"L'Heure des Spectres et autres nouvelles" par Ebnezer Vorium (texte en ligne)
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Extrait de "L'Heure des Spectres et autres nouvelles", recueil de 6 nouvelles Fantastique/Romantisme noir.
Le cri de Clotilde fit exploser le halo violet qui se brisa comme du cristal. Des milliers de particules de ténèbres criblèrent sa peau à travers sa robe, comme autant d’impitoyables échardes. La douleur voyagea sous son épiderme, infesta son sang, remontant jusqu’à son cerveau qu’elle empoisonna de vagues noirâtres. Le sol disparut sous elle, et elle sentit une odeur saline envahir ses narines et brûler sa peau. Un vent coléreux se leva dans la pièce, fouetta son visage et froissa sa robe. Le même crissement que celui qui l’avait réveillée quelques heures plus tôt déchira ses tympans.
Les ténèbres se réunifièrent un instant, et une insupportable envie de vomir la saisit. Elle ne put la contenir, et sentit sa vie entière s’échapper par sa bouche grande ouverte.
De l’eau traversa ses chaussures, glaciale, et elle eut brusquement conscience qu’une nouvelle présence, d’une incommensurable noirceur, hantait à présent ce qu’il restait de la chambre…
Le halo, qu’elle avait cru définitivement brisé, existait encore. Il avait considérablement faibli, et lorsque le tourbillon qui s’était déchaîné autour de Clotilde se calma enfin, sa couleur violette s’était gangrenée de reflets verdâtres.
Tous les meubles avaient disparu, et le sol s’était transformé en une surface rocheuse inégale baignée par au moins dix centimètres d’eau glaciale qui tétanisait ses pieds à travers ses chaussures détrempées.
Les murs s’étaient comme désintégrés en un magma charbonneux et mouvant, faussant totalement les dimensions de la pièce, qui ne ressemblait plus à rien.
Seule la porte, qui était restée entrouverte jusque-là, subsistait encore, rappelant l’ancienne configuration de ce qui avait été la chambre de Constance. Elle se referma soudain avec un claquement sec, éclaboussant le visage de Clotilde, dont les traits étaient déjà brûlés par le vent et le sel.
Les ombres présentes avaient momentanément disparu, et Clotilde se retrouvait à présent seule face à celle qu’elle avait invoquée volontairement afin de la défier, celle dont nul n’osait prononcer le véritable nom, celle qui vivait sous les rochers, où elle avait le pouvoir de réduire l’humanité en esclavage, la forçant à accomplir ses noirs desseins…
Clotilde écarta une mèche de cheveux trempée de son visage. Sa barrette avait disparu sous la violence des éléments, libérant sa chevelure dont le sel accentuait la frisure naturelle. Son estomac à présent vide se contractait encore de façon spasmodique par moments, mais elle se sentait mieux, en dépit de la terreur engendrée par la perte de repères que lui faisait subir son ennemie. Elle savait que le moment tant attendu, celui-là même dont elle avait secrètement rêvé des années durant, était enfin arrivé !
— Isilde ? appela-t-elle d’une voix qui se voulait résolument ferme.
En guise de réponse, la surface de l’eau qui baignait ses pieds se rida, et le liquide s’opacifia jusqu’à devenir complètement noir, impénétrable. Elle sentit quelque chose de doux caresser ses mollets nus, et constata avec horreur qu’il s’agissait d’une longue chevelure de jais, qui flottait tout autour d’elle.
Elle voulut se pencher pour la saisir, mais deux mains livides crevèrent brutalement la surface de l’eau et saisirent sa gorge d’une poigne de fer.
Clotilde sentit sa poitrine se contracter, et des veines se dilatèrent sur ses tempes sous la pression que lui imposaient ces doigts qui labouraient la chair tendre de son cou. Sa langue se colla à son palais, et elle commença à sentir sa circulation sanguine se détraquer.
Elle aurait voulu hurler, ou se débattre, mais c’était impossible, tant elle se sentait ridiculement faible par rapport à la force titanesque de ces serres sans merci.
Ses yeux semblaient prêts à exploser dans leur orbite, et elle crut sa dernière heure venue.
Elle s’apprêtait à mourir, avec pour dernière vision ces deux avant-bras fins et musclés qui ne se rattachaient qu’à un lac de ténèbres liquides, lorsque leur emprise cessa aussi brusquement qu’elle avait commencé.
