuits pour m’y reposer. Seulement celui qui m'a donné naissance ne sais pas qu’il m’a condamnée à regarder les humains avec envie. Et depuis que tu est venu ici, je n’ai regagné le noyer que trois fois seulement. J’étais si sûre d’arriver à te séduire, je ne pensais pas que cela allais me coûter si cher.
Elle marqua une pause. Et voyant que je me taisais, elle poursuivit :
-Tu vois bien que je ne vis pas ! cria-t-elle. Alors que vous autres humains, vous vous plaignez sans cesse, tu vois bien je suis enracinée ici. Sans vieillir, sans rien ressentir, depuis deux siècles maintenant, je suis cloîtrée dans cette demeure sans pouvoir rien faire d’autre qu’entretenir l’arbre que je suis en réalité. Le vieux noyer que tu contemple lors de chacune de tes promenades, il n’est autre que moi. Je fais partie de lui autant qu’il fait partie de moi.
Elle parcourue la pièce, visiblement agitée par une émotion que je ne lui aurait jamais soupçonnée. Puis avant que je ne puisse répondre, elle enchaîna :
-Depuis deux siècles maintenant, je vois passer ici des être humains étouffés de vie. Chacun d’entre eux, à chacun de leurs passages ici me révèle ses voyages, ses émotions. Depuis deus cent ans, je me fait passer pour une amie, j’écoute sans cesse leurs plaintes, leurs reproches faits à leur cœur. Mais aucun d’entre ne se doutait de qui j’étais, aucun ne savait que je n’étais qu’un arbre, vouée à l’immortalité, privée de sentiments. Je ne sais pas ce que c’est que d’avoir une vie, ni même d’aimer une vie. C’est pour ça que je voulais te voler ton existence.
-Mais pourquoi m’as-tu choisis moi ? lui demandais-je. Je suis mourrant, tu ne vivra rien avec moi.
-Je sais. Mais tu possède peut-être encore quelques jours, juste ceux-là, même si ça ne doit être que des heures, je donnerait n’importe quoi pour les vivre.
Elle me considéra, les yeux en larmes, durant quelques instants, mais je ne trouvais rien à lui répondre. Je ne pouvais comprendre qu’elle m’enviât. Elle au moins n’était pas rongée de remord comme je l’était. Je compris qu’elle ne savais pas ce que pouvait être des sentiments. Elle ne comprenait pas que ces même sentiments pouvaient vous tuer bien plus que vous maintenir en vie.
-Je ne veut plus être un arbre nourri seulement par la terre, mais être réellement vivante comme toi. Je ne suis faite que d’écorce et de feuille mais je voudrais être fragile comme toi.
-Tu veux mourir pour mieux te sentir vivante ?
-Oui.

