"La Mort est une Autre Femme – II" par Solenne Richer (texte en ligne)

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J’étais plus jeune, pas simplement en âge, mais aussi dans les rêves. Un nouveau prof dans une université bourgeoise de Paris. Les étudiants et leurs occupations ne m’inquiétaient guère. Je voulais seulement tenir ma place, rester crédible. Je ne me sentais déjà plus très intéressé par mon travail. J’avais à peine trente ans certes, mais j’avais basculé dans l’âge adulte depuis bien longtemps. Dans la vie adulte, oui ; mais surtout dans les pensées adultes. Chaque jour, je ressemblais de plus en plus à ces grandes personnes décrites par Saint-Exupéry. Je lisais Le Monde, à défaut d’en faire réellement parti. Je discutais avec mes collègues, me conformais à leur avis, à ce que l’on me demandait, ni plus, ni moins. Je conformais à l’être convenable que l’on me demandait d’être. Je me conformais à ce que l’on ne devrais jamais être. L’idée ne me venait pas à l’esprit de remettre en question qui que ce soit, ou qui que soit. Et encore moins moi-même. Je ressemblais à l’illustration la plus parfaite qui puisse accompagner un récit. Ces dessins qui n’ont pas lieu d’être, car ils reflètent tant le texte, que leur présence n’a plus aucun intérêt. Me voilà tel que j’étais à l’époque, sans intérêt.
La seule chose qui pouvait encore me caractériser, c’était peut-être que je me rendais compte de ce changement. J’en avais conscience. Je savais que j’acceptais l’avis des autres pour ne pas me donner le mal de défendre une quelconque idée. Il était encore clair à mes yeux que je me pliais bravement à ce que l’on attendait de moi. Faire mon boulot et me taire, faire semblant d’avoir un avis puis me dire tout à fait d’accord. Etre raccord.
J’aurais très vite pu m’enterrer dans une vie comme celle-là, si je n’avais pas eut la fantaisie de m’intéresser aux cours de viole non loin de l’université.

J’étais nul. Je venais deux fois par semaines, je posais mes doigts sur les cordes à hauteur de la poitrine, aucune note convenable ne sortait de ce fichu instrument. Notre professeur, une jeune femme de mon âge à peu près, était aveugle. Mais cela ne lui posait guère de problème. Elle passait silencieusement de l’un à l’autre de ses élèves en effleurant l’épaule de chacun. Elle savait parfaitement qui se trouvais où. Elle n’avait qu’à écouter la manière dont nous jouions pour nous reconnaître. C’est peut-être ça qui m’a gêné. Nous n’étions plus reconnus par nos visages ni par nos attitudes, nous étions identifiés chacun par notre savoir-faire respectif. Ça m’avais intimidé. Jusque là j’avais toujours été reconnu sur mon nom ou mon visage, mais jamais sur ce que je faisais réellement.
« -Tom, ne soyez pas aussi tendu, vous devez laisser aller votre bras », disait-elle avec un doux sourire et son regard perdu, depuis l’autre côté de la salle, au moment même où je pensais qu’elle s’occupait d’un autre élève.