Clotilde sentit l’air pénétrer à nouveau dans ses poumons et lui embraser tout l’appareil respiratoire. Un ignoble goût de sang hantait sa bouche, et toute déglutition lui arrachait un long gémissement de douleur.
Un rire venu du tréfonds de la nuit retentit dans la pièce et lui glaça le sang. Il fut aussitôt suivi d’une voix de crécelle rauque et sifflante, qui faisait trembler jusqu’aux murs de pénombre de la chambre.
— Alors, petite fille… C’est donc toi qui m’as appelée ? Eh bien… Me voilà !
Clotilde se releva. Elle se sentait faible et souillée jusqu’à l’âme, mais quelque chose au fond d’elle refusait de céder. Elle allait se battre !
Face à elle, l’eau noire semblait presque bouillir, générant une écume abondante qui se transformait ensuite en une sorte de nuage brumeux. Au cœur de ses volutes, elle commença à distinguer enfin un corps de femme, nu, arrogant, et blanc comme une lune à son faîte. Le visage, surtout, la terrifia par son intemporalité et sa dureté. Il semblait taillé avec une lame, et ses yeux sans fond en évoquaient le redoutable tranchant. Il était encadré d’une interminable chevelure d’un noir qui ne tolérait pas même un reflet, semblable à de sombres serpents qui rampaient jusqu’à des hanches généreuses. Cette créature, que Clotilde avait pourtant si souvent vue en cauchemar, elle ne la voyait distinctement, dans la « réalité », pour la première fois.
Elle observa la bouche cruelle d’Isilde, aux fines lèvres décolorées qui s’étiraient sur un sourire sans nom, et eut un haut le cœur à l’idée que son frère ait pu l’embrasser un jour et y faire communier leurs langues.
Le face à face dura un temps infini, pendant lequel aucune des deux femmes ne parla. Elles se scrutèrent par contre avec une avidité malsaine, dans un échange d’hostilité presque palpable.
Une fois encore, c’est Isilde qui rompit le silence.
— C’est donc toi, Clotilde… Comme le monde est petit, et ses hasards curieux… Ma mère se prénommait aussi Clotilde ! C’était d’ailleurs un prénom assez répandu, à mon époque…
Sa façon de s’exprimer était curieuse. Son ton, la plupart du temps assez grave, montait parfois dans les aigus de façon excessive, sur certaines syllabes.
— Allons ! s’exclama Clotilde en prenant enfin la parole à son tour. Ne me dis pas qu’une femme digne de ce nom a pu enfanter un être aussi abject que toi ! Je te croyais plutôt tout droit sortie de l’enfer !
Isilde éclata de rire.
— Ha ha ha… Je vois que tu as le sens de l’humour, y compris dans les situations les plus délicates ! En cela, tu es bien la sœur de ton frère…
Clotilde sentit ces mots transpercer son jeune cœur. Ses poings se serrèrent de rage.
— Et comme tu as changé après toutes ces années ! reprit Isilde d’un ton moqueur en l’observant des pieds à la tête. La petite larve qui pleurnichait au bout de la jetée s’est finalement transformée en un bien agréable papillon, je le reconnais volontiers… Et je constate même que ton corps, autrefois si peu désirable, a pris de jolies formes ! Tu ressembles presque à une femme désormais…
Clotilde la toisa d’un regard de mépris. Le son de sa voix, surtout, était particulièrement insupportable et lui torturait les tympans.
— Alors, dis-moi, chère Clotilde, à présent que tu en sais un peu plus sur notre « monde », que tu souhaitais tant découvrir, qu’en penses-tu ?
La voix de Clotilde cingla à nouveau l’atmosphère étouffante de la pièce.
— Qu’il est aussi détestable que celui des vivants… On s’y ment, on s’y déchire, et l’on s’y hait exactement de la même façon !
Isilde affecta un air étonné.
— Mais à quoi t’attendais-tu donc, pauvre innocente ? N’as-tu pas encore compris que c’est là le principe même du Chaos, destiné à guérir l’univers de l’humanité… Cependant, il y a certaines couches de ténèbres où les choses sont différentes… Mais elles ne sont pas accessibles à des fillettes inconscientes comme toi !
Ces derniers mots avaient vu son ton se faire plus menaçant.
© LRDO, 2004.
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