"La Mort est une Autre Femme - I" par Solenne Richer (texte en ligne)

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Ceci est mon histoire. Je vivais à Paris. Ce jour-là je marchais le long de ma rue. Ce jour-là m’est simple, et tellement simple qu’il m’en devient monotone. Et mes pas se suivaient les uns après les autres. Sur ce trottoir, je croisais la foule comme l’ennui. Un visage parmi les autres visages, c’est le mien, un regard parmi les autres regards, c’est le mien. Et au milieu d’une rue, une vie qui m’appartient.
Cette vie. Parlons-en. J’ai soigneusement rangé au fin fond de mon esprit ces quelques secrets que j’ai su voler à la vie. Ils sont là, encore vivants. Seulement j’ai du les endormir d’un coma que la réalité du quotidien m’imposait.
Mais ce jour-là, le simple papier que je serrais dans mes doigts, au fond de ma poche, allait réveiller ces précieux secrets. Je ne le savais pas. Et ma marche continuait, méthodiquement et simplement, selon son habitude.
Sur mon petit papier, il était écrit :
Dr Goreau
17h le 4 septembre
Hôpital P…
Il était 16h30, le temps, donc, ne m’inquiétait pas. Les visages et les rues passèrent sur mon chemin comme à leur habitude. J’aurais pu penser à ces maudites analyses qui me révèleraient si, oui ou non, je développais un cancer. Mais je me fichais éperdument de leurs résultats. Je le savais bien, je n’apprendrai rien. Je n’étais donc enserré ni par l’angoisse, ni par l’espoir, ni même par la colère. Je le savais bien.

Isabelle. C’était le mot inscrit sur l’étiquette de sa blouse d’infirmière. Elle allait et venait vivement, de gauche et de droite, à travers le bureau où l’on me faisait patienter. Elle était très amusante à voir. Sortant quelques papiers d’un tiroir, allant à la porte informer ses collègues sur quelques tâches à accomplir, puis refermant la porte pour plus de calme disait-elle. J’adorait son sourire, rempli à ras bord de gentillesse et de bonne foi. Je ne la connaissais pas mais j’avais plaisir à la voir.
-Ne vous inquiétez pas, le Dr Goreau va venir dans peu de temps.
Ah bon, pensais-je, si vous le dites. Visiblement, vu son humeur, elle ne devait avoir aucune idée de la raison de ma présence ici.
Enfin, le tant attendu Dr Goreau fit son apparition au seuil de la porte. Il ne semblait pas attristé de la situation. Son air était froid, sérieux, professionnel. Quelques politesses, quelques obscures explications médicales traversèrent mon esprit. Puis la sentence tomba enfin et le mot cancer apparut devant moi. J’apprenais enfin ce que je savais déjà.
L’expression du type en face de moi ne changea pas d’un tait. Pas d’affliction, pas d’empathie, manifestement, Monsieur Goreau incarnait avec un talent merveilleux son personnage de Docteur.
Cher noyer, tu va être bien surprit d’apprendre que moi non plus, je ne ressentais ni affliction, ni tristesse, en fait mon désespoir me donnait plus envie de sourire doucement.
Le grand Docteur était parti, et Isabelle revint. Mais cette fois, ses yeux me lançaient tant de tristesse que j’avais peine à reconnaître ceux qui m’avaient amusé quelques minutes plus tôt. Elle s’assit, et son douloureux exposé commença : chimiothérapie… seule solution… contraintes.. médicaments… efficace… longue… douloureuse…
-Pour cela signez ces papiers, dit-elle enfin.
J’avais en face de moi des feuilles, un stylo. J’ai relevé la tête, et portant toujours mon demi-sourire. Je lui dis simplement :
-Non.
J’ai cru qu’elle allait se liquéfier. Puis elle bissa la tête sur ses feuilles et, avec une gravité et un engagement admirable, commença un discours très éloquent… des douleurs insupportables… mourir… une folie. Et toujours emportée par son discours, elle releva la tête puis s’arrêta net de parler.
Elle voyait bien l’expression sereine de mes yeux, elle voyait bien mon doux sourire. Elle comprenait sans comprendre.
-Non, lui répétais-je doucement.
Il y eut un long silence. Nous continuâmes de nous regarder. Et je vis dans ses yeux une expression de femme, une petite lumière qui me rappelait bien des choses. Puis troublée, presque en décalage avec elle-même, elle me dit :
Dans ce cas, vous n’aurez qu’à signer les papiers d’autorisation à l’accueil.

Les papiers d’autorisation étaient en face de moi, avec toujours le stylo qui les accompagnait. Qu’on me dise « apposez votre signature ici », je l’appose.
Puis soudain, je regarde plus attentivement ce que j’ai sous les yeux : ma signature, sur une feuille de papier. A quoi bon tout ceci ? Ces choses de la vie qui m’avaient avant parue si simples et peu importantes, me semblèrent tout à coup si étranges. Face à ce questionnement je tournais les talons, et poussais la porte de l’hôpital pour ensuite pousser celle de mon appartement.
Trois cartons m’accueillirent. Cartons que j’avais préparé depuis longtemps. L’un contenait quelques vêtements, l’autre, de la nourriture, et enfin le troisième conservait précieusement une dizaine d’objets qui de tenaient à cœur. Aucun état d’âme ne vint à moi quand je pris les deux premiers paquets pour les descendre à ma voiture. Mais lorsque je revins chercher le dernier, il me sembla que mon appartement s’était tout à coup emplit de tristesse. La fenêtre qui me faisait face, laissait passer le gris ciel parisien. Et à travers sa pâle lumière, elle me demanda : Mais pourquoi pars-tu ?
Je ne sais si j’ai pensé ou prononcé ma réponse, mais je lui dis : Ma vie maintenant ne sera plus la même, et cette ville que j’ai connue et aimé ne pourra plus d’aucune manière, répondre à mes propres questions.
Mes pas me dirigèrent vers mon ancienne chambre, dans le souci de ne rien oublier. Et de pareille façon, les draps de mon lit, qui avaient connu mes songes mieux que personne, me questionnèrent : Pourquoi pars-tu ?
Parce que les rêve qui hantent les moindres replis de votre étoffe ne seront plus jamais les même non plus. Lorsque je revins dans le séjour, une faible éclaircie envahissait la pièce de ses rayons, comme une ultime tentative pour me retenir.
Mais le dernier paquet, au contenu le plus précieux, sembla me dire : Prends-moi et vas-t’en !
Ce que je fit.
J’avais laissé toutes mes affaires en cadeaux aux amis que j’avais encore, sauf quelques meubles que je laissais à mon ancien propriétaire, à mon ancien appartement. Le coffre de ma voiture se referma sur mes trois cartons en un claquement sec et rassurant. Je pouvais enfin prendre le volant sans questionnements, sans doutes superflus, qui auraient alourdi mes maigres bagages.

Quatre cent kilomètres. La nuit commençait à tomber, la pluie aussi. Il faisait ce soir-là, sur la route, un temps bien curieux. Le ciel qui était resté gris toute la fin de l’après-midi, commençait à se faire pesant. Gris, terne, quelque peu rougeoyant vers l’Ouest, il imprimait pourtant mes yeux une beauté étonnante. Le trouble que m’évoquaient ces paysages croisa mon esprit comme les phares des autres voitures croisaient mon regard.
La fatigue s’était abattue sur moi depuis longtemps déjà lorsqu‘au beau milieu de la nuit le nom de Près Saint-Lô, étalant ses lettres sur une pancarte, m’indiqua de prendre la prochaine à droite. Après des virages et des paysages de bocages, passé quelques villages, j’atteignis le lieu-dit de Près Saint-Lô et ses hectares de dépendances.

Cette propriété appartenait à ma famille depuis des générations, mon père, qui est mort jeune et que j’ai peu connu, y avait vécu toute son enfance. Plus tard, il fit ses études de droit à Paris et rencontra ma mère. Je suis donc né à Paris et suis resté dès lors dans la ville des lumières. Je suis leur unique enfant. Mon père ne me parla que peu de son enfance, et jamais il ne nous proposa d’aller voir Près Saint-Lô. Alors je me suis pris souvent à rêver de ce lieu, entouré de landes aussi étendues qu’un désert aux dires de mon père. Oui, j’en rêvais mais à chaque fois mon illusion disparaissait devant les toits de Paris, devant le fourmillement des gens se bousculant presque sur un seul trottoir. Comment pouvais-je m’éloigner ne serait-ce qu’une seule minute de cette ville qui me paraissait grande comme le monde ?


Je me garais sur le bas côté du chemin. Je réprimais un bâillement et frottais mon visage…. Je me lavais de la fatigue de ma route avant d’ouvrir ma portière. Je pensais déjà à déballer mes minables petits cartons et à m’étaler sur un lit de ma nouvelle demeure encore meublée. Les phares de la voiture étaient encore allumés et leurs faisceaux se jetaient froidement sur la silhouette d’un arbre mort. Ce pauvre noyer dans cette lumière crue me fit pitié, je décidais d’éteindre les phares, quitte à tâtonner la serrure de la porte d’entrée, quitte à trébucher dans l’herbe en portant mes cartons.
Je sortis enfin de la voiture. La nuit était froide et une pluie fine accueilli mon visage en ces lieux. Je songeais toujours à mes fichus cartons quand un souvenir tout à fait inattendu traversa mon esprit. Ce regard de femme que j’avais vu dans le regard d’Isabelle, regard si nouveau et pourtant si familier. Ce n’était pas le souvenir d’Isabelle qui venait me chercher, ni même le souvenir de la situation. Non, c’était le souvenir d’une lumière si marquante et si fugitive. La mémoire d’une lumière qui passa devant mon regard, aussi légère que le frémissement d’une feuille malmenée par le vent.
Et je ne le savais pas, mais cette pensée allait être la première d’une longue suite de réminiscences qui viendraient à moi, dans cette maison que je ne connaissais pas. Et où rien ne pouvait pourtant me rappeler au passé.