Elle était à présent agenouillée côté de mon lit, accrochait les draps avec ses ongles et me regardait comme jeune femme à qui on refuse son amour, et mon intuition n’était pas si fausse.
-Comment peux-tu prendre ma vie ? Comment peux-tu devenir humaine et mourir à ma place ? Je ne comprends pas.
Elle eût à ce moment le premier sourire que je lui connu.
-Il faut pour cela que tu m’aime comme tu a aimé cette femme aveugle. Tu sais que je peux changer d’apparence si tu le souhaite. Fais-moi comme tu voudrais que je sois. Façonne mes traits comme ceux de la femme que tu pourrais le plus aimer.
-Mais, et moi, qu’est-ce que je vais devenir ? Tu veux prendre ma place, très bien. Mais moi ?
Je serrais ses épaules en disant cela. J’avais peur.
-De quoi as-tu peur ? me demanda-t-elle.
Elle lisait à nouveau dans mes pensées maintenant. J’avais peur, seulement, de n’être plus rien. Peur de mourir. J’avais cru vouloir me départir de mon existence. Mais à ce moment, je ne savais plus, elle était si différente de la femme que j’avais connu. Si différente de la femme au regard éternel, mais elle semblait devenir déjà vivante. Elle semblait si jeune, comblée par sa soif de vie. Etait-ce à cette femme que j’avais confié tous mes soupirs ? Il ne me semblait pas, pourtant son regard ne pouvait pas me tromper. C’était bien à elle que j’avais confié toute ma vie.
Dans les trames obsolètes de mes pensées, elle me confia que son désir de prendre ma place ne devrait pas me tourmenter, puisque moi de mon côté, je redoutais la mort. Je deviendrai l’être qu’elle étais. Un arbre. Contemplant les humeurs du temps, exempt de peur. Mes seuls besoins seraient ceux de l’arbre que je deviendrai. J’observerai les humains qui passeraient sur mon chemin sans jamais plus ressentir de besoins. Dans ces pensées, je la regardais dans les yeux, et il me sembla qu’ils changèrent de couleur. Du vert, ils passèrent à une teinte dorée. Une teinte qui n’existait pas, mais qui cependant avait pris place dans ses yeux. Les jours m’avaient semblés longs jusqu’à maintenant et ne subir d’aucune manière la force du temps. Mais les choses changeaient. Et je changeais également. La douleur prenait le contrôle de tout mon être, je m’éteignais, petit à petit, comme l’encre disparaît d’un parchemin avec le temps. Je m’étais cru au-delà de tout, souhaitant la mort et uniquement cela. Mais non, quoi qu’il ait pu se passer depuis, j’étais encore. Et peut-être plus vivant que jamais. Je l’entendais et je la sentais pleurer contre ma poitrine. J’étais délaissé de toute raison. Aurais-je jamais pu croire un arbre assoiffé de vie, animé à l’idée de mourir. Et pourtant, c’était bien le cas. Quand j’étais paralysé à l’idée de vivre ou de mourir, elle n’aspirait qu’à perdre tout décompte des jours. Elle voulait incarner mon corps cadavérique, et pensait être ainsi capable de connaître la vie de cette façon.
-Oui, dit-elle. Je veux mourir quand tu as peur d’affronter l’existence et d’assumer tes actes. Tu voudrais mourir des erreurs que tu as commises autant que tu voudrais n’avoir à faire face ni à la vie, ni à la mort. Imagine-moi comme tu voudrais que je sois. Imagine que je suis un miroir renvoyant ton propre reflet. Comme les femmes de ce monde lorsqu’elles aimes les hommes, fais-moi devenir le reflet démultiplié de ce que tu aime et de ce que tu déteste le plus en toi.

Evidement, j’avais besoin de réfléchir. Cependant, quand on en est arrivé au point de souhaiter mourir, il y a des éventualités qui se font plus claires à notre esprit. Et d’inimaginables choses nous apparaissent tout à coup comme bénies des dieux. Devenir un arbre. Ne plus avoir le remord des jours qui passent et s’écoulent entre vos doigts sans que vous ne puissiez rien faire pour les retenir. Ne plus avoir peur ni d’être ballotté par la vie ni d’être éteint par la mort. Il me sembla pourtant un instant que désirer devenir un arbre était la pire chose que le désespoir eût pu me faire souhaiter. Ce n’était pas la mort, mais étais-ce exactement la vie ? En sentant mes inquiétudes, Anna leva la tête vers moi. Elle passa doucement sa main sur ma joue, et quelque chose, au creux de sa main, me griffa légèrement. Je la pris dans la mienne pour vérifier sa paume, je pensais qu’un bijou m’avait blessé. Mais en regardant sa main je vis que celle-ci était brune. Elle n’avait plus la couleur de son visage, elle brunissait. Et dans sa paume, ce n’était pas un bijou qui m’avait blessé mais une écharde. Une écharde, comme celle que l’on trouve sur la traître surface lisse du bois. La pensée m’amusa, tandis qu’Anna me considérait toujours avec inquiétude. Je regardais en souriant son visage, et je vis, juste au-dessus de son oreille, une feuille. Non, je ne rêvais pas, elle avait une petite feuille vert tendre perdue dans sa chevelure. Cela encore me fit sourire. J’allais l’enlever, quand je m’aperçu qu’elle résistais. Je me relevais avec difficulté sur le lit pour me pencher au-dessus de son étrange visage, je voulu regarder la feuille de plus près, et j’en vis une dizaine d’autres, toutes semblables, en soulevant les mèches de ses cheveux. Elles n’y étaient pas simplement déposées, en passant ma main dans sa chevelure, je sentis sous mes doigts une branche, une véritable branche, sous ses épaisses mèches noires. Ce contact rugueux. Les feuilles qui parsemaient sa chevelure y étaient rattachées. En caressant à nouveau sa tête, j’en senti d’autres, qui partaient de sa nuque et s’étendaient jusqu’à ses reins. Je considérais à nouveau son visage, il semblaient s’être allongé, et son teint brunissait à son tour. Mais ses yeux étaient devenus or sombre et me regardaient encore, pleins de larmes. Elle se transformait sous mes yeux. Ses doigts s’allongeaient et se faisaient plus noueux.

