"La Mort est une Autre Femme – III" par Solenne Richer (texte en ligne)
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Deux semaines j’ai gardé le lit. Les yeux me piquaient et au moindre mouvement mes membres me semblaient d’une lourdeur insupportable. Alors, je restais immobile avec l’impression d’être fait de pierre, comme un gisant. Déjà.
Je m’étais habitué à la morphine, je continuas à en prendre chaque jour. Et je n’osais augmenter les doses que déjà dans ma poitrine, la douleur revenait peu à peu. Et bien que je fût ankylosé, que je me sentît de marbre, la douleur naissait à nouveau, lentement. Un narcisse noir qui aurait accroché ses pétales aux parois de mes poumons, et qui se serait mise à croître comme le lichen sur un tombeau. Je ne pouvais plus rien contre elle, si ce n’était fermer les yeux, crisper ma mâchoire en silence. Meurtrière. La douleur prenait possession de mon buste, de mon cœur, lentement, comme monte le désir. Progressivement, elle se réveillait, je crispais mes bras, détournais la tête, mais parfois, elle se rapprochait un peu plus de son zéphire, puis elle se rendormait, comme le souvenir d’une femme que j’aurait tout fait pour oublier. Beaucoup pensent que la mort est subite et violente. Pour ma part, je dirais que les choses ne se passèrent pas ainsi. Les jours, depuis si longtemps ne se comptaient plus. Je m’éteignais non pas en une seule fois, mais de douleurs en douleurs seulement. Et bien qu’à chaque fois elle se fit plus virulente, je ne la sentais que comme une progression. De râles en soupires, de gémissements en gestes lents et involontaires parfois, des journées entières, je restais dans la même position. Cela se faisait doucement, sans pleurs, mais mon dépit n’était pas sec de toute tristesse pour autant. Mes moments passés au lit, entre deux inconsciences, dans le centième d’existence que me laissait encore la maladie, auraient parus à d’autres des tourments d’amant éconduit. Non, ça n’était pas rapide, vif, comme je me le figurais. C’était doux, lent, c’était caresse, c’était poignard. C’était tout à fait aussi pervers que la vie. Aussi évident, aussi élémentaire.
De souffrances en inconscience, je commençais à la percevoir. Celle que je n’avais jamais pu imaginer avant de réellement la voir.
Durant tout ce temps, Anna était restée à mes côtés, me soignant comme elle le pouvait, me nourrissant, me réchauffant d’un thé, m’étreignant dans ses bras quand la douleur se fait amante. Elle devait ressembler à une madone, à la différence peut-être que son visage restait impassible, suivant les mêmes chemins que mes silences.
Lorsque je m’éveillais, après avoir rêvé qu’on m’ouvrait la poitrine, je la voyais assise dans un fauteuil, me regardant fixement. Ni passive, ni active. Présente. Lorsqu’elle était assise en face de moi, dans un fantôme de lumière dont les doigts de cristal auraient effleuré lentement les murs de la chambre, dans la lumière d’un matin à l’éclat si étrange que l’on n’aurait su dire s’il allait se prolonger en une journée ou en une éternité, elle était là, faite d’Immobile et d’Immatérielle. Elle ressemblait à une statue que la lumière du jour naissant aurait recouverte d’un voile.
Ses paupières ne battent pas. Elle ne respirait pas. Et tant que j’avais besoin de ses soins, elle était là.
Ce temps ne peut être mesurable dans les limbes de ma mémoire, il m’apparaît infini. Certes, je me rétablis un peu, plus tard, mais cet espace, cette chambre, cette lumière… me semble doué d’une existence qui dépasse mon souvenir.
Depuis que je la connaissais, chaque jour le visage d’Anna me semblait rajeunir. Chaque jour, son regard se faisait plus présent dans l’instant, et pourtant, le temps passant, j’y voyais parfois apparaître une jeunesse si évidente qu’elle semblait dépasser les lois de la vie elle-même. Elle n’était pas humaine, de cela j’étais sûr.
