"Il regardait le monde par la racine (extrait)" par Nicolas Liau (texte en ligne)

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Guewen et Rodrigue étaient de jeunes hommes amoureux. Amoureux l’un de l’autre, s’entend. Guewen vivait cependant ses dernières heures, appelé à périr sous peu de la main même de son amant. Mais l’un et l’autre n’en savaient encore rien et, pour l’heure, cheminaient pleins d’allant à travers les alpages pour s’y reposer de la ville, de sa fureur et de ses lassitudes.
Sur le versant le plus doux d’un vallon fleuri, ils trouvèrent un tertre funéraire où croupissaient depuis des siècles les os d’un cheval de bataille tombé au champ d’honneur. C’était là tout ce qu’il restait de cette époque reculée où l’animal, cabré de toute sa hauteur au-dessus de l’ennemi, s’enorgueillissait de pouvoir tenir toute chose sous sa vue souveraine, ignorant en vérité que, à l’égal de tous les autres, il regardait déjà le monde par la racine.
L’endroit, marchepied de glaise tendu vers le ciel, plut aussitôt à Guewen, comme tous ces endroits dont l’élévation soulevait de terre le marcheur enivré d’espace, au point qu’il décida d’y faire halte afin de s’y abandonner un instant à son jeu favori.

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