Le lit était mou mais si réconfortant. Je n’avais pas mangé mais sous les draps et si proche des bras de Morphée, la sensation de faim ne me paru pas si désagréable. Je me sentais léger et prêt au sommeil.
La nuit fut douce et profonde, sans rêves. Au dehors, la pluie avait cessé, les nuages étaient passés, un vent froid soufflait. A leur tour, comme toutes choses en ce monde, les étoiles passèrent leur chemin, dans l’obscurité d’une nuit fabriquée par le silence.
Mon vieux noyer, tu laissais aller tes branches à leur guise, au gré du vent. Et parfois l’une d’elles se penchait jusqu’à ma fenêtre comme pour s’assurer de mon paisible sommeil.
Le temps passa sans aucune mesure, dans la sérénité d’une pièce sans bruit. Jusqu’à ce qu’une timide lueur, venue du soleil matinal, vienne maladroitement se déposer sur ma main. Jusqu’à ce qu’elle s’étende généreuse sur mon bras pour enfin ouvrir délicatement mes yeux, face à ce nouveau jour qui m’accueillait.
Je levai légèrement la tête de mon oreiller. La lumière baignait enfin mon visage. D’elle semblait émaner une douce voix qui me disait qu’après que le soleil eût fait part de son aube au monde, il était temps pour moi de me réveiller. Il était temps pour moi d’offrir ma propre aube à ce monde… auquel j’appartenais encore.

Mes pas me dirigèrent vers la cuisine, au bout d’un mince couloir. Les volets en étaient clos. J’ouvris la petite fenêtre et poussais les pans de bois. Quelques souvenirs de l’air nocturne passèrent hâtivement leurs doigts dans mes cheveux. Je vis, au pied de la fenêtre, un banc de fleurs, des tulipes je crois, fanées de désespoir et d’abandon. Malgré que leurs pétales défraîchis tournaient leurs ailes vers le sol, je sentis émaner d’elles un triste regard.
Plus loin, la terre humide et brune, réchauffée par le soleil, laissait s’étirer d’elle une brume transparente. Au-delà, quelques hautes herbes folles dansaient joyeusement sur les fantaisies d’une brise.
Je refermais la fenêtre et commença à m’interroger quant au fonctionnement de la cafetière, c’était une de ces vieilles cafetières italiennes. Elles sont d’un emploi somme toute assez simple, seulement pour sentir l’amère saveur du café à mes lèvres, il me faudrait faire bouillir de l’eau. Et cela, dans une maison sans électricité, n’est pas chose facile. Mon seul espoir était le vieux poêle qui trônait devant moi ainsi que la perspective de devoir sortir aller chercher du bois de chauffage, sous la grange adjacente à la maison. Et je voyais se poser devant moi la première difficulté de ma nouvelle vie. Une tâche qui me laissa assez perplexe.
Je me résolus. J’enfilais ma veste et sortis dans le rayonnement matinal emprunter le chemin qui menait à la grange. Je me croyais seul, mais après avoir tourné à l’angle de la maison, j’aperçus sur mon chemin une petite silhouette noire qui me considérait avec défiance. C’était une vielle dame qui avait passé les soixante-dix ans. Je devinais que je voyais là ma nouvelle voisine. Son œil était noir et suspicieux, et son accueil aussi chaleureux que celui d’une gorgone. Il fallait bien reconnaître qu’elle avait un formidable visage de sorcière. J’essayais néanmoins de lui faire bonne figure. Et avec le sourire le plus aimable que je me connaissais, je lui lançais :
-Bonjour, vieille sorcière !
La honte me sauta aussitôt à la gorge. Mes pensées avaient dépassé de loin la frontière de mes lèvres. Quelle inconscience m’avait fait dire une telle grossièreté ? Elle repartit furieuse et je me retournais aussi sec vers la maison. Un moqueur bruissement de feuilles chuchota à mes oreilles et m’incita à rire.
C’est en reprenant mon souffle que je te vis pour la première fois, mon cher noyer. Toi que j’avais cru mort la veille au soir, tu tenais sec et fier dans la fraîcheur du matin, accoudé à l’angle de la maison. De petites feuilles tendres mais robustes coiffaient certaines de tes branches, telles de dignes ambassadrices de ta présence en ces lieux. Et en te voyant, j’eût la certitude que ma place était bien ici, près de toi.
J’avais l’épaule appuyée au mur de la maison, ma tête dodelinait paresseusement. En te contemplant, une douce rêverie jeta son voile sur mon esprit. Et les heures auraient pu passer ainsi tranquillement, si seulement le besoin vital de mon café matinal n’avait pas eût raison de ce tendre moment. Il fallait en finir. Je décollais mon épaule du mur et me rendis à la grange. Je poussais vivement le battant, il ne s’ouvrit pas d’un seul centimètre. Décidément, cette porte devait avoir mauvais caractère et je m’étais attaqué à plus forte que moi.
Je n’aime pas les rapports de force. J’entrepris donc une nouvelle tentative, mais avec plus de diplomatie cette fois. En poussant de mon épaule par à-coups, la porte consentit enfin à s’entrebâiller petit à petit, puis par s’ouvrir d’elle-même. Je la comprends. Moi non plus je n’aime guère les réveils difficiles. Un nuage de poussière de paille m’accueillit puis retomba lentement, me laissant découvrir le petit peuple de la grange. En entrant et en jetant un coup d’œil alentour, je ne me sentais guère le bienvenu dans ce monde ensommeillé. D’antiques outils de jardinage grisâtres se morfondaient à ma droite, plus près de la porte, des fagots de paille pourrie s’affaissaient jusque dans le milieu de la pièce. Et au fond, face à moi, l’objet de mes désirs, la réponse à mon besoin viscéral de chaleur, des bûches conséquentes et des fagots de bois bien secs. Je saisis d’abord un fagot qui craqua dans mes mains. Je passais également mes doigts sur une bûche vigoureuse, au toucher rêche et revêche. Armé de ces deux rugueux compagnons sous mes bras, je quittais cette pièce déprimante, nourrie d’obscurité morose et d’une poussière irrespirable.
L’air du dehors et son froid incisif m’apaisèrent, mais je pouvais toujours sentir sous mon bras droit une bûche étouffant de reproches à mon égard. Comment avais-je pu m’offrir le luxe de la tirer de son glacial sommeil ?
L’idée du bois crépitant près de moi me réchauffait déjà l’esprit. Un cancer rongeait mes poumons mais une douceur de vivre toute nouvelle le raillait tendrement. Je passais le seuil de la maison, et le grincement de la porte d’entrée sembla me dire :
-Allez, viens donc.
Arrivé dans la cuisine, je laissais tomber mon chargement par terre et m’affaira à défaire le fagot de bois. En toute hâte, je remplissais le poêle poignée par poignées. Et quand quelques joyeuses flammes s’éveillèrent au cœur du bois séché, une grande satisfaction s’éveilla en un sourire…
En attendant que le poêle fasse son travail, je commençais à vider le carton dans lequel j’avais apporté quelques denrées, dont mon précieux café.
Le café dans la cafetière, le feu dans le poêle, et la cafetière sur le foyer. Tout commençait d’être parfais. L’odeur puissante emplit la pièce, le crépitement du feu continuait son apaisante musique et mes joues encore pourpres de l’air du dehors sentirent la caresse d’une chaleur bienvenue. J’avais l’impression d’être un gamin de cinq ans émerveillé devant un magnifique petit déjeuner. Tout ça pour un café… mais le jeu en valait la chandelle.
Je saisis une tasse dans le placard. A son contact froid et lisse, j’eût l’impression de toucher l’épaule d’une femme dont j’aurais doucement troublé quelque rêverie. Je la passais lentement sous l’eau.
Enfin prêt, je versais le café fumant et le portais à mes lèvres. Contempler la couleur d’ébène, sentir l’amer goût étreindre ma gorge et la brûlure du café étendre sa chaleur dans ma poitrine.
Mais bien sûr, une certaine noirceur tomba sur mes pensées, j’aurais dû la prévoir. On ne se tient jamais très solide devant le silence d’un matin seul et sombre. Le café pris un autre goût, la pièce une autre lumière, et mes yeux durent se voiler d’une tristesse plus profonde que je ne l’aurais imaginé. Je me suis cru très fort lors que je n’étais qu’un gamin peut-être. Quelle erreur… Mon visage du prendre alors l’expression du gamin qui ne comprend pas... Je du baisser peut-être un peu les yeux. Ce n’était pas du regret qui me passait au travers du cœur, je souhaitais toujours que l’existence s’effaçât silencieusement autour de moi. De toutes les manières dont cela fut possible. Ce n’était pas de la peur non plus qui me gagnait.
Il était étrange ce sentiment-là. Comme une petite chose, un peu trop fragile, qui aurait sursauté en moi. Comme si une flamme de bougie avait effleuré ma poitrine, juste là, à deux centimètres du cœur. Trois, quatre fois… puis elle se tut. Laissant dans mon esprit un mince petit fil de fumée. Cela m’apparut comme quelques minutes, mais ça avait certainement duré plus longtemps, peut-être une demi-heure, soit 2400 battements de cœur…
Pour combien de foutus en l’air…

Mon café était froid, la journée commençait bien… à force de volonté, je réussis à me persuader qu’un tour en voiture, ce matin, serait encore le mieux à faire.











