"La Brèche FDC 1 (extrait)" par Ebnezer Vorium (texte en ligne)
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Extrait de « La Brèche FDC 1 », roman Fantastique.
L’atmosphère étouffante de la chambre lui sauta immédiatement au visage. C’était comme une aura qui chargeait l’air d’une sorte de magnétisme particulièrement oppressant, voire carrément malsain.
Leur premier choc fut de constater que les volets étaient complètement fermés. Evidemment, mois d’août oblige, il ne faisait sans doute pas bon laisser un corps mort depuis plusieurs jours, et qui avait été autopsié de surcroît, dans une chambre exposée au soleil. Une moustiquaire avait donc été fixée sur le cadre de la fenêtre, ainsi que des plaquettes insecticides dans les prises murales. La chambre n’était éclairée que par une lampe de chevet, posée négligemment à même le sol.
La gorge nouée, ils s’avancèrent vers le lit, incapables de regarder ce qui y reposait.
Il y avait une sorte d’odeur qui saturait l’air, et emplissait leur gorge, et qui n’était pas du tout celle de l’insecticide, pas plus que l’odeur caractéristique des cadavres. C’était beaucoup plus puissant, et infiniment plus écoeurant, beaucoup plus difficile à identifier aussi. On aurait dit une sorte de mélange des odeurs d’humus et de chair brûlée. Une véritable infection qui empoisonnait l’air des vivants de ses remugles pestilentiels. Une odeur de fin du monde…
L’adjudant se refusait à se retourner vers Frayssinet, car il savait que s’il le regardait, il verrait sa propre peur sur son visage, dans ses yeux surtout, et alors, il ne serait plus certain de ne pas craquer.
Il se sentait très lourd, le corps et l’esprit presque anesthésiés par cette odeur obsédante et de plus en plus insupportable. Ses yeux étaient rivés au mur au-dessus du lit, où trônait le poster d’une jeune chanteuse noire absolument ravissante.
Au prix d’un effort terrible, il se força à les abaisser lentement et distingua alors enfin le corps allongé sur le lit. La terreur s’abattit instantanément sur lui, et il eut l’impression qu’on lui essorait le cœur de tout son sang, en le tordant comme une vulgaire serpillière.
Les yeux bleus de Camille étaient rivés sur lui, le transperçant de leur éclat glacial et inhumain. Il eut soudain la sensation d’être dans un congélateur, et sentit jusqu’au moindre poil se hérisser sur tout son corps.
Elle avait toujours les yeux grand ouverts, comme sur les photos du dossier, et ils étaient, bien que d’un éclat fauve, la seule chose qui demeurait à peu près intacte sur son visage, malgré la tentative manifeste d’un thanatopracteur de lui restituer une apparence décente.
Les idées et les pensées se bousculaient dans l’esprit soudain fiévreux de l’adjudant. Il sentit le goût amer de la bile et du café lui remonter dans l’oesophage, puis inonder sa bouche aride comme un désert.
Très secoué, il essaya de réfléchir pour chasser la nausée générale qui le gagnait à grande vitesse, comme lorsqu’il voyait la jeune fille en photo, mais en bien pire cette fois, puisqu’elle était là, comme un spectre, mais bien réelle pourtant, son visage ravagé à la peau livide et tendue sur les os, à moins d’un mètre cinquante du sien.
Le légiste et le thanatopracteur avaient tout de même fait un travail de reconstitution de ses traits assez impressionnant, car les traces de l’autopsie étaient à peine distinctes, en tout cas sur les parties visibles du corps.
L’adjudant se força à observer ce qu’il n’avait pas encore détaillé, afin de se distraire l’esprit, et se détacher de ce regard qui le poursuivait et le poursuivrait désormais où qu’il allât sur terre.
Camille avait les mains jointes. Il observa avec un mélange de fascination et de dégoût cette peau fine et parcheminée qui collait aux phalanges. Elle était si transparente que même dans cette chambre éclairée seulement par la lumière discrète d’une lampe de chevet, il pouvait distinguer de fines veines violettes en dessous.