Elle savait tout de moi. Inutile de dire qu’elle savait, depuis peut-être plus longtemps que moi, quel mal rongeait chacune de mes respirations, malgré les médicaments que j’avais réussit à me procurer. Elle ressentait les méandres et les déserts de ma vie tout entière. Elle était capable, d’un simple silence évocateur, de déceler le moindre de mes amours passés. Et évidemment, elle connaissait Yéléna.
Cette femme qui avait troublé mes songes, qui avait réussit à percer l’inertie de l’opacité d’une suite d’amours dérisoires. A sa façon, Yéléna ressemblait un peu à Anna lorsque je l’ai connue. Elle était professeur dans un conservatoire près de mon université. Mais en dehors de ses cours, elle filait les sonorités basses de la viole, avec quelques-uns uns de ses élèves. J’avais d’abord été charmé par le nom de l’instrument. Je savais que cette petite sœur du violoncelle avait été bannie des concerts, car elle avait un son beau mais si faible. Yéléna devait certainement se reconnaître dans cet instrument. Elle était professeur de musique, certes, mais aveugle. Dans les enchevêtrements des rues de Paris, elle subissait un peu le même sort que sa viole, belle, mais bannie de pas jouir de la vue, ce puissant pouvoir qui d’ordinaire sait si bien nous aveugler.
Le nom même de l’instrument, avec ses bois sombres, ses proportions si particulières. Viole. Le son grave ténu qui blesse au cœur. Viole… C’est presque par hasard que je fut attiré par ce nom. Et c’est par le même hasard que j’ai été séduit par une main emportant l’archet dans ses mouvements. Une main à la sensibilité et aux gestes évocateurs. Une main qui du bout des doigts vous dessinait une histoire.
Je l’ai rencontré, je l’ai regardé. J’ai tenté de jouer mais piètre musicien, je préférais continuer de la regarder. Regarder ces gestes, regarder ces cils qui à l’effluve d’une note s’abaissaient soudainement. Des gouttes de pluies tombantes à l’orée d’un bois. Voilà ce qu’elle créait.
Je vous épargnerais les maladroites tentatives, les mots hésitants, et même les invitations au restaurant. Tout cela n’était rien. Rien qui mérite d’être raconté.
Au hasard d’un soir où elle accepta de boire un dernier verre chez moi avant que je ne la raccompagne, Yéléna m’expliqua qu’elle était russe. Elle avait suivit des études classiques dans son pays, avant de partir. Même après la chute du mur, elle ne voulu pas y retourner. Elle avait encore peur. Avec le temps, l’inquiétude était passée, et sa vie s’était établie ici, à Paris. Je l’avais écouté. Entre deux réflexions sur la vie parisienne, elle m’avait confié sa solitude, mais sans excès. C’était seulement quelques expressions sur son visage, ou un son de viole dans la mélodie de sa voie peut-être.
Plus tard dans la soirée, alors que j’étais allé préparer deux autres verres de vin avant de revenir dans la pièce confinée qu me tenait lieu de salon, je la trouvais endormie. Elle avait du se laisser aller lentement sur un coussin, et ses paupières s’étaient refermées dans un soupir. Je me trouvais là, au milieu du salon, deux verres dans les mains. Imbécile…
Même les paupières closes, elle semblait toujours voir des images que jamais mes yeux ne pourraient percevoir. Je la réveillais doucement, passant une main dans la courbe de sa nuque. Ma main, éveillée elle-même par ses cheveux lisses. Elle laissait apparaître son regard minéral.
Il s’en faut toujours de peu pour un baiser.
Et l’on y échappe rarement.
Des semaines, des mois puis enfin des années, elle me garda dans le creux de sa main et je la guidais à travers toute une ville, ou toute une vie… je ne sais plus. Je ne sais plus les baisers, je ne sais plus les expressions sur son visage. Je ne sais plus mes respirations qui en ce temps-là étaient jeunes et jouaient leur existence entre mille cigarettes. Dans une autre vie peut-être… A tort ou à raison, mots d’amour et reproches. Au près d’une source vouée à se tarir, le temps passa. Et dans le dernier filet de cette eau, un enfant désiré. Un enfant disputé. Enfin, un enfant que j’avais tant voulu et qu’elle me refusa autant. Un enfant qui n’exista jamais par sa faute, comme finalement par la mienne puisque je la quittais.