Elle avait les yeux bleus ! J’en étais sûr à présent.
J’avais maintenant oublié mon triste café de ce matin, je me trouvais à quelques kilomètres de Près Saint-Lô, j’avais garé ma voiture sur le bas-côté d’une route déserte. Je voulais mieux voir le petit lac que j’avais entraperçu dans ce virage. Mais depuis que j’avais pris le volant, une étrange question, affreuse devrais-je dire, m’avait tourmenté :
Par je ne sais quelle suite de réflexion, je m’étais mis à rêvasser de la première petite amie que j’avais eut. Et je n’arrivais absolument pas à me souvenir de quelle couleur était ses yeux…pourtant je le savais. C’était là, quelque part, égaré dans mon esprit…
Cette question peut vous sembler bien futile, narrée de la sorte. Et ma frustration à ne pas pouvoir répondre à cette fichue question doit vous faire doucement sourire. Moquez-vous donc… je suis sûr que cela vous est arrivé à vous aussi, retrouver un souvenir si lointain et si bon que vous le serreriez volontiers dans vos bras comme un vieil ami. Puis tout à coup, un pauvre détail manque à ce souvenir, et vous ne pensez plus qu’à ça.
Mais j’ai trouvé la réponse, bleus… Ils étaient bleus. Je ne l’avais même pas remarqué alors que je la convoitais depuis un certain temps déjà, puis le jour où je fis mes premiers pas vers elle, je remarquais qu’elle avait les yeux plus beaux encore que le mauve d’un ciel qui se meurt… J’en ai perdu tous mes moyens…Quel con ! Cela dit, mon envie pour elle se fit plus grande encore que mon sentiment d’impuissance était profond….
C’est ridicule de penser à tout ça, à quarante-cinq ans, on a autre chose à faire qu’à remuer de vieilles amourettes, surtout quand un cancer vous ronge les bronches.
Mais j’étais quand même assez content de moi d’avoir trouvé la réponse à cette fichue question.
J’avais un peu froid, et je sentais un vent jeune et rapide, porté par le lac devant moi, fouetter gentiment mon visage. Et c’était comme si mes idiots petits tourments s’envolaient avec le vent, comme si des dizaines de pétales d’iris s’envolaient en tourbillonnant vers el ciel. Et ce lac, de sa silencieuse eau glaciale, étendait son calme pouvoir sur les choses environnantes.
La seule personne qui aurait pu me déranger ici, aurait été moi-même. D’ailleurs, ce fut un peu le cas à ce moment-là. Devant une enfant fière aux yeux bleus, je m’étais senti gêné, non pas par elle, mais par moi-même. Et devant ce lac, à cet instant précis, malgré la plénitude des lieux, je me sentais un peu gêné par ma propre présence. En y pensant, peut-être avais-je un peu ressenti cela toute ma vie durant. Mais je m’y étais fait.
Une fine onde, à peine visible, se glissa le long de l’eau, sous le ciel gris mais léger et son juvénile vent. Ce vent qui semblait un peu se moquer de moi, balayant de vastes et souples souffles de part et d’autre, sans jamais se décider vraiment. On eut dit qu’il dansait.
Et toutes les premières feuilles d’automne à mes pieds, se retournaient parfois sous son souffle. Frêles filles se laissant griser sous l’audacieuse séduction d’un jeune homme.
Elles caressaient le sol puis s’enfuyaient. Dans leurs mouvements rapides et indécis, elles aussi semblaient s’affairer en une danse dont je ne pouvais comprendre le sens. A chaque seconde on eut dit qu’elles allaient toutes prendre leur envol.
Quand une de ces petites feuilles craquelantes finissait sa danse à la surface du lac, alors le monde entier semblait retomber pour elle. Elle n’avait plus d’autre choix alors que de dériver au gré de l’eau patiente.
Ces petites feuilles roussies, légères et vives, elles me faisaient penser à l’enfant que j’avais été, avant de me laisser prendre par la surface trop calme de la réalité.

Comme il est bon de rentrer à la maison. J’aime le froid, et pourtant, alors que je rentrais, une petite chaleur vint surprendre ma joue. Cela me fit comme une petite brûlure. Mais ma peau, fouettée durant toute cette matinée par le jeune vent froid de septembre, accueilli cette brûlure comme une caresse maternelle.
J’enlevais mon manteau, je déjeunais rapidement des quelques provisions que j’avais apportées de Paris. La ville me manquait déjà.
Je m’assis, ensuite sur le bord de mon lit pour, durant quelques minutes, te contempler. Mon cher noyer, malgré les mouvements de l’air sur la lande, tes branches ne bougeaient pas. Un peu décharnées, elles s’étiraient immobiles comme hors du temps, comme je l’étais moi-même à ce moment. Je les admirais du coin de l’œil, puis, à force de te regarder, tout en plongeant dans mes pensées, elles finirent par disparaître à ma vue. Perdus au loin, mes yeux ne les percevaient plus. A travers la fenêtre, seul le ciel gris m’apparaissait. Trame de fond de mes réflexions.
En fait, pour être sincère, je ne réfléchissais pas. Ma tête était vide, aussi vide que les voiles nuageux, distillés par la lumière blanche qui passait au travers. Et je restais ainsi, à vider mon esprit, à fixer le temps comme un peintre sur une toile arrête les minutes d’un trait de pinceau, d’une esquisse.


Par respect ou par pudeur, je n’avais visité aucune autre pièce de la maison, seulement la petite chambre que j’avais choisie et la cuisine. Pourtant la demeure était assez grande. Une trentaine de rosiers sauvages gardaient la façade comme une lignée de soldats, et sur le côté droit, un bâtiment qui aurait pu être dans le passé une sorte d’aile, était laissé à l’abandon, transformé en une sorte de remise, ou quelque chose de ce genre. En fait, je n’y avais guère fait attention, je n’étais arrivé que la veille au soir, fatigué, épuisé, je n’ai pas tout vu.
La partie principale de la maison, celle où je logeais, était haute de trois étages, sa façade blanche semblait imposante pour une maison de campagne. Elle avait certainement dû être plus grande par le passé. Son allure défraîchie avait malgré tout l’apparence d’un château, en miniature : de l’autre côté de l’allée qui menait à la terrasse, on devinait les restes de ce qui avait dû être une sorte de pigeonnier. Son toit avait manifestement subit les impérieux caprices du temps, il était à moitié détruit. En réalité, seule la partie centrale, dans laquelle je vivais, avait résisté à la lente destruction des décennies. En regardant l’édifice d’un peu loin, comme ça, n’importe qui se serait dit que cette demeure n’était qu’une ruine et bien fou celui qui aurait voulu habiter pareil bâtiment…
Je ne suis pas fou.
Je me suis simplement dit que, quitte à mourir, autant choisir une demeure elle-même mourante, cela me ferait un magnifique tombeau. Peut importe que les rosiers soient infestés de ronces : les roses et les ronces s’entendent à merveille. Demandez donc à la vie, elle saura vous le prouver.

Et c’est bien peu de choses, pour moi, que de parler de la vie. A la nuit tombée, après avoir vaguement et inutilement visité les dépendances de la maison, je suis rentré. J’étais sur le pas de la porte, quand une affreuse quinte de toux me secoua : que dire, cela ressemblais plus à un séisme qu’à une quinte de toux. Je m’étais accoudé au montant de la porte, en attendant qu’elle passe. Mais au premier soubresaut de ma gorge, j’étais plié en deux, comme un homme qui souffrirait d’un lourd secret. La toux redoubla, je crus que j’allais en tomber à genoux, quand je sentis passer sur ma langue une âpre liqueur qui avait un goût semblable à la peur. Un goût métallique.
Enfin, la quinte de toux passa, j’étouffais encore une brûlure au fond de ma gorge, mais j’allais mieux. Sur le sol poussiéreux, une tâche sombre mais luisante attira mon attention. Je n’en fus pas surpris, c’était bien du sang. Ca m’était déjà arrivé lorsque j’étais encore à Paris. D’ailleurs, ça avait été surprenant que je n’aie pas eût de toux depuis mon arrivé ici. Peut-être l’air frais…De toute façon je savais que cela recommencerait. Les roses et les ronces s’entendent à merveille… Les plus beaux, les plus chers endroits au monde ne peuvent vous guérir si vous portez en vous le pire des maux… être encore vivant.

Je n’avais pas faim, je me sentais drôle. Et j’étais un peu voilé d’amertume.
Moi qui n’avais pas osé violer les secrets de cette triste demeure, je pris la décision, pour occuper ma soirée, pour faire passer ma solitude, de pousser la première porte venue. Je choisis la plus évidente, la plus grande en face de moi. Elle était imposante de chêne sombre, vernie et revernie. A mon avis, même lorsque la maison était occupée, cette porte-là ne devait pas être utilisée très souvent, tant elle était dure et lourde à pousser. Je ne m’étais pas trompé, vu le nuage de poussière qu’elle éveillait à son simple mouvement. On eût dit que le léger grincement de ses gonds avait suffit à mettre en branle toute une armée de blancs petit soldat du temps. De minuscules petits soldats qui se mettaient prestement au garde-à-vous, prêts à me recevoir dans leur vaporeux voile mouvant, à l’odeur âcre. En retombant tout doucement devant ma présence, ils me laissèrent découvrir une pièce fantôme.
Sous des draps usés, dans une obscurité telle qu’elle aurait effacé le doute lui-même, des silhouettes de meubles se découvrir au fur et à mesure que mes yeux s’habituaient à l’ombre. Ces cadavres témoins d’une vie passée avaient quelque chose de surpris. Un peu gêné sur l’instant, je crus une seconde les avoir interrompu dans une silencieuse conversation. Mais ce n’était qu’une illusion. Je souris pour moi-même de m’être laissé berné par mon imagination.
-Demain, je les libèrerait de leur linceul, me dis-je. Ils méritent bien de vivre encore un peu, ces ancêtres de meubles.