Il essaya de se décrire pour lui-même la tenue portée par l’adolescente, mais se rendit vite compte qu’il ne s’écoutait même plus. Seul ce regard hors de la vie, hors du temps, hors de ce monde, l’obsédait, l’appelait, et lui intimait l’ordre de le rejoindre, ce qu’il fit sans même avoir le temps de le réaliser.
L’odeur et l’aura de la chambre se faisaient de plus en plus lourdes, et il avait l’impression qu’elles agissaient sur lui comme un venin à l’effet extrêmement rapide et pernicieux. Ses oreilles commençaient à bourdonner. Il entendait un bruit de claquement régulier, et il finit par se rendre compte qu’il s’agissait de ses propres doigts, qui en tremblant, tapaient contre son étui de pistolet en cordura.
Il essaya de sonder ce regard qui l’ensorcelait, violait jusqu’à son âme, mais il ne se sentait pas en position de poser des questions et d’exiger des réponses. Camille était dans son antre, et nul n’aurait été ici de taille à contester son règne tout-puissant, pas même lui, avec cette arme dans son étui, dont il n’aurait de toute manière même pas été capable de se servir dans l’état où il se trouvait. Et pour quoi faire d’ailleurs ? Pour fermer les yeux d’une gamine de quatorze ans, déjà morte, déjà morte, déjà morte !
Un bruit de gargouillements l’arracha à cette contemplation malsaine qui l’engloutissait peu à peu. Intoxiqué par l’âme infâme de cette chambre, il en avait complètement oublié Frayssinet. Il se retourna vers lui et le vit à genoux, se tenant le front d’une main, le ventre de l’autre, un long filet de bile pendant de sa bouche. Cela lui donna à lui aussi immédiatement envie de vomir, et il fit un effort surhumain pour se maîtriser.
— Frayssinet ! murmura-t-il. Frayssinet ! Mais qu’est-ce que vous faîtes, bon sang !
Le jeune homme voulut s’excuser, mais un nouveau flot de bile lui jaillit des entrailles et vint asperger le parquet orné de mille rayures.
— Sortez ! Sortez ! ordonna-t-il. Allez au fourgon, et vous m’y attendrez jusqu’à ce que j’en aie terminé !
Il lui jeta les clefs, et le blondinet ne se le fit pas dire deux fois.
Au bord de l’évanouissement, l’adjudant sortit son mouchoir et, fermant à demi les yeux et grimaçant de dégoût, tenta de nettoyer tant bien que mal l’horreur dont son collègue avait maculé le sol de la chambre. Puis il se releva et se dit qu’il lui fallait quitter ce lieu immédiatement, qu’il ne supporterait pas d’y rester, ne serait-ce qu’une minute de plus.
Il savait qu’elle était là, dans son dos, reine dans la pénombre où se dessinait son monde, les yeux grand ouverts, et que s’il avait le malheur de se retourner et de s’y perdre une fois de plus, c’en était fait de lui, et il en perdrait probablement la raison.
Il avait de plus en plus de mal à respirer. Baissant machinalement les yeux vers le bureau d’écolière de Camille, il vit son agenda scolaire posé près de sa trousse, et l’attrapa, sans même savoir pourquoi. Puis il entreprit de se diriger vers la porte, essayant de dissiper de son esprit l’idée qu’elle pourrait vouloir le retenir, qu’elle pourrait s’asseoir sur son lit et tourner la tête, son terrible regard surtout, vers lui…
Atteignant enfin la porte, il se dit qu’effectivement, plus rien ne serait pareil à l’avenir, jamais plus…
Lorsqu’il entendit le claquement de la porte, il ne sut pas si c’était lui qui l’avait fermée, ou si elle s’était refermée d’elle-même. Il sut simplement qu’il venait d’avoir un avant-goût de ce à quoi devait ressembler l’enfer, et dévala les marches de l’escalier quatre à quatre, soucieux de mettre le plus rapidement possible une distance certaine entre lui et ce qu’il s’efforçait encore, mais sans plus y croire, d’appeler une « jeune fille »…
© LRDO, 2004/2005
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