Mon bras ne la guida plus dans les rues. Ma main se laissa glisser de sa ligne de vie. Sa main à elle se raccrocha à son archet et joua, joua, joua… sans fin dans ma tête. Et sans fin, en moi, les cris d’un enfant, pleurant de ne pas avoir de mère pour le mettre au monde. Et sans fin en moi encore, un homme qui pleurait qu’une femme l’ai fait homme. Etrange malédiction que ce don.
J’étais face au lac, dans la nuit, j’étendais la main, profanant les encens de ce souvenir trop désiré. Sous mes paupières je voyais un visage bien distinct. Yéléna. A mes oreilles un chuchotement. Anna. Les effluves humides d’un saule. Je ne respire qu’entre deux quintes de toux. Mes pieds s’enfoncent dans une bruyère mêlée de pierres. L’écran d’une voûte céleste renversant le temps pour une nuit. Vie tout entière haïe. Doux rêves de torture dans l’éternité d’une mort imminente, mort désirée, immaculée.
Puis je me réveille entre des draps chauds. La morphine, surdose, m’hôte toute conscience. Dans se même lit, chaque jour se couche, chaque jour s’éveille. Les rêves épousent la réalité. Devant la fenêtre, ouverte sur l’hiver, ma propre main passe, froide, sur ma nuque et me semble être d’un Morticio. Il me semble comme lui, confondre mes propres ombres. Anna est là, j’entends sa vois, mais je ne comprend pas ce qu’elle chuchote. Et je repense, entre deux mirages, aux chuchotements maintes fois entendus en songe.
Un soir enfin, je repris conscience. Le bras d’Anna soutenait ma nuque. Mon front était blottit contre son sein. La lumière du jour s’était éteinte depuis longtemps, des miasmes de morphine finissaient leur lente et étrange valse dans mon esprit. Mes yeux rencontraient les siens, vaguement interrogateurs. Un regard rencontrait le mien, les paupières mi-closes. Au creux de tes mains, Anna, dans les immémoriaux reflets de tes yeux, je voyais l’histoire d’un temps tout entier passé dans les feuilles d’un vieux noyer. Un temps passé à veiller sur les hommes. A ton visage lisse de douceur et tout en même temps strié des marques de l’âge, je décelais la mémoire d’un arbre. A tes mèches nattées, teintées d’un blanc de sagesse, je devinais la mémoire même de toute une terre. Dans tes gestes, je revoyais l’homme que j’étais et qui se mourrait. Jeune arbre au tronc frêle, qui défit pourtant de ses robustes branches, les floraisons d’un printemps qui s’éteint.
Je me sentais encore d’aimer…
Je mourrais bien plus de cette envie que du mal qui avaient cloué ma poitrine sur son propre tombeau.
Et toi,Anna, tu étais là…
De temps en temps, Anna levait lentement le bras vers moi. Un geste sûr, et fragile. Les paupières encore fermées, je sortais de mes songes de souvenirs en sentant sa main sur mon visage. Je prenais une longue respiration et je tournait ma tête du côté de la fenêtre, près du lit. Les volets étaient grands ouverts sur la lumière pauvre, le paysage d’un hiver sans neige, sans soleil, seulement le froid vif.
Le lendemain, j’allais mieux, je pus me lever. Anna avait à nouveau fait du thé. Mes premiers pas depuis plusieurs semaines. Je titubais. En m’appuyant au mur j’allais la cuisine. Je m’asseyais devant elle, les yeux baissés sur les tasses qu’elle remplissait. Retrouver le monde réel me fit un effet étrange. Pendant tous ces jours où j’étais alité, j’avais beaucoup rêvé. Mes sommeils s’étaient animés maintes fois de songes où des branches d’arbre s’étiraient pour entourer la maison tout entière. Depuis mon noyer, éternellement accolé au coin de la maison, dans le silence de la saison, étirait ses branches, mût d’une vie que seule la réalité des songes peut expliquer. Elles embrassaient la maison, de fenêtres en fenêtres, parcouraient les murs extérieurs d’abord. Puis elles pénétraient par chaque ouverture, et faisaient déborder leur masse de feuilles dans les pièces. Dans mon rêve, la table de la cuisine s’était refaite de bois vivant, s’habillait-elle aussi d’étoffes de lichen et étirait ses bras anguleux. Elle se mêlait aux branches qui avaient déjà gagné toute la maison. Dans mon rêve, Anna n’était pas là. Une lourde branche, partie du tronc du vieux noyer, tombait sur mon torse, s’enroulait autour de moi, m’étouffant.
