"ESQUIVER" par Destitute (texte en ligne)

Les autres textes en ligne | Publiez vos textes ?.

Elle ne s'est pas écartée. Elle aurait pu. Elle aurait dû même. Mais non.Elle ne se doutait même pas qu'elle était tombée si bas. Elle pensait qu'elle s'en sortait, qu'elle s'en tirait plutôt bien.Elle n'a pas de vrais problèmes. Rien de grave, rien d'insurmontable.
Et pourtant..

L'avenue s'échelonnait sous ses pas, vitrine après vitrine, mendiant après mendiant. Des silhouettes la croisent, la bousculent parfois. Elle n'esquive pas. Elle n'esquive plus depuis quelques temps déjà. Son arrêt de bus n'est plus bien loin, juste là, de l'autre côté de l'avenue.
En marchant, elle pense à la journée qui se profile. Le boulot, les amis, la paperasse. Elle doit faire les courses: elle est à cours de produit vaisselle. Elle a enfilé son gros gilet. De la large maille grise, élégante et confortable. Elle cache ses mains dans les longues manches, à l'abri du vent froid. Elle pense à la tête que son patron va faire quand elle lui annoncera qu'elle a fini le dossier du mois avec une semaine d'avance. Elle imagine son sourire et ses yeux rêveurs à l'idée du contrat qu'elle lui a permis de conclure. Puis son regard qui se pose sur elle, plein de pitié malgré ses résultats figurants au boulot, parce que soyons honnêtes, une femme qui travaille si dur ne peut pas avoir une vie personnelle florissante. Elle sait que quand elle sortira de son bureau, ses collègues cesseront leurs conversations, échangeant simplement des regards narquois.
Elle s'en fiche en fait. Elle n'y prête pas attention. Elle n'y prête plus attention depuis quelques temps déjà.

C'est une belle journée qui s'annonce. Le vent est froid, mais le soleil fait briller les carrosseries des voitures, et les piétons ont fait tomber la veste. Une maman passe, cavalant derrière la poussette d'où un bébé rieur éblouit les passants d'un sourire irrésistible. Elle lui fait un petit signe de la main, puis reporte son regard sur ses pieds. Ses chaussures. Elle se damnerait pour une jolie paire de chaussures. Celles-ci sont trop hautes pour être portées plus d'une dizaine d'heures. Mais elle sait qu'elle pourra s'en débarrasser sous son bureau, enfiler les ballerines de secours qui traînent, fidèles, depuis des années dans le tiroir du bas. Elle en est là dans ses réflexions quand le feu piéton passe au vert. Alors elle s'engage sur la chaussée, comme tous les matins depuis des années, et écoute le tap tap de ses talons sur le bitume. Une ligne blanche après l'autre.

Et soudain, le crissement des pneus, un cri dans la foule anonyme des trottoirs.
"Attention!"
Alors elle tourne la tête et la voit. Une polo noire. Elle ne voit pas qui est au volant, et peu importe après tout puisque dans moins d'une seconde ils entreront en collision.
C'est long une seconde. Elle pense qu'elle devrait probablement se jeter vers la droite, pour éviter le choc. Elle pense qu'elle n'aurait même pas dû avoir à y réfléchir, qu'elle aurait dû sauter de suite, d'instinct. Et puis elle pense " Et merde.". Elle n'est pas vulgaire d'ordinaire, mais certaines circonstances nécessitent certains mots, et elle trouve ça à propos.
Elle n'a pas bougé. Elle est restée figée, là, bien dans l'axe. Elle pense à un jeu de quilles et l'image du bowling la ferait presque sourire.
Mais elle n'en n'a pas le temps. Quelqu'un la jette vers la droite et la voiture passe, ralentit quelque peu à sa hauteur, puis se faufile dans l'intersection qui clôt l'avenue.
Pressée contre le bitume par une masse inconnue, elle se rend compte qu'elle n'a pas fermé les yeux une seconde. Elle se rend compte qu'elle n'a pas eu peur, et quand une main la tire vers le haut, et qu'elle croise le regard brun de l'individu qui se tient à présent face à elle, sur le trottoir, elle comprend que ce