Je fini par me coucher, radoucis par cette maison, morte. Ou du moins, à demi-morte, depuis ma venue.
Le vent s’était levé de plus belle dans la soirée, plus froid encore que dans la matinée. En sortant la tête par la fenêtre de ma chambre pour fermer les volets, je me rendis compte que ce vent n’était pas jeune comme celui de ce matin, il était vieux et coupant, venu de la mer. Ayant traversé les océans, il venait, violent, s’abattre sur la terre, et griffait de son air glacial les quelques âmes qui osaient s’aventurer dehors, tard après le soir.
On eût dit qu’à la nuit tombée, la mer reprenait ses droits sur la terre en y envoyant son plus rapide et fidèle serviteur, ce vent, qui ne cessait de secouer les arbres et hautes herbe sous la lune témoin.
Mais ce vent avait l’avantage d’apporter une clarté toute nouvelle aux lieux et aux gens. Couché dans mon lit, j’avais finalement laissé les volets ouverts pour regarder en m’endormant le paysage de lune qui se découvrait.
Le soir de mon arrivée avait suivit de peu la nouvelle lune. Et ce soir-là, pendant que scrutais le ciel de ma fenêtre, je vis un frais et adolescent arc de lune qui se dessinait. Il était mince et pur. L’obscurité profonde, tout aussi pure, qui l’environnait, peignait une de ces sortes de noir qui vous laissent espérer parfois des rêves inavouables, si infantiles.
Et je pensais aux gens qui habitaient la lande autour de Près Saint-Lô. Pendant que je regardais ce ciel, à quoi pouvaient-ils penser ? Dormaient-ils ? Espéraient-ils des réponses à quelques questions nocturnes ? Bercé de ces illusoires réflexions, je m’endormis.
Durant ce temps, le mince filet de lune dessiné en arc continuait de me considérer gravement. En étalant, sur mon visage profondément assoupi, sa faible lumière de promesse. Il tissait lentement, heure après heure, mon lendemain.
Au matin, tout endormis encore que j’étais, j’allais directement à la cuisine pour officier le même cérémonial que j’avais dû faire la veille. Cette fois, je n’ai pas eût besoin de sortir chercher du bois, j’en avais de la veille dans la cuisine. Il m’a semblé que l’eau mettait des heures à chauffer. Mais enfin, au bout de dix minutes de dure patience, je pus tenir entre mes mains le précieux or sombre que je bus lentement, avec délice. Et je plongeais vaguement dans ma rêverie matinale.
Assis sur une des petites chaises de la cuisine, je repensais au jour où j’avais fais mon pot d’adieux avec les professeurs de l’université où j’avais enseigné pendant sept ans. Tout le monde avait l’air assez jovial, je leur avais dit que mon départ était dû à mon admission dans une université de province. Ils étaient enthousiastes de me voir partir pour prendre un poste plus agréable. Je leur avais menti. Même si j’appréciais certains d’entre eux, mes problèmes de santé ne les concernaient pas. Et si j’avais souhaité leur en parler, ça aurait été pour leur dire quoi ? … « Je quitte mon poste de professeur car je vais mourir du cancer du fumeur ! Adieux chers collègues ! » Non… Ce verre avec eux n’avait été qu’une polie et minable petite mascarade, mais leur jovialité m’aidait à supporter un peu mieux mon mensonge. Après une petite demi-heure, ils me laissèrent partir en me souhaitant une bonne continuation " ils auraient dû me souhaiter de partir en paix", pensais-je. Quant à mes élèves, ils avaient eût vent de mon départ, mais aucun d’entre eux ne vint me dire un petit au revoir. Je m’y attendais un peu. Stressés par leurs examens, par les pressions familiales(« ais ton diplôme à tout prix »), ils ne pensaient guère qu’à travailler et payer leur loyer. Il faut les comprendre. Sur le mur du hall d’accueil, j’ai hasardé un petit mot à leur attention, disant que j’avais eu plaisir à travailler avec eux. Mais je n’étais pas sûr qu’ils le remarqueraient.
Ce jour-là, j’étais sortis par la pièce des professeurs, qui donnaient sur une petite rue parallèle à la rue Saint-Michel. Je préférais toujours sortir par-là, j’y croisais moins de monde. Et même si cela me faisait faire un détour, je préférais.
L’université disparaissait derrière moi pour la dernière fois sans que j’y jette un seul coup d’œil. C’est comme ça. Les choses parfois dans nos vies prennent fin, et pourtant, même si ces événements étaient marquants, ils s’éloignent silencieusement de nous, comme si de rien n’était. Et la seconde d’après, tout nous semble à nouveau normal.
C’est étrange, hier j’étais un professeur de littérature, apprécié de ses élèves, à la vie monotone. Demain, je serai à demi mourant, seul, dans une maison que presque personne ne connaît. Et pourtant, il ne me semble pas qu’il y ait autant d’écart entre ces deux états de choses.
Encore froid. Il vaudrait mieux que je bois mon café le matin, au lieu de ressasser des idées aussi noires que lui. J’avais décidé hier d’explorer la maison de fond en combles, et je le ferai. Ca m’évitera de divaguer.

En entrant dans le salon que j’avais surpris profondément endormis la veille, j’allais directement à la fenêtre ouvrir les volets des immenses portes-fenêtres joliment ornementées. Une fois leurs volets ouverts, je rentrais à nouveau dans la pièce pour la contempler. Il faisait admirablement beau, malgré l’atmosphère de poussière, le salon me paru beaucoup plus grand que la veille.
Les murs étaient tendus de tissu bleu tendre et décorés de plaintes de bois clair. Je jetais vivement mon regard sur les canapés recouverts de leurs draps. J’avais envie d’éveiller cette pièce, comme on éveille une princesse de compte de fée. Je ne savais pas combien de jours la vie m’accorderait encore, mais je trouvais cette pièce parfaite. Sa grandeur, sa lumière me berçait d’un doux espoir.
Mon cher noyer, j’avais eu bien raison de venir ici.

Les meubles, dissimulés sous les grises tentures de lin, me semblèrent bien mystérieux. J’étais dévoré à l’idée de les découvrir tous. Quand mon regard se porta subitement vers le portrait d’une jeune femme. Accroché dans un recoin sombre de la pièce, son visage semblait presque absent. En m’approchant du tableau, je vis qu’elle était très belle. Ce portrait devait bien dater du siècle dernier. 1850, environ, selon mes connaissances dans le domaine.
Entouré d’un cadre de chêne, son visage se détachait d’un fond assez sombre lui aussi, si bien qu’on ne pouvait qu’être frappé par la blancheur de son teint. Elle avait les cheveux châtains foncé, mais je ne pouvais pas arriver à en définir la couleur tant ses yeux m’intriguaient. Ils étaient d'un bleu presque pur, sans autres nuances, et paraissaient sensiblement trop grands. Ils vous fixaient avec l’urgence d’un regard impatient de s’exprimer. Et même si le reste de son visage était emprunt de quiétude, on ne pouvait que voir ces yeux. Si l’on dit que le regard est le miroir de l’âme, alors cette jeune femme devait en avoir une extraordinaire.
Elle devait avoir vingt-sept ans, en plein âge de beauté et de vie. Le temps ne comptait plus lorsqu’on regardait ce tableau, mais à force de la fixer, je vis soudain une imperfection. Sur la joue droite de la jeune femme, la peinture avait été arrachée. Cela ne ressemblait pas à une marque du temps, le tableau était somme toute bien conservé. On aurait dit plutôt une griffure, comme si quelqu’un avait gratté la peinture à cet endroit. Et cela faisait à ce doux visage une blessure nette qui allait du contour de sa joue jusqu’au haut de sa lèvre. Qui avait bien pu se permettre de faire cela ? Et pourquoi ce tableau avait-il été reclus dans un coin si sombre malgré sa beauté ?
Je savais bien que toutes ces questions, encore une fois, ne trouveraient pas de réponses.
La fascination que m’avait provoqué l’image de ce visage blessé m’avait enlevé, dans le même temps, toute envie de poursuivre mes investigations. Les vieux meubles du salon pouvaient bien rester sous leur linceul. L’enthousiasme des premiers moments m’était passé.
Mais, même après le déjeuner, l’image du tableau m’avait poursuivit. Je pouvais me souvenir des ses moindres traits du visage que j’avais vu. C’était comme une toile d’araignée tissée dans mon imagination. Qui était cette femme ? Je savais que ce tableau n’était qu’un objet décoratif parmi tant d’autres. Cela n’avait aucune importance de savoir qui elle était. Mais depuis ce matin, elle m’avait obsédé. Cette griffure que j’avais vue sur sa joue me revenait continuellement à l’esprit. Cela dit le modèle aurait fort bien pu être imaginé par le peintre lui-même, et ainsi peut-être que la jeune femme n’avait jamais existé réellement. Mais pourtant elle avait belle et bien existé, si un homme l’avait peinte, c'était bien qu’elle avait au moins vécu dans l’esprit de quelqu’un, le peintre lui-même ? Et ce peintre, comment avait-il pu imaginer un visage aussi doué de vie ? Ces yeux ? Comment m’expliquer ce que j’avais ressenti ?
Toutes ces questions me troublèrent pendant que je mangeais tant bien que mal une fade conserve, dernière provision de mes cartons. Je songeais qu’il allait devenir vital de trouver un commerce.
Mais ces considérations étaient si triviales, et ce visage si obsédant, que je décidais, cette après-midi là, de commencer des recherches au sujet de ce tableau.

Après le déjeuner, je me rendis immédiatement dans le salon vérifier le nom de l’auteur. Delnaurai, cela ne me disait pas grand-chose, peut-être était-ce un peintre de la région. Peut-être dans une bibliothèque aurais-je des renseignements. Peut-être chez un antiquaire. La perspective de l’antiquaire me paru la plus distrayante.
Aussitôt, j’avais mis le contact de la vieille Peugeot. J’avais vu, lors de la ballade de la veille, sur mon chemin, un antiquaire. Paumé au milieu de la campagne, je m’étais même demandé comment il pouvait garder son fond dans un endroit pareil.