Par sa chaleur, le thé chassa bien vite cette pensée. Et je contemplais la lande, s’éteignant sous le souffle de l’hiver. Dans mon, lit j’avais trempé la main dans des remous de souvenirs. Je ne pouvais plus y échapper à présent. Et, devant Anna, j’y replongeais.
Yéléna pencha la tête un peu de côté. Elle ne cherchais même plus à faire en sorte que son regard croise le mien. Ses yeux n’étaient plus mus d’aucune volonté. Ils posaient distraitement leur regard sur mon épaule sans qu’elle en ait conscience. Ma main remontait le long de sa taille. La sienne, encore posée sur ma nuque, suivait son chemin bien plus lentement. Elle touchait. Moi, je ne faisais que passer. Elle touchait. Moi, je ne faisait qu’effleurer… elle touchait…
Je l’appelle. Elle est à l’autre bout de la rue. Je la voit se retourner.
Ce devait être une semaine plus tard, ou plus.
Un mercredi matin, vers trois heures, j’écoute sa respiration. Elle est plus lente et plus calme que la mienne.
Je ne comprend pas.
Il m’aura fallu plusieurs heures pour rendormir.
La première année passée ensemble. Un petit anniversaire, d’abord souhaité par les amis que nous avions en commun. Une petite fête. Puis une seconde. Juste entre elle et moi. Je la regarde. Ce soir –là, elle à fait l’effort de coiffer un peu ses cheveux. D’habitude elle ne les peigne jamais.
Mais finalement, je la trouve moins belle comme ça. Une évidence s’impose.
Je la regarde à nouveau, elle est moi. Ce soir-là, il me semble que je ne mourrai jamais.
Puis, deux jours après, je ne veux pas m’engager. Je préfère une vie où rien n’est fixe. Je veux que tout puisse encore changer du jour au lendemain, sans prévenir.
Je n’ai pas besoin de lui ne parler.
Elle et moi, au bout de trois ans de vie commune. Des vacances en Grèce, alors qu’elle est face au soleil, perdue dans la contemplation de sa chaleur. Je vois sa nuque, les contours de son visage. Nous n’avons jamais parlé de mariage, ni d’enfants.
Elle est à Amsterdam ce week-end. Elle m’a laissé son chat. Elle me manque, mais pas trop. C’est juste pour le week-end. Je me penche au-dessus de la rue par la fenêtre de notre appartement pour fermer les volets. En bas, près de l’entrée de l’immeuble, je vois un homme, il a à peu près mon âge. Dans ses bras, il tient un très jeune enfant. Deux mois peut-être. C’est pas la première fois que je fait attention à ce genre de couple. Je le regarde… c’est con. ..
Elle est peine rentrée de son week-end de travail. J’ai trop parlé. Elle refuse. Pour elle, il est hors de question de mettre au monde un enfant aveugle. C’est son seul argument. Pourtant, il y a peu de probabilité. J’insiste. Elle se tait. C’est encore pire.
Je vais trop vite, elle ne s’y attendait pas. Moi, non plus. Les idées se bousculent dans ma tête. J’ai mal au ventre. Le lendemain, je lui en parle à nouveau. Non, elle ne veut pas d’enfant. J’attends. Je sais plus quoi penser. Elle ment ? Quelques mois, pour la laisser réfléchir. Je lui demande, encore et encore. Toujours non. Pour la première fois, je lui dit que je l’aime. Toujours non. Ma colère éclate. Je l’aime, au point de la quitter.
Plus tard, après quelques semaines, je reviens la voir. Je ne lui demanderai pas pardon. Il ne me semble pas que j’ai à le faire. J’ai mal au cœur.
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