"Et les caniveaux saigneront ! (extrait)" par Nicolas Liau (texte en ligne)

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Inédit


C’était une ville fière et froide, où chacun vivait pour soi. Une ville où l’on se jaugeait les uns les autres, où l’on mourait plus souvent de jalousie et d’ambition que de maladie. Une ville bâtie sur des illusions où personne n’était vraiment dupe de la courtoisie affectée sous laquelle chacun déguisait sa méfiance et ses soupçons. C’était, en somme, une ville ordinaire en tous points.
Selon une très vieille rumeur du folklore local, un présage funeste pesait sur la ville depuis sa fondation. Elle racontait que la cité disparaîtrait avec tous ses habitants le jour où un mendigot y prendrait la main d’une princesse. Mais, ici, on n’avait plus le temps de s’émouvoir des contes de veillées. On ne pouvait concevoir qu’une femme bien née consente à faire d’un pauvre son époux ; si bien que tout le monde dormait sur ses deux oreilles depuis des siècles.
La ville comptait du reste fort peu de miséreux. Il en était un qui vivait avec son chien dans les faubourgs, sous l’auvent encore debout d’une auberge à demi détruite. Affalés sur la pavé, maigres, le regard perdu, l’homme et son compagnon d’infortune semblaient plus morts que vifs. Ils subsistaient avec une grande difficulté car les épluchures de légumes que leur jetait parfois quelque ménagère étaient la seule aumône qu’ils recevaient. Ici, sous les yeux des bonnes gens, propres et parfumés, leur indigence n’était pas admise.

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