La boutique était sombre, si sombre qu’au début je l’avais cru fermée, voir même abandonnée. Il faut croire que c’est une habitude chez les commerçants de campagne de faire des économies sur l’éclairage, car la porte, elle, était ouverte.
J’aurais eu le temps de voler nombre d’objets de valeur quand l’antiquaire apparu. Antiquaire, restaurateur, me dit-il. L’homme avait l’air assez sympathique contrairement à ce que je m’étais imaginé. Après l’avoir salué, je m’apprêtais presque à inventer un mensonge, que j’étais quelque insignifiant touriste en voyage, de passage dans le coin. Comment expliquer ma présence dans son magasin ? Mais aussitôt, il me dit :
-Vous êtes le monsieur qui est venu au domaine de Près Saint-Lô dernièrement ?
-Oui, fis-je, surpris. Décidément, les nouvelles vont vite.
-Oh, vous savez ici…, ébaucha-t-il. Que puis-je faire pour vous ?
Je lui expliquais alors que je cherchais des informations sur un certain peintre, « Delnaurai », auteur de l’un des tableaux de Près Saint-Lô. Ce nom ne lui disait absolument rien, mais son expérience de commerçant commençait déjà à m’énumérer les divers meubles et bibelots qui devaient « probablement » venir de Près Saint-Lô. A ces mots, je m’apprêtais déjà à quitter la boutique lorsqu’il fit mention d’un journal intime. L’expression attira tout de suite mon attention. Etais-ce celui de la femme du tableau ? Aurait-elle vécu dans la demeure où j’avais posé mes petits cartons ? , me demandais-je naïvement.
-Il s’agit des écrits d’un jeune homme qui a vécu à Près Saint-Lô. Il y a consigné plusieurs de ses années.
-Où est-il ? demandais-je vivement.
-Dans ma réserve, suivez-moi.
Je suivis l’homme dans l’arrière-boutique. Une toute petite pièce qui devait servir à conserver tous les objets ayant une valeur importante. D’une étagère, il tira un paquet généreusement emballé de papier kraft. A l’intérieur du papier kraft, il y avait encore du papier de soie. Et à l’intérieur du papier de soie, un antique cahier recouvert de velours brun. Il avait l’air passablement usé par le temps. Mais cette vieillesse lui conférait une étrangeté toute particulière. L’antiquaire le manipulait avec une précaution extrême. Et un épais livre brun, orné de dorures, imposa sa présence à mon regard comblé d’étonnement.
Quelle joie ! Cela semblait comme un trésor ! J’avais treize ans soudain.
L’homme l’ouvrit, il me présenta une page qu’il avait cherché rapidement, et me la montra sans rien dire :
« …dans toute la Normandie ou presque, on parle de Près Saint-Lô. Mais cette demeure ne vaut plus rien maintenant. Seule peut-être le jardin Ouest du domaine m’offre encore quelques bonheurs… »
J’eus beaucoup de mal à lire ces lignes, noyées parmi les autres dans les pages manuscrites. Ce livre datait d’un siècle au moins, et l’écriture alambiquée de ces lignes était si difficile à déchiffrer. Mais je pris tout de suite le livre à l’antiquaire. Fasciné que j’étais, il en obtint prés de 150 euros, quand j’aurais pu certainement l’avoir pour moins. Mais cela m’était bien égal, je rentrais chez moi avec l’âme d’un enfant ayant découvert le plus secret des trésors. Et cela, pour moi, à la satisfaction de l’antiquaire, n’avait aucun prix.

Le temps était beau. Il me faisait tout oublier. Cet éternel petit vent vif, comme la veille, s’affairer à troubler les feuilles des arbres ainsi que mes cheveux. Les mains sur le volant, tout au long de la route qui me menait « chez moi », je pensais au manuscrit soigneusement emballé, sur le siège passager. Quelqu’un ayant vécu à Prés Saint-Lô ? Là où je vivais moi-même depuis hier à peine ? Cet objet me piquait de dizaines de questions, j’étais pressé de rentrer. Si cette personne avait vécu à la demeure, alors elle devait connaître la cuisine où je prenais mon café, ou même encore le salon bleu que j’avais découvert ce matin. L’allée du jardin… il l’avait certainement emprunté souvent. Comment s’appelait celui qui avait écrit ce manuscrit, je n’avais même pas noté son nom en l’achetant. Peut-être le vendeur m’avait-il escroqué, peut-être que l’auteur n’avait jamais vécu à Près Saint-Lô… Je le saurai bien en le lisant.
J’étais brûlé à l’idée de découvrir ses pages une à une. Une vie y était racontée, me disais-je. Cette vie serait certainement très différente de la mienne : le manuscrit datait du XIXe siècle. Ou peut-être ne serait-elle pas si différente que cela, peut-être aurai-je des surprises. Je l’espérais. Et le tableau que j’avais contemplé ce matin, l’auteur de ce journal, de ce récit de vie, l’avais certainement vu. Non, bien sûr, ce tableau devait faire partie de la décoration pour lui. Mais y avait-il porté attention. Il l’avait peut-être un jour regardé comme je l’ai fais ce matin.
Mon esprit se montait en un enchevêtrement de pensées et d’espoirs, tantôt liés, tantôt contradictoires. Sur la nationale que je longeais, le paysage ne défilait pas même aussi vite que mes pensées. Et une certitude indéfinissable s’était en même temps emparé de moi. Au fil de mes émerveillements et de mes étonnements, de mes mirages et de mes réflexions, une sorte de certitude ou de bien-être s’était tendu en moi comme une trame de fond. Certitude de quoi ? Bien-être, pour quelle raison ? Ca, je n’aurais pu le dire. Simplement un sentiment de calme intense, à peine perceptible et pourtant aussi présent que pouvait l’être la route que je suivais. C’était ce sentiment de calme qui supportait ma fascination pour le journal intime qui se trouvait à quelques centimètres seulement de moi.
Un journal.
Une vie.
Quelqu’un.
Quelqu’un d’autre que moi…

La question était posée. Je me retrouvais assis à la table de la cuisine. Le livre devant moi. Après tout, il n’avait rien à voir avec moi. Si je l’ouvrais, c’était comme si j’ouvrais une tombe, comme si je profanais une vie…
Je préférais tourner vivement le regard et me lever. En allant dans le salon bleu, je me disais que, de toute façon, vu la calligraphie, ce serait bien ennuyeux de le lire. Il me faudrait déchiffrer patiemment jusqu’à la moindre virgule, ou presque. Non merci.
Sous un des draps de protection, je trouvais une bibliothèque, dans le salon bleu. Il y restait encore quelques livres. C’était parfais cela m’occuperait. Je pris un volume, le premier qui me tomba sous la main : Maupassant… Un instant d’hésitation, et je reposais le volume. En jetant un coup d’œil aux autres, je m’aperçus qu’il en était de même. J’avais beau être prof de littérature, j’étais particulièrement déçu par ces pauvres objets. En soutenant mon regard dessus pendant quelques instants, je finis par avoir l’impression de contempler des cadavres de cafards sur une étagère.
Je retraversais le couloir. Juste avant la porte de ma chambre, j’avais vu le grand escalier, la veille. Mais de loin, il semblait si vieux que je n’avais même pas pensé l‘emprunter. J’aurais eu trop peur qu’il ne s’écroule pendant mon ascension et que je ne me retrouve bloqué sous des morceaux de bois. Ou quelques catastrophe de ce genre.
Mais mon ennui étais tel, aujourd’hui, qu’une catastrophe… à la limite… ça aurait été presque amusant. J’avançais doucement vers lui. Sa base se trouvait dans l’endroit du couloir qui séparait les communs des belles pièces, du tout petit couloir de la cuisine on passait soudain un magnifique escalier massif aux rampes sculptées. J’avais l’impression qu’il me considérait gravement, près à sévir pour tout méfaits. Comme le faisait mon grand-père lorsque j’étais enfant. C’est exactement comme cela que je me sentais devant cet immense escalier, comme un enfant de six ans qui promet qu’il ne va pas faire de bêtises. Cette pensée me fit doucement sourire. Toutefois, je n’étais plus rassuré que cela en posant mon pied sur la première marche. Elle émit un léger grincement, puis un petit craquement sec. Le bois, qui n’a pas travaillé depuis longtemps. J’y pensais en montant les marches. Ce sombre escalier de chêne n’a plus vu passer personne depuis un temps indéfini. Il reposait dans l’ambiance de poussière de la maison, à peine sauvé de l’obscurité par une étroite verrière incrustée au plafond. Le froid et sec escalier, dont seules les saisons faisaient grincer le bois, occasionnellement, dans le silence de la maison.
Je grimpais ainsi, pensif, vers l’obscurité du premier étage. Ce palier poussiéreux, décoré de quelques toiles par les demoiselles des lieux, avait un air plutôt lugubre. Dans ma modeste quête au trésor, je doutais que je ne pu découvrir quoi de ce soit d’intéressant.
Mais cela ne m’empêchait pas d’espérer. Une vieille chemise, ayant été portée, abandonnée dans un coin… ou quelque chose de ce genre. Un simple objet, même un ne semblant d’aucune valeur, m’aurait comblé.
Je m’attendais à ce que la maison soit grande, c’était une maison bourgeoise, mais après m’être habitué à la nuit qui régnait sur ce palier, je finis tout de même par me rendre compte de l’espace en face de moi. Cela m’étonna.
Comme dans le salon, les murs étaient tendus de bleu sombre mité, et cette atmosphère de poussière qui ne quittait pas les lieux, semblait les voiler d’une lourde impression. Comme un gris nuage d’orage pesant entre les murs. En avançant, l’air devait irrespirable, comme s’il s’était chargé du temps passé pour dissuader quiconque voudrait s’y aventurer.
Je prolongeais ma progression, des portes, sombres, elles aussi, se révélaient à mes yeux au fur et à mesure que j’avançais. L’une, sur ma gauche, me toisa de toute sa hauteur, la suivante, plus haute encore me semblait-il, fit mine de ne pas me voir. Je levais la main doucement vers sa poignée. Encore une porte qu’il serait dur de pousser, dure, comme celle de la grange. Mais non, celle-ci s’ouvrit doucement en émettant un léger grincement, à peine audible. Je pensais trouver, derrière cette porte, une chambre.
Mais d’un premier coup d’œil, je vis qu’il s’agissait d’un bureau. L’odeur du temps passé était encore plus forte ici. C’était une petite pièce carrée, que je traversais d’un pas rapide pour ouvrir les volets. Je croyais que cela la ramènerait un peu à la vie, mais en me retournant, si rafraîchissant que fut l’air du dehors, je vis que la lumière de la fin du jour ne faisait que mettre à nu son froid et fragile abandon.
Cela, quelque part, ne me déplaisait pas. Je m’assis dans fauteuil protégé de lin, juste à côté de la fenêtre. Face à moi, sur un mur tapissé de teintes claires, je vis un tableau de famille. Il me rappelait aussitôt celui du salon bleu. Celui-ci présentait un enfant en bas âge, entre un homme et une femme. L’homme était brun aux yeux bleus, il avait l’air si calme, celui de la jeune femme à ses côtés était plus lumineux, son sourire et ses grands yeux noirs qui vous fixaient avec un air de sous-entendu, contrastait avec l’attitude doucement souriante de l’homme. L’enfant, quant à lui, regardait son père en s’accrochant à sa main.
J’avais laissé la fenêtre ouverte, je commençais à me sentir mal. Comme si mes poumons se glaçaient dans ma poitrine, je sentis mon cœur s’accélérer, puis battre à tout rompre. Son sourd écho dans mes oreilles. Je tendis une main vers le rebord de la fenêtre, m’y agrippant. Mais le sol se dérobait sous moi. Je sentais ma cage thoracique prête à exploser, et l’air du dehors, froid et innocent, me prenait à la gorge. Glaçant mon corps tout entier, j’avais du mal à respirer…
Presque aussitôt, je m’évanouis, laissant tomber un corps raide et crispé sur le sol froid.
Je ne me souviens plus…