Dès les premiers cours, j’étais sur le qui-vive. Presque sûr qu’elle m’observait de l’oreille, ou que le moindre mouvement d’air pouvait lui révéler ce que je faisait. Un professeur aveugle me rendait nerveux. Impossible d’assouplir mon bras. De mon instrument sortaient d’étranges notes, des râles d’un monstre à l’agonie. Je n’avais l’air de rien au milieux des autres élèves. Très vite, je pris l’habitude de cesser de jouer lorsque Yéléna, notre professeur s’éloignait de moi. Je ne voulais pas qu’elle me remarque plus que nécessaire. Mais, évidemment, elle s’en rendit compte tout de suite. Elle connaissait trop bien ma façon de jouer pour s’apercevoir quand je renonçais. Pourtant, durant les premières semaines, elle semblait ne pas remarquer mon abandon. Elle continuait de se pencher sur les autres élèves. Quand elle approchait, je reprenait ma position de débutant et faisais semblant de travailler. Je me mettais à sortir les sons les plus affreux que mon archet pouvait produire. Mais il y avait si peu d’élèves. On devait être six ou sept tout au plus dans la petite salle qu’elle louait. Je sentais que je n’avais plus aucun moyen de me cacher. Moi qui étais habitué depuis si longtemps à rencontrer des gens qui se fichaient pas mal de mon travail, de ce que j’avais fait ou de ce que je pouvais être. Même si je profitais de sa cécité, je me sentais épié. Décidemment, je n’étais vraiment pas fait pour la musique. Pourtant je continuais à venir. Il y avait quelque chose qui me fascinait. Je regardais Yéléna se pencher sur ses élèves, poser sa main sur la leur doucement. Elle n’appuyait jamais ses doigts sur l’archet ou sur les cordes elle-même. Elle se contentait de les déposer. Et lorsqu’elle le faisait, il y avait toujours dans son geste quelque chose qui relevait du sacré. Sa paume se déposait sur celle d’un élève, et il se trouvait au creux de celle-ci une position, un mouvement qui faisait ressembler sa main à celle d’une amante. On ne peut pas décrire des gestes comme ceux-là. Ils ne sont pas faits pour être racontés. Ni même pour n’être que vus. Ils sont faits pour être vécus. C’est pourquoi il est si amer de les voir faits sur quelqu’un d’autre que soi. Main qui serre de toute la force du don qu’elle veux faire tout en effleurant à peine, de peur de briser l‘objet aimé. Un visage qui se penche sur l’intensité d’un son, d’un état d’âme. J’aurais pu tuer mon père et ma mère pour être capable de reproduire ces gestes, ou pour que ma musique puisse au moins les refléter. C’est dire si je les admirais. Les cours étaient hors de pris, mais je continuais de venir, même en ne jouant pas de mon instrument. Je venais voir ces gestes-là.
Mais bien sûr, mon manège ne tint pas longtemps, car il faut savoir que j’étais également mauvais comédien. Et un jour, à la fin de la séance :
« Pourquoi venez-vous ici si vous ne jouez pas ? »
Comment avouer ? Je pris très mal la question. Je savais que je venais chercher dans ces cours des choses qui me semblaient bien au-delà de la musique. Sa question, même si je m’attendait à ce qu’elle la pose, me choqua. Tout simplement. J’aurais voulu lui dire qu’il n’y avait pas que la perfection du son dans la vie. Que même les plus maladroits des musiciens peuvent briller, à leur manière, non pas par la qualité de leur musique, mais par ce qu’ils peuvent être eux-mêmes. En réalité, j’aurais voulu lui dire qu’on pouvait briller par ce qu’on est, un être humain seulement. Lui faire comprendre que n’importe qui, même s’il n’a pas de savoir-faire, peut être beau par le fait qu’il existe et qu’il n’est pas aussi insignifiant qu’on pourrait se l’imaginer. Bien sûr, les mots me manquèrent. J’aurais voulu lui parler en terme d’humain, chose qu ne se fait plus de nos jours. Elle m’aurait rétorqué que cela n’avais rien à voir, et je n’aurais pas su quoi lui répondre. Alors je lui fournit un petit argument sordide pour échapper au problème :
« C’est que j’ai besoin de temps pour y arriver. Il faut que je me concentre, que je réfléchisse pour pouvoir appréhender l’instrument. »
Son visage à ce moment était tourné vers le sol, écoutant avec soin mes paroles. Son expression changea très légèrement quand j’eut fini de parler. Je compris que mon mensonge, qui rien qu’à être prononcé avait déjà calmé ma conscience, ne prenait pas avec elle. Une seconde, la brillance que pris ses yeux me fit peur. Elle ne me croyait pas bien sûr, elle savait qu’il aurait été bien moins idiot de ne plus venir en cours. Elle savait que j’était trop superficiel pour pouvoir m’offrir le luxe de m’intéresser à la musique. Ces pensées me traversaient l’esprit. Dans le même temps, je pensais déjà à ne plus revenir, même au prix de ne plus voir les gestes qui m’avaient fasciné. Je n’avais plus d’excuses, par lâcheté j’aurais pu plus facilement m’esquiver que lui dire la vérité.

Certaines personnes disent que les aveugles sont doués d’une sorte de sixième sens, qu’ils sont capables de voir les âmes de ceux à qui ils s’adressent. Je ne pense pas que cela soit vrai. En fait, je n’y crois pas du tout. Il me semble qu’elle ait eut simplement le bon sens de s’interroger à mon sujet. Je pense seulement qu’elle a entendu dans ma voix à ce moment-là, quelque chose qui ne pouvait se contenter d’être déguisé par un mensonge. Elle avait du s’apercevoir que je mentais très mal.

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