"Introduction à la psychanalyse (extraits et citations)" de Sigmund FREUD
Ces extraits sont issus de la version publiée par les éditions Payot, la traduction étant assurée par Dr S. Jankélévitch.
(...) C’est en attribuant une importance pareille à l’inconscient dans la vie psychique que nous avons dressé contre la psychanalyse les plus méchants esprits de la critique. Ne vous en étonnez pas et ne croyez pas que la résistance qu’on nous oppose tienne à la difficulté de concevoir l’inconscient ou à l’inaccessibilité des expériences qui s’y rapportent. Dans le cours des siècles, la science a infligé à l’égoïsme naïf de l’humanité deux graves démentis. La première fois, ce fut lorsqu’elle a montré que la terre, loin d’être le centre de l’Univers, ne forme qu’une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur. Cette première démonstration se rattache pour nous au nom de Copernic, bien que la science alexandrine ait déjà annoncé quelque chose de semblable. Le second démenti fut infligé à l’humanité par la recherche biologique, lorsqu’elle a réduit à rien les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l’indestructibilité de sa nature animale. Cette dernière révolution s’est accomplie de nos jours, à la suite des travaux de Ch. Darwin, de Wallace et de leurs prédécesseurs, travaux qui ont provoqué la résistance la plus acharnée des contemporains. Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître de sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. Les psychanalystes ne sont ni les premiers ni les seuls qui aient lancé cet appel à la modestie et au recueillement, mais c’est à eux que semble échoir la mission d’étendre cette manière de voir avec le plus d’ardeur et produire à son appui des matériaux empruntés à l’expérience et accessibles à tous. D’où la levée générale des boucliers contre notre science, l’oubli de toutes les règles de politesse académique, le déchaînement d’une opposition qui secoue toutes les entraves d’une logique impartiale. Ajoutez à tout cela que nos théories menacent de troubler la paix du monde d’une autre manière encore, ainsi que vous le verrez plus loin.(…)
(…).Les questions que nous venons de traiter nous obligent à examiner de plus près le problème de l’origine et du rôle de cette activité spirituelle qui a pour nom « fantaisie ». Celle-ci, vous le savez, jouit d’une grande considération, sans qu’on ait une idée exacte de la place qu’elle occupe dans la vie psychique. Voici ce que je peux vous dire sur ce sujet. Sous l’influence de la nécessité extérieure l’homme est amené peu à peu à une appréciation exacte de la réalité, ce qui lui apprend à conformer sa conduite à ce que nous avons appelé le « principe de réalité », et à renoncer, d’une manière provisoire ou durable, à différents objets et buts de ses tendances hédoniques, y compris la tendance sexuelle. Ce renoncement au plaisir a toujours été pénible pour l’homme ; et il ne se réalise pas sans une certaine sorte de compensation. Aussi s’est-il réservé une activité psychique, grâce à laquelle toutes les sources de plaisir et tous les moyens d’acquérir du plaisir auxquels il a renoncé continuent d’exister sous une forme qui les met à l’abris des exigences de la réalité. Toute tendance revêt aussitôt la forme qui la représente comme satisfaite, et il n’est pas douteux qu’en se complaisant aux satisfactions imaginaires des désirs, on éprouve une satisfaction que ne trouble d’ailleurs en rien la conscience de son irréalité. Dans l’activité de sa fantaisie, l’homme continue donc à jouir, par rapport à la contrainte extérieure, de cette liberté à laquelle il a été obligé depuis longtemps de renoncer dans la vie réelle. Il a accompli un tour de force qui lui permet d’être alternativement un animal de joie et un être raisonnable. La maigre satisfaction qu’il peut arracher à la réalité ne fait pas son compte. « Il est impossible de se passer de constructions auxiliaires », dit quelque part Th. Fontane. La création du royaume psychique de la fantaisie trouve sa complète analogie dans l’institution des « réserves naturelles » là ou les exigences de l’agriculture, des communications, de l’industrie menacent de transformer, jusqu’à la rendre méconnaissable, l’aspect primitif de la terre. La « réserve naturelle » perpétue cet état primitif qu’on a été obligé, souvent à regret, de sacrifier partout ailleurs à la nécessité. Dans ces réserves, tout doit pousser et s’épanouir sans contrainte, tout, même ce qui est inutile et nuisible. Le royaume psychique de la fantaisie constitue une réserve de ce genre, soustraite au principe de réalité.(…)
(…). Avant de terminer cette leçon, je voudrais encore attirer votre attention sur un côté des plus intéressants de la vie imaginative. Il existe notamment un chemin de retour qui conduit de la fantaisie à la réalité : c’est l’art. L’artiste est en même temps un introverti qui frise la névrose. Animé d’impulsions et de tendances extrêmement fortes, il voudrait conquérir honneurs, puissance, richesses, gloire et amour des femmes. Mais les moyens lui manquent de se procurer ces satisfactions. C’est pourquoi, comme tout homme insatisfait, il se détourne de la réalité et concentre tout son intérêt, et aussi sa libido, sur les désirs créés par sa vie imaginative, ce qui peut le conduire facilement à la névrose. Il faut des circonstances favorables pour que son développement n’aboutisse pas à ce résultat ; et l’on sait combien sont nombreux les artistes qui souffrent d’un arrêt partiel de leur activité par suite de névroses. Il est possible que leur constitution comporte une grande aptitude à la sublimation et une certaine faiblesse à effectuer des refoulements susceptibles de décider du conflit. Et voici comment l’artiste retrouve le chemin de la réalité. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il n’est pas le seul à vivre d’une vie imaginative. Le domaine intermédiaire de la fantaisie jouit de la faveur générale de l’humanité, et tous ceux qui sont privés de quelque chose y viennent chercher compensation et consolation. Mais les profanes ne retirent des sources de la fantaisie qu’un plaisir limité. Le caractère implacable de leurs refoulements les oblige à se contenter des rares rêves éveillés dont il faut encore qu’ils se rendent inconscients. Mais le véritable artiste peut d’avantage. Il sait d’abord donner à ses rêves éveillés une forme telle qu’ils perdent tout caractère personnel susceptible de rebuter les étrangers, et deviennent une source de jouissance pour les autres. Il sait également les embellir de façon à dissimuler complètement leur origine suspecte. Il possède en outre le pouvoir mystérieux de modeler des matériaux donnés jusqu’à en faire l’image fidèle de la représentation existant dans sa fantaisie et de rattacher à cette représentation existant dans sa fantaisie inconsciente une somme de plaisir suffisante pour masquer ou supprimer, provisoirement du moins, les refoulements. Lorsqu’il a réussi à réaliser tout cela, il procure à d’autres le moyen de puiser à nouveau soulagement et consolation dans les sources de jouissances, devenues inaccessibles, de leur propre inconscient ; il s’attire leur reconnaissance et leur admiration et a finalement conquis par sa fantaisie ce qui auparavant n’avait existé que dans sa fantaisie : honneurs, puissance et amour des femmes.(…)
Citations
"Les mots faisaient primitivement partie de la magie, et de nos jours encore le mot garde beaucoup de sa puissance de jadis. Avec des mots un homme peut rendre son semblable heureux ou le pousser au désespoir, et c’est à l’aide des mots que le maître transmet son savoir à ses élèves, qu’un orateur entraîne ses auditeurs et détermine leurs jugements et décisions. Les mots provoquent des émotions et constituent pour les hommes le moyen général de s’influencer réciproquement."
"Il faut avoir l’humilité de refouler ses sympathies et antipathies si l’on veut connaître la réalité des choses de ce monde."
"Tout comme les sentiments tendres, les sentiments hostiles sont un signe d’attachement affectif, de même que le défi et l’obéissance expriment le sentiment de dépendance, bien qu’avec des signes contraires."
"La foi reproduit à cette occasion l’histoire même de sa naissance : elle est le fruit de l’amour et n’avait pas besoin d’arguments au début. C’est seulement plus tard qu’elle attache à ceux-ci assez d’importance pour les soumettre à un examen critique, lorsqu’ils sont formulés par des personnes aimées. Les arguments qui n’ont pas pour corollaire le fait d’émaner de personnes aimées n’exercent et n’ont jamais exercé la moindre action dans la vie de la plupart des hommes. Aussi l’homme n’est-il en général accessible par son côté intellectuel que dans la mesure où il est capable d’investissement libidineux d’objets, et nous avons de bonnes raisons de croire, et la choses est vraiment à craindre, que c’est du degré de son narcissisme que dépend le degré d’influence que peut exercer sur lui la technique analytique, même la meilleure."
© Sigmund Freud..