La nuit s’étala dans le temps. Un chuchotement venait à mes oreilles, au chuchotement distinct. Tout était sombre autour de moi. Passé de l’autre côté ? Semi conscient ? allongé sur l’Immobile, rien ne pu me le dire. Je ne pouvais qu’entendre ces chuchotements s’entremêler et trembler, troubler, depuis la fenêtre. Des gens pour me secourir ?
J’essayais de me lever dans l’obscurité. Je me mis sur mes genoux et je vis la transparente lumière noire s’échapper par la fenêtre. Un mélange de poussière de lumière et de vieillesse nocturne fuit alors que j’essayais de faire un mouvement. Mais, en relavant les yeux, la seconde d’après, la forme… l’Immatérielle… Enfin, ça avait disparut.
Et tendant mon cou douloureux pour regarder par la fenêtre, j’aperçus le sommet des peupliers et des bouleaux qui se détachaient du ciel de leur silhouette, comme en contre nuit. Noires et maigres ombres, c’était elles, les chuchotement, c’était elles qui se moquaient de moi. Je réussis à me lever, je fermais la fenêtre. Les chuchotements qui restaient s’étaient tus. Mon cœur battait toujours plus vite que la normale. Une impression, mélange de mélancolie et de crainte me suivait.
Je voulais me blottir dans mes draps, ne plus regarder autour de moi le couloir sombre, ne plus me sentir poursuivis de chuchotements ni de rires dissimulés. Je voulais seulement dormir. Me sauver de la mort. Dans mes rêves, les chuchotements me suivaient. Dans la nuit jeune, le vif claire de lune me considérait. J’eût voulu, là, qu’une femme posât sa main sur mon front. Je ne sais pas de quoi sera fait demain. J’ai peur. J’ai besoin…

Au milieu de l’aube, je dormais encore. Dans les lumières se révélant au dehors, une petite silhouette passa son chemin. Elle voulait juste voir. La maison ne lui sembla pas plus habitée qu’il y a un siècle. Je me réveillais, juste à temps pour l’apercevoir, partant, tournant au coin du vieux noyer. Une petite ombre noir et tassée, c’était encore la vieille sorcière. Elle scruta la maison encore un instant, avant de se dissimuler définitivement derrière le noyer. Je sortis vivement de mon lit, je voulais fuir les rêves de la nuit. Ils avaient été si réels. Flot d’images successives, de couleurs et de paroles dénuées de sens, que je comprenais pourtant lorsque je dormais encore, avait éclaboussé mon lit comme une vague se jette sur un écueil solitaire. Je balançais la couverture en travers et m’enfuis vers la cuisine.

Je fuyais le long du couloir les rêves qui m’avaient hanté, je fuyais, en entrant dans la cuisine, et que vis-je sur la table… comment avais-je oublié ?
Las, je renonçais à fuir les objets ou les pensées du passé, elles me poursuivaient.
L’air froid de la cuisine se réchauffait par vagues successives, des flammes du vieux poêle fusait une lumière ondoyante dans toute la pièce, et l’odeur du café atténuait ma pâleur de la nuit. Je m’installais confortablement devant le manuscrit, la tasse de café me réchauffant la main. L’autre main s’en alla ouvrir le livre, les arabesques d’écriture passaient sous mes yeux. Les lettres fines dessinaient leur ronde de conteuses sans que je puisse comprendre le sens de leur histoire…

« …Père insiste pour que j’aie une épouse avant mes vingt-cinq ans révolus. Il sait pourtant que je ne veux pas me marier, je n’ai de cesse de le lui répéter. J’en ai honte, mais parfois, j’ai hâte qu’il décède, que j’ai enfin la demeure pour moi seul. Je pourrais ainsi enfin renvoyer tous les domestiques, excepté Candide, il m’est précieux. C’est mon seul ami. J’ai indescriptiblement honte, je ne suis pourtant pas le genre de fils à souhaiter pareilles choses à son père. Mais ses cérémonials et ses obligations vont me rendre fou… »

Dans le ton, comme dans la forme, il ne s’agissait pas là d’une vie semblable à la mienne. L’auteur, bien jeune, me semblait trop véhément pour que son récit m’intéresse. En même temps, personne ne m’obligeait à lire cette vie si je ne le souhaitais pas… j’aurais dû m’y attendre, il n’y a rien d’extraordinaire à surprendre les virgules d’un journal intime. Je continuais à feuilleter les pages pensivement. Une vingtaine plus tard, je tombais sur un portrait au fusain qui prenait toute une page : c’était celui de la jeune femme dans le salon bleu. Je pris le cahier, me rendit dans le salon. Le doute n’état pas permis. C’était bien le même portrait, les mêmes yeux, le même teint. Mais la copie faite dans le manuscrit était plus belle encore, plus fine. Je n’en revenais pas. Ce que j’avais cherché chez l’antiquaire, je l’avais précisément trouvé.
Je passais ainsi toute la matinée à feuilleter le livre. J’y ai trouvé plusieurs autres portraits au fusain. Trois d’entre eux représentaient le même jeune homme, dessiné sous plusieurs profiles. Ces croquis revenaient parfois au file de plusieurs pages, comme des réminiscences impossibles à chasser de son esprit. J’ai trouvé le nom du jeune auteur à la dernière page. Morticio d’Arbrais. 1848.
Les croquis également étaient signés d’Arbrais. Je revint sur les autoportraits que l’auteur avait faits de lui-même. Quand on les regardait sans trop faire attention, on se disait : « C’est un jeune homme, assez beau garçon. » Mais en l’observant de plus près, on s’apercevait que malgré sa jeunesse il semblait vieilli. Son visage paraissait à peine vingt et un ans, mais son regard était comparable à un homme de quarante. Il posait sérieusement, sombrement même. Certains traits de son visage semblaient tirés vers le bas, vers la tristesse. En fait, il avait une expression d’enfant triste, avec une désillusion adulte dans les yeux. Je n’arrivais pas à comprendre l’intérêt de faire son autoportrait dans un journal intime. Peut-être le seul moyen de dire des choses qu’on ne s’explique pas soi-même.
Je suis resté dans le salon toute l’après-midi à feuilleter, observer, déchiffrer, comprendre. Il y est question de mort, de peinture, de mariage et aussi de poésies étranges dont je n’arrive pas à saisir le sens. Mais l’ensemble de cette partie de sa vie, bien que jeune, est faites d’une mélancolie infinie. Même en refermant le manuscrit, j’eût l’impression que cette tristesse durait encore.


Le soir, alors que je m’installais confortablement dans ma chambre pour y boire un thé, la porte d’entrée agita son vieux bois brutalement. Je crus d’abord que c’était le vent qui la malmenait. Mais elle appela une seconde fois, je consentis alors à me lever. Dans le couloir, j’entendais une voix :
-Y a quelqu’un ?
-J’arrive répondis-je.
J’allais jusqu’à la porte, et l’ouvrit lentement. C’était la vieille sorcière, enfin ma voisine :
-Bonjour Madame, lui dis-je, gêné.
-Bonjour, jeune homme. Je vois que vous avez révisé votre savoir-vivre, dit-elle en riant.
Elle devait avoir près de quatre-vingt ans, je suppose, mais sa voix faisait beaucoup plus jeune.
Oh oui… Je vous présente mes excuses pour l’autre jour… je…
Ne perdez pas votre temps en explications, j’aime les gens qui disent ce qu’ils pensent, je ne vous en veux pas du tout.
Merci, entrez je vous en pris, fis-je.
La vieille entra. Elle m’arrivait à peine à l’épaule. Bien qu’âgée, elle n’avait aucune difficulté à marcher. Je la conduisis dans le salon bleu.
-Je vous prépare quelque chose, vous voulez…
-Rien, me coupa-t-elle, je vous remercie, j’aimerais seulement voir le manuscrit, continua-t-elle avec des yeux plus pétillants que ceux d’un enfant de sept ans.
J’étais étonné qu’elle sache que j’avais acquis le manuscrit la veille, je ne la connaissais même pas. Mais au moment où j’y réfléchissais…
-Mon nom est Mademoiselle Cotereau.
-Ah, acquiesçais-je.
-Et vous vous appelez Tom, si je ne me trompe.
-Oui, mais comment le savez-vous ?
Après un court silence, je l’observais encore :
-Mais comment connaissez-vous mon nom ? fis-je plus doucement. Et comment savez-vous pour le manuscrit.
-Pour le manuscrit comme pour votre nom, rien de plus simple, répondit-elle du tac au tac. Ici, pour apprendre quelque chose, il suffit de s’adresser à la boulangère…
La boulangère… me répétais-je en moi-même. C’était pourtant évident, comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? ironisais-je pensivement. S’il survenait un crime dans ce bled, pour en découvrir l’auteur, ce serait simple, il n’y aurait qu’à demander à la boulangère.
-Ce manuscrit ? fit-elle.
-Oh oui, bien sûr.
Arpentant le couloir pour aller chercher le fichu livre, des idées de coups de pied au derrière me hantaient l’esprit. Quand même, pour qui se prenait-elle ? Quand même, le coup de la boulangère, c’était trop facile. Mais les vieilles gens ont cet avantage qu’on n'a jamais envie d’engager trop la discussion avec eux, surtout quand ils connaissent la boulangère du village.
Je la retrouvais souriante, sagement assise. Elle me remercia et consulta le livre comme si elle y cherchait quelque chose de précis. Pendant ce temps, je restais muet à observer cet extraterrestre de petite bonne femme. Je demeurais incrédule, les yeux ronds comme des soucoupes, à la regarder.
Mais qu’est-ce qu’elle foutait là ?

