"Himasa (intégrale)" par Ebnezer Vorium (texte en ligne)
Les autres textes en ligne | Publiez vos textes ?.
Extrait de « Himasa », nouvelle Romantisme noir/SF.
La frêle embarcation sur laquelle ils apprenaient à mourir épousait la surface ridée de l’ancienne mer du Japon avec de plus en plus de réticence. Au fil des jours, le souvenir de la terre qui les avait vus grandir pendant toutes ces années s’estompait en eux, et seule cette immense étendue bleutée hantait encore leurs esprits sans but.
Le souvenir de la Catastrophe, si vif et douloureux dans les jours qui l’avaient suivie, n’avait lui-même plus aucune raison d’être. Pourquoi, pour qui ? Tous les radeaux de fortune, toutes les épaves que le hasard du vent, des vagues et des courants marins ramenait vers eux, n’avaient à leur gouvernail que des corps figés et sans lendemain, desséchés par la fuite de la vie, qui ne semblait plus vouloir se reconnaître en ce monde moribond.
L’horizon était devenu un horizon sans fin, et ils doutaient un peu plus à chaque instant de pouvoir fouler à nouveau la terre ferme. Les pays construits par les hommes n’étaient plus que le fond d’un océan nouveau, omniprésent, réunion de toutes les mers et océans l’ayant précédé, alimenté par les larmes d’une créature déchue pour avoir voulu être davantage qu’un instant qui passe.
Hiroyuki trempa le bout de ses doigts dans les vaguelettes fraîches qui léchaient la coque de leur esquif en perdition. Mais cette fois, il ne goûta pas à ce liquide salé dont son corps ne voulait plus. Ses lèvres craquelées avaient pris le goût du sang. Ce même sang qui, pendant si longtemps, avait été l’artisan de sa vie, et qui commençait à prendre un goût nouveau sur sa langue.
Le goût d’une autre vie…
***
Il caressa doucement le visage de Masako. Dans la vie précédente, cette vie qui leur semblait si loin désormais, mais leur souriait pourtant encore quelques semaines auparavant, elle avait quinze ans. A présent, dans l’absence du temps, elle n’était plus qu’un soleil se consumant sous ses yeux, en le réchauffant de ses derniers rayons.
Il ne la connaissait pas avant la Catastrophe, ne l’avait jamais rencontrée. Peut-être s’étaient-ils cependant croisés de nombreuses fois, sans jamais se voir… Une idée insupportable…
Mais leur rencontre devait se produire, il ne pouvait en être autrement. Et il était heureux que la dernière chose qu’il ait eu à faire dans l’ancien monde soit de la sauver d’une mort certaine.
A présent, il était conscient de ne l’avoir délivrée de cette mort affreuse que pour lui donner le temps d’en embrasser une autre, sans doute guère plus enviable. Il n’oublierait jamais le cri qu’elle avait poussé en voyant son père s’enfoncer dans les flots boueux et bouillonnants. Toute sa force d’homme avait eu le plus grand mal à la retenir de rejoindre son géniteur dans ce tourbillon qui, en quelques heures à peine, avait remis l’Histoire entière en question.
Pendant plusieurs jours, l’écho de ce cri primitif et animal qu’elle avait alors poussé avait transpercé son propre cœur éploré, et il s’était demandé s’il avait fait le bon choix, s’il avait bien été de son droit de rajouter encore à la tristesse du monde…
Il n’avait pas cherché à connaître son passé, pas plus qu’elle n’avait cherché à connaître le sien. Le lien qui les unissait était amplement suffisant à transcender tout cela…
Il balaya les cheveux noirs de la jeune fille en arrière, tout doucement. Ses yeux ne s’ouvraient plus que très rarement depuis le matin. Elle avait même renoncé à se plaindre de la faim, et il admirait son courage, qu’il avait le plus grand mal à égaler, avec le double de son âge, et malgré sa nature d’homme…
Oui, elle était belle comme un soleil qui s’éteint, et il eut presque honte d’être celui à qui revenait le privilège de contempler pour la dernière fois la beauté, avant qu’elle n’existe plus que pour elle-même, au-delà de ceux qui l’avaient inventée.
Hiroyuki ferma les yeux. Des larmes coulèrent sur son visage torturé, tombant sur la peau de soie brûlée de Masako, où le vent les fit rapidement disparaître.