J’étais paralysé, je ne pouvais plus même formuler une seule pensée. Je comprenais trop bien. Peu à peu, son visage se striait d’étranges lignes sombres. Comme celles qui marquent l’âge des arbres sur leurs souches desséchées. En fait de larmes, ses yeux brillaient bel et bien , mais de sève : lorsque je passais le doigt sous ses cils, je sentais un orangeat collant, épais, qui ne pourrait plus jamais couler sous forme de larmes. Une sève qui rougeoyait d’une teinte dorée sous ses cils, et qui les collait même un peu entre eux. Elle avait baissé le regard et ne bougeait presque plus ; son cou était à présent recouvert d’une mince pellicule rugueuse. Rien d’autre que de l’écorce. Je passais mes doigts sur cette matière nouvelle, impuissant. A force de sentir sa peau devenir âpre et de voir ses yeux se baisser, son visage dont les traits ne bougeaient plus, je devint impatient, inquiet. Il me semblait ne plus percevoir ses pensées. Quelque chose s’éteignait. J’étais rongé d’angoisses, ce n’était pas elle qui devait partir de la sorte, mais moi. Ses cheveux, d’eux-mêmes, se rassemblaient sous mes yeux en mèches, puis les mèches se tordaient d’elles même jusqu’à former des branches minces mais rigides. Allongée sur le flanc, entre mes bras, elle était en train de se transformer en arbre, sans que je ne puisse rien faire pour elle. Ses bras, eux aussi, se recouvraient d’écorce, et il émanait d’elle un parfum que j’avais appris à connaître depuis mon arrivée ici : celui des bois, de la nature elle-même, reine aveugle et inflexible, qui la pétrifiait en une sculpture de vie.

Je la serrais dans mes bras, embrassant l’écorce de ses épaules. Croyant trouver du sang, j’arrachait l’épaisse coque qui recouvrais son cou. Mais ne se trouvait en dessous qu’une autre épaisseur de bois. J’étreignais dans mes mains la dernière de ses mèches avant qu’elle ne se transforme elle aussi en branchage, mais elle cassa entre mes doigts. J’en pleurais. De tristesse ou de rage, elle m’arrachait autant de larmes qu’elle l’aurait pu si elle avait été humaine et si je l’avais vraiment aimé.

Alors que je me penchais sur ces branchages, maintenant couverts de feuilles à peine déployées, je sentis la matière craquer sous moi. Juste sous mes mains, l’écorce qui s’était formée s’effritait soudain, comme si son bois avait vieillit au point de tomber en poussière. Sous les écorces qui se détachaient d’Anna, je sentis son corps bouger. Je me relevais d’elle lentement, je voulais voir son visage. Je le prenait entre mes mains, avec les pouces, j’enlevais ce qu’il restait d’écorce sur ses joues, je retrouvais ses yeux d’or. Ils m’éblouissaient même.

Maintenant, elle me l’avait transmis.

Maintenant, elle m’observait d’un regard qui n’était plus le même. Elle n’était plus triste, elle devenait réellement vivante, je le voyais à ses yeux. Sous l’écorce, se révéla une mousse vert amande. L’étrange étoffe surgissait sous les restes de bois secs que j’enlevais de son corps. Je sentais à présent, dans la paume de ma main, sous sa gorge frêle, un sein recouvert de velours vert, tâché de brun par endroit. Je baissais le visage vers son sein, voulant l’embrasser, mais alors que je m’approchais, elle le couvrit de sa main dont tombaient encore des feuilles brunies maintenant, comme mortes d’automne. Ce que je pris pour un geste de pudeur fut en fait un début de vie : Anna planta ses ongles dans l’écorce verte, et en arracha le velours pour découvrir une peau, une véritable peau humaine, semblable à la mienne. Sur l’envers de l’écorce tendre et fine se trouvait une mince pellicule brune et lisse. Elle enlevait ainsi la peau végétale qui l’avait recouverte un moment pour laisser la place à un véritable épiderme. Le creux de son bras, au-dessus de son sein, couvrait une mousse plus verte, plus épaisse et humide comme celle des vieux chênes. Je l’enlevais doucement. Je l’aidais petit à petit à se débarrasser de ses oripeaux d’arbre. Je découvrais une peau au fort parfum de bois. Ses yeux perdaient leur éclat d’or, mais ce n’était que pour me regarder avec un éclat nouveau. Celui d’un regard de femme.
Je fut un peu déçu, je doit l’avouer. Elle perdait ce regard immortel et l’échangeait contre celui d’une femme. Pareille à celles que j’avais croisées, aimées ou détestées. Oui, elle changeait et je sentait que je ne pouvait rien contre ce changement.

Mais elle me le transmettait. De cela, j’étais sûr et certain.

En même temps que je découvre cette peau, et le parfum qui l’embaumait, je découvrit mes propres mains. A leur tour, elles brunissaient et se raidissaient. J’avais retrouvé mon calme ne voyant Anna se libérer de son écorce, mais, de nouveau, je fut pris de panique. Oubliant la femme naissante que j’avais entre les bras, je sentais mon corps tout entier se raidir comme si mes muscles étaient faits de métal. Mais c’était en bois qu’ils se transformaient.
Quelques minutes auparavant, j’avais envié le sort des arbres, c’est vrai, mais je ne m’attendais pas à cela. Pendant des mois, la tubéreuse qui avait rongé mes poumons m’avait en même temps remplit de crainte, mais la raideur qui gagnait à présent mon corps n’était rien en comparaison. Je percevait que j’étais moi-même effrayé de devenir immortel comme Anna l’avait été. A son tour, voyant mon inquiétude, elle pris mon visage entre ses mains, nouvellement douces et chaudes. Je sentais la rigidité s’éprendre maintenant de mon visage, gagner mes joues et bientôt mon front. Face à moi, mon beau noyer devenu humain, pleurait à présent.
Mais mon angoisse passa vite, certes je sentis mes jambes et mes bras s’allonger, comme si on les avait tirés doucement mais fermement. Et je ressentait une énergie nouvelle. Alors que je voyais encore Anna en pleurs en face de moi, je sentais me venir aux yeux une substance qui commençait à me priver de la vue, ou presque. Je sentais mon corps tout entier s’étirer, en une force qui m’entraînait vers la terre. J’étais encore sur mon lit, et Anna me serrait dans ses bras, mais une énergie grisante m’emmenait loin au-delà. Elle m’enchaînait sans souffrance aucune vers une terre qui se trouvait au-dessous de moi, et que je désirait à ce moment plus que toute sorte d’amour. Je m’en allais vers la terre y planter mes racines. J’avais besoin de me nourrir et de grandir encore. Entre mes bras, devenus branches, j’apercevais encore un visage blanc, claire maintenant, aux yeux humides et rouges de larmes que je ne pouvais plus interpréter maintenant. Je me sentais attiré vers le bas. Mais cette sensation grandissait en même temps que le dos de mon tronc s’évertuait à tracer ses ramifications à la terre. La terre aimée, la terre souhaitée, espérée et désirée. Comme une autre femme. Poussière nous ne retournerons pas à la poussière, mais terre nous retournons à la terre. Et c’est bien ce que je sentait à ce moment, pour peu que je puisse sentir encore, avant de vivre réellement.

Dans mon dernier étirement, la dernière femme que j’ai aimée, si tant est qu’elle soit devenue une femme, me regardait en pleurant. Je ne pouvait que la contenir entre mes branches, attiré que j’étais par une autre femme. Torsant mon tronc vers le ciel, j’étais encore sur le lit où je m’étais laissé mourir pendant les derniers jours de ma vie d’homme. Des tâches de sang, brunâtres, parsemaient mon oreiller. L’humain que j’avais été et qui avait agonisé dans cette demeure, asspirait maintenant à la lumière du soleil d’hiver, dans la douleur et le désir. Je m’étirais.
Anna sanglotait et toussait, je m’étendais. J’aurais voulu la réconforter, mais je ne pouvais me soustraire au désir de trouver l’air quand mes racines avaient déjà aimé la terre, son humus, sa fraîcheur. Mes branches allaient se glacer de l’hiver, je le savais. Je ne pouvais faire autrement que m’établir, avec, entre mes branches, une toute jeune femme qui s’abandonnait à la vie comme à la mort.



Je le savais.

© Solenne Richer | Laissez un commentaire.

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