Elle ne me dit rien de particulier sur l’ouvrage qu’elle consultait. Sa recherche finie, elle claqua seulement le manuscrit d’un geste sec, puis me regarda satisfaite.
Une fois la porte refermée derrière elle, j’avais du mal à remettre mes idées en ordre. Je finis par retourner me coucher. Mais dans mon lit, pas moyen de trouver le sommeil. Je me tournais et me retournais, jetant à chaque fois un coup d’œil suspect vers la nuit par mon volet entre ouvert. Cette nuit, elle et sa lune épanouie, je les soupçonnais toutes deux d’être à l’origine de cette mystérieuse visite que j’avais reçu. C’était idiot, bien sûr, mais pourtant quelque chose dans cet endroit me paraissait étrange. Et cela finit d’achever mon insomnie.
Je pris un pull-over. Je m’attendais à recevoir les sévères coups du vent marin, mais au contraire, en sortant l’air était doux, extraordinairement doux. J’allais faire un tour du côté du vieux pigeonnier. La lune se voila de nuage devant moi comme si elle eût voulu me séduire par ses pales attraits, et en marchant dans l’obscurité je trébuchais au milieu des hautes herbes comme un débutant qui ne sait comment faire sa déclaration. Mais malgré les timides tentatives de l’astre de femme pour attirer mon attention, mes pensées restaient liée à cette vieille demoiselle qui avait osé m’importuner à une pareille heure pour feuilleter les pages de ce maudit manuscrit. En fait, non. Non, ce n’était bien sûr pas cela qui me gênait le plus chez elle. Et pourtant, il restait quelque chose qui me froissait définitivement. Mais sur le moment, j’étais incapable de dire quoi.
Au bout d’une heure, après avoir écrasé ma quatrième cigarette, je réussis enfin à chasser la vieille de ma tête. Mes pensées s’étaient éloignées vers l’enfance que mon père avait pu passer en ces lieux. De temps à autre, mon esprit revenait à ma vieille voisine, mais c’était pour mieux me convaincre que cette histoire d’antique manuscrit n’était qu’un prétexte pour venir mettre son nez chez moi.
J’avais même un peu l’impression qu’elle était encore là, avec son sourire bon enfant, à m’observer.

Le lendemain, alors que je reposais encore, au dehors, une lourde brume s’était étendue, vaste et opaline, sur la lande. Dans sa douceur humide, froide, cotonneuse, les brindilles se réveillaient, égouttant les minces silhouettes de la rosée. Chassant doucement ce qu’une nuit humide avait laissé sur ces terres. Le noyer s’agitait, maître des lieux qui annonçait le matin par la musique de ses gouttelettes se balançant avant de tomber au sol.
Vaporeuse mais encore fraîche, la brume s’élevait du sol, en voiles d’air bénis d’eau. Dessous, les chaleurs de la terre et de l’humus protégé, laissaient s’échapper leur parfum d’élément. A peine visible, la dernière brume s’étiolait en fumerolles.
Le dernier beau jour d’automne appelé, il réveilla peu à peu ses sujets de la lande. Les buissons asséchés des prémices du froid jouaient avec un merle tôt levé. Plus bas que la verdure, dans la terre brune, celle qui reçoit les petits êtres, des fourmis achevaient un travail de tout un été, de toute une vie.
Le renard profitait du capiteux parfum de la terre s’éveillant, cachant son roux manteau à l’âcre odeur de chasseur. Taquinant les dernières feuilles, traquant les derniers oiseaux de son fin museau. Les herbes des landes se recouchaient lentement comme des blés malmenés par un souffle. Elles étaient roussies de l’été de soleil et de vent salé qu’elles avaient subit. Pour la dernière fois, cette nuit, elles s’étaient gorgées d’eau avant se laisser mourir sur un linceul d’humus.
Dans l’aube, les nuages amoncelaient des bandes aux couleurs tant vives que fanées. Le corail taquinait le bleu encore sombre du ciel. Et dans mon lit, j’étirais tout mon corps sous les couvertures.
Avant que je ne pu comprendre ce qui se passait, mon rêve de cette nuit commençait déjà d’importuner mon esprit endormi. La vieille sorcière, la demoiselle avait rôdé toute la nuit, selon mon rêve. Elle rôdait autour de moi. Je n’avais pas besoin de lui parler. A chacune de ses réponses, je sentais mes poumons gonfler et s’impatienter de mourir, et la vieille demoiselle le savait. Dans mon rêve, elle avait pris la forme d’une araignée.
A mon lever, ce n’est pas sans inquiétudes, sans incertitudes indéfinies que je pensais à elle. A elle et à ce fichu manuscrit.
Durant ce demi-sommeil, j’entendait à nouveau les chuchotements de l’autre soir. On eût dit que plusieurs lèvres minces et minuscules voletaient autour de ma tête. Oui, je les entendais distinctement chuchoter en une langue que je ne connaissais pas.
Lorsque je me réveillais pour de bon, elles se turent. J’arpentais le couloir lentement, une lumière timide se dévoilait. Je m’affairais autour du vieux poêle. Je me brûlais aux premières flammes. Je humais les premières volutes amères du café. Je l’attendais, patiemment assis sur la table, les yeux perdus à travers la fenêtre. Séduit par les landes mourantes. J’avais ma tasse entre les mains et l’hiver qui me saluait. La respiration courte, intérieurement, je lui rendait ce salut. Son ciel incertain, ses mains pleine de froid, cette promesse du repos. Le café était chaud. Tenant ma tasse, je sentais lentement sa chaleur se blottir au creux de mes mains. Je fumais, je rêvais, le souffle court.
On tambourina à la porte. Je posais ma tasse sur la table et allais ouvrir, le cœur battant.
-Bonjour, jeune homme.
-Bonjour, Madame.
-Vous allez bien ? Je ne vous dérange pas ?
-Non, Madame, je…
-Bien sûr que si, je vous dérange, je le vois bien. J’en suis désolée mais il fallait absolument que je vous parle.
-Eh bien, entrez, fis-je. Mais c’était inutile, elle était déjà dans le couloir. Nous nous assîmes tous deux dans la cuisine.
Elle s’installa, réajustant son châle, regardant partout autour d’elle.
La veille, je me serais attendu à ce qu’elle me pose des questions quant à savoir si j’étais bien installé, si je n’avais besoin de rien. Mais ce ne fut pas le cas, et cette fois-ci non plus. Elle alla droit au but :
-Ce petit Morticio d’Arbrais, celui dont le portrait est accroché dans le bureau…
-Oui, fis-je. Mais comment savez-vous qu’il y a un portrait de d’Arbrais dans le bureau ?
-Eh bien, ça c’était le tableau qu’il avait peint de lui-même et de sa famille au printemps 1844.
-Vous avez lu ça dans le manuscrit ?
-Non, cela n’est pas précisé dans le manuscrit que vous possédez, ce tableau a été peint après l’écriture de son journal.
J’étais stupéfait. Comment savait-elle tout cela ?
- Vous avez déjà vu cette maison avant que je ne m’y installe ?
Elle devint rêveuse…
-Il était doué, il peignait si bien.
-Avez-vous connu des gens qui vivaient ici avant ?
Elle ne répondit pas. Un silence planait entre ses cils blancs et les feuilles fragiles du manuscrit.

Puis, en souriant étrangement :
-Je ne me nomme pas Mademoiselle Cotereau, mon vrai nom est Anna. Et je connais cette maison mieux que les lignes de ma propre main… Venez donc vous promener dans le parc. Si vous êtes un peu curieux, vous devriez y comprendre une chose essentielle.
Encore une fois, elle me laissa sans voix. Réajustant son vieux châle, elle se leva puis quitta la maison. Me laissant seul, avec pour unique défense la fausse certitude qu’elle puisse être folle.

La matinée tissa lentement son fil d’argent. Elle se tenait entre deux fragiles éclaircies et des nuages lourds d’invraisemblance. J’étudiais plus avant, encore et encore, ce manuscrit…

« Dans le bleu de l’instant qui, avant l’aurore même, embellit le ciel. Quand la nuit, des pans de son sombre manteau, se rhabille. Alors, à ce moment uniquement, je peux le voir. Ce bleu qu’aucuns de mes pinceaux n’a jamais réussit à saisir, à peine ai-je réussis à le caresser une fois. Ce bleu pourtant, lorsqu’il s’étend de la surface du miroir du lac jusqu’à la plus fragile des feuilles d’arbre, me laisse voir ses mince nuance d’or et d’argent mêlé dans son bleu d’encre. De blancs ou de bleus, de noirs ou de rouges, aucune des couleurs que je possède ne sont capables de rendre à elle-même cette nuance d’exil. Ce bleu d’obscurité qui, faible comme un fil de soie, relit, éternel, la nuit au jour. J’aimerais pourtant que seule la nuit existe. Peut-être parce qu’elle est l’unique maîtresse qui sache me fasciner de sa séduction… »

Ces phrases me revenaient, par bribes. Je fais un pas dans le couloir, et un mot, surgit de ma mémoire, me surprend. Dans la chambre, seul près de mon lit, du sang sur les lèvres, « bleu d’encre ». Je me plie sur moi-même, soumis à la douleur, « l’unique maîtresse ». Je n’arrive plus à respirer, la gorge serrée, « séduction ».
Puis, regardant rêveusement le ciel gris perle… « d’or et d’argent mêlé »…je perdais conscience, j’entendais les chuchotements « de blancs ou de bleus »…pour la première fois, je les comprenais… « mince nuance »… mais je n’en fus pas surpris. Les yeux clos, face au jour, je ne sentais plus mon corps… « bleu d’exil »… Un bruit sourd tonna, je ne me réveillais pas… « de noirs ou de rouges »… Je percevais les éclaires du dernier orage d’automne… « d’aurore ». d’inconscience, d’incertitudes… je tombais sur le sol, le sang … « bleu d’obscurité »… se répandit.

Cette après-midi là, j’ai ouvert lentement. J’arrivais à peine à voir. Mon corps me semblait lourd d’une fatigue qui commençait tout juste à disparaître. De sommeil, je refermais les yeux encore une fois, puis les rouvrit doucement. J’avais du mal à recouvrer mes esprits. Je n’avais pas dormis. J’avais été inconscient. Je m’aperçu que j’étais au sol et non sur mon lit. Mon corps était étendu sur le parquet poussiéreux. En essayant de me relever, ma joue resta un peu collée par terre, le sang coagulé l’avait collée au sol. Lorsque je fut assis, je vis les tâches de sang. Je regardais autour de moi, reconnaissais la pièce et dans le coton de mes mouvements, il me semblais être resté là durant plusieurs nuit. Pourtant les gouttes de sang étaient encore fraîches sur le sol. Je n’étais là en fait que depuis quelques minutes. Et le même ciel gris d’hiver naissant me faisait face.
Les membres raides je me relevais péniblement. Je passais dans la cuisine manger quelque chose. Depuis que je vivais dans cette maison, la moindre occupation me semblait d’une telle douceur. Le temps passait sans subir de minutes, ni même de secondes. Et les heures comptaient pour un seul jour. Je me sentais tellement mieux dans cette bicoque, éloigné de tout, abandonné de tous. L’abandon, lorsqu’il est consenti est un bienfait. Mes journées représentaient à peine le mouvement d’une feuille, le chuchotement d’un arbre, ou même le sommeil profond d’une terre. Café et cigarette emmêlaient leurs fumées dans une arabesque dont je ne pouvait percer le secret. A chacun ses amours…


Les semaines et les discutions douces s’écoulèrent près de la cheminée dont j’avais réussi à ranimer le feu. Cet âtre immense et magnifique se trouvais dans ce qui avait dû être un salon. Mais les murs en étais sales ; une pièce fantôme. Paradoxalement elle était absolument vide, les fenêtres en avaient été sinistrement condamnées. Il ne s’y trouvait même pas un meuble abandonné, et le sol y était parsemé par endroit de tâches bleues.
Pour ne pas dénaturer la magnificence de la cheminée, je n’avais souhaité rien de plus que deux fauteuils et une tablette. Cela nous suffisait bien, à Anna et moi. Et durant les quelques soirs qui bercèrent encore l’arrivée de l’hiver, la pièce damnée d’obscurité, prenait vie par la seule force d’une allumette.


Anna m’avait dit : à la tombée de la nuit dans ces lieux, il était de bonne augure de se promener sur la lande. De rechercher dans le vif murmure d’un envol d’oiseau ou dans le pétale fané tombant sur la treille. Alors je cherchais. Sans trop savoir quoi. Je cherchais ce soir-là. Dans les séductions de la nuit, dans les fausses pudeurs d’une lune se dissimulant sous un nuage, je marchais le long de la lande. Je posais mes pas parmi les herbes couchées, et l’orme me saluait noblement. Je levais le regard vers les étoiles, et le silence entendu de la nuit me répondait. Je marchais encore et encore, puis soudain, au détour de mon cher noyer, je te vis, toi, le premier arbre que je pu voir sur ces terres, le premier arbre à m’avoir inspiré par ta noblesse décharnée. Je te vis cette nuit-là, courbé d’une curieuse façon. Tu sembla souffrir un instant, faisant craquer ta rude écorce.
Une main, ou devrais-je dire, l’ombre d’une main, apparu sur ton tronc. Je croyais qu’il s’agissait d’une ruse qui m’aurait été jouée par quelques ombres. Mais la main se poursuivit en un bras, décharné lui aussi. Puis, au fil de mon observation, c’est tout un buste de femme qui s’étira sur ton tronc. Une tête s’extraie de ton bois, lorsque enfin la créature apparue t’entoura de ses bras, elle avait fini sa mise au monde.
J’étais resté immobile devant cette apparition, et pourtant c’était bien la vérité que je voyais. Mais était ce un fantôme ?Je ne savais, mon esprit se confondait. Je ne trouvais plus même les miroitements d’une raison quelconque. Enfant, devant cette créature qui me semblait toute faite d’ombre.
Elle tourna le visage devers moi, et je reconnu son regard. Anna. Ses yeux luisaient de l’expression qui était bien celle de la petite bonne femme, mais je restais sans voix. Elle non plus ne me dit rien. Elle entoura à nouveau mon noyer de ses bras, puis repris son sommeil à l’intérieur de ton bois. Comme une femme qui s’assoupit à l’ombre de son amant, tu la repris en toi lentement, et retrouva ta posture initiale de fière noyer.
Quelques heures plus tard, d’un sommeil tendre, je reposais dans mon lit. Bien que curieux, je n’sois nullement troublé par ce que j’avais vu. Je croyais déjà aux absurdités d’un rêve lorsque Morphée se pencha sur mon visage pour clore mes paupières.



Au matin, café entre les mains, Anna était devant moi. Ce matin encore elle avait frappé à ma porte, pour voir comment je me portais. Elle me regardait avec le regard amical que je lui connaissais bien maintenant. Je lui racontais les bribes d’un étrange rêve que j’avais fait. Elle, se pelotonnant à l’intérieur d’un tronc d’arbre. Elle me regarda ; elle me sourit. Je savais d’après ce sourire que je n’avais pas rêvé.
Puis le silence se fit. Un silence léger, doux. Un silence dont nous avions tous deux besoin, simplement, pour rêvasser peut-être, ou même ne penser à rien. Enfin, elle tourna lentement le visage vers moi, et de sa voix étrange :
Tu sais, le portrait, dans le salon bleu…
J’acquiesçais du regard. Elle se leva.
-Suis-moi.

Bercés par le visage de la jeune femme peint. Anna le regarda. Elle leva son bras, et sa main, un éventail à peine ouvert, dessina une courbe devant la jeune beauté de cire, tel l’astre de jour faisant son chemin d’une courbe à l’autre du monde. Sa main s’évapora et pendant que je la regardais s’habiller d’une étrange clarté, le visage d’ Anna avais changé dans le moindre de ses traits. Nullement surpris par ce nouveau visage, je la détaillais. Etais-je sous un charme qui m’aurait fait accepter cette magie hors du temps ? Ou me voulais-je volontiers esclave de ce charme qui me dévêtait de suspicion ?Je ne savais.
La chevelure blanche d’Anna s’échappait du chignon qui l’enserrait. Elle était maintenant d’un brun d’ébène, épaisse et ondoyante, coulant sur les contours d’un jeune corps. Le visage d’Anna avait à présent la beauté de cette peinture. Ses yeux avaient la même expression que ceux du tableau. Anna était elle-même devenue le masque et le corps de cette étrange jumelle peinte.
Aucun de nous ne parla. Son visage s’offrit mieux encore à mon regard, pour en laisser voir l’enfantine pâleur. A nouveau , elle leva un bras blanc, mais plus mince cette fois, avec, à l’extrémité, une main plus frêle et plus fine qu’une broche de nacre, un nuage de fin d’après-midi. Cet objet de fragilité passa sur ma joue rugueuse, j’en sentais à peine l’effleurement. Les trais de propre visage se détendirent.
Je me suis rapproché. Ces yeux-là me regardaient, mi-clos. Des reflets sur sa peau, comme la cire d’une poupée. Son bras d’albâtre brumeux, sa main frêle dans mon dos. L’écoulement du temps semblait cette fois aussi lente que la croissance d’un jeune noisetier. Autour de nous, d’une vie immobile, le salon bleu nous regardais. Dans un tableau, le fantôme décharné d’un visage de jeune femme se morfondait en larmes de vernis, se recroquevillait sur lui-même. Mais nous ne le voyions pas. Mes gestes ne m’appartenaient plus, pour suivre une danse qui ne m’était pas inconnue.
Une perle sur une lèvre, au coucher d’une étreinte. Un parfum froid et piquant au creux d’une nuque pas même humaine. Un corset que je n’avis pas vu, orné de ses broderies, dorées, mais discrètes. La danse de ses mains, me frôlant ou me fuyant, puis s’en allant mourir contre ma poitrine malade, incapables de fuir ce contact, assujetties à ma peau.
Et d’autres mains, les miennes, vivante d’un besoin de velours, s’accrochant aux bords du corset. Puis je cédais, je rendais les armes, enserrant sa taille, l’étouffer plus encore qu’un corset de bois.
Je me serais perdu si Anna n’avais pas brisé le charme. Retrouvant son visage, le souffle me manqua. Je retirais mes bras comme mon visage, confondu en pudeurs. Elle s’en fichait, elle ne me regardait déjà plus. Enfin, elle fut la première à briser le silence…
-Tu vois… murmura-t-elle.

© Solenne Richer | Laissez un commentaire.

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