Encore quelques larmes, puis ce serait le désert, aride et sans retour…
***
Elle s’éveilla peu avant la nuit. Le ciel avait revêtu un incroyable camaïeu d’orange, imitant la colère des flammes comme aucun peintre, même le plus doué, n’aurait jamais pu le faire.
Elle remua les lèvres, mais ne bougea pas son corps, se trouvant bien dans les bras de Hiroyuki, ce chaud et rassurant sanctuaire.
— Papa… murmura-t-elle. Papa…
Il secoua la tête, réprimant des larmes désormais imaginaires. Il aurait voulu la réveiller complètement, la forcer à regarder l’horizon inchangé, lui rappeler que leur voyage serait éternel, lui avouer, les yeux dans les yeux, qu’il n’était pas son père, qu’il ne pouvait être que son ami, et qu’il ne semblait plus y avoir qu’eux, à présent… Mais devant ce doux visage, ce sourire brillant comme la lune au-dessus de leurs ruines, il n’eut pas le courage de la tuer une fois de plus.
Et puisque ce bonheur qu’elle croyait vivre était voué à être le dernier, et ne dépendait que de lui, puisque la fièvre qui la tourmentait depuis des jours ne la quitterait plus, il la laisserait s’abreuver de cette chimère, jusqu’au bout…
***
— Papa… Est-ce le jour, ou est-ce la nuit ?
Il lui sourit.
— Ce n’est ni l’un ni l’autre, Masako. En fait, c’est un peu des deux ! Autrefois, on appelait cela le crépuscule…
— Le crépuscule… répéta-t-elle d’une voix faible. C’est un joli mot…
— Oui, ma fille. C’est un joli mot…
Elle eut la force de redresser son bras, et lui caressa le visage, essuyant ses larmes invisibles de ses doigts fins.
— Dis-moi encore d’autres jolis mots, papa… S’il te plaît !
— Mais… Lesquels ? demanda-t-il désespéré, l’esprit vide.
La main de Masako retomba le long de son corps. Elle n’avait presque plus de force.
— Ceux que tu veux… Dans ta bouche, ils seront tous beaux !
Le cœur d’Hiroyuki se serra, et il lui fut reconnaissant d’avoir encore suffisamment de force et de courage pour imaginer la beauté, là où lui ne voyait plus que dévastation.
Les yeux de Masako se faisaient suppliants, et il renonça à chercher d’autres mots, car il n’y en avait plus qu’un qui lui venait à l’esprit :
— Masako…
***
— Papa… Je deviendrai ta femme ! Nous rebâtirons un monde… Tu verras !
— Mais, Masako… Ce n’est pas possible ! Je suis ton père ! Une jeune fille n’épouse pas son père !
Elle rit, et son rire fut emporté par le vent salé, qui le dispersa au gré des vagues reflétant le soleil couchant.
— Oui, tu es mon père, c’est vrai ! convint-elle Mais qui s’en souvient encore ?
Elle se pressa contre lui.
— Mon corps est à toi, désormais ! Toi seul peut encore l’ensemencer, et lui permettre de reconstruire un monde. Il le faut ! Nous n’avons pas d’autre choix… Prends-le !
Il la regarda, effrayé. Puis finit par oublier sa peur. Puisqu’il le fallait…
— Tu as raison, ma fille… Nous recréerons la vie, si elle-même ne peut ou ne veut plus nous recréer… Nous lui devons bien cela !
Le visage de Masako s’illumina. Ses mains se firent plus douces sur son visage.
— Nous aurons une petite fille ! murmura-t-elle en imitant le bruit des vagues au creux de son oreille.
Il contempla le disque aveuglant du soleil, qu’engloutissait pour la dernière fois l’océan, et dit d’une voix tremblante :
— Oui, une petite fille, ce sera très bien ! Et… Comment l’appellerons-nous, ma chérie ?
La main de Masako glissa doucement de son visage, puis retomba avec grâce dans le linceul sombre de la mer, tandis qu’elle murmurait :
— Nous l’appellerons « Himasa ». Elle sera la fusion parfaite de deux êtres imparfaits… Et son nom sera plus beau encore que les mots crépuscule, Hiroyuki, Masako … Il sera beau comme un soleil qui s’éteint, et nous emporte avec lui vers l’infini…
© LRDO, 2005.
© Ebnezer Vorium | Laissez un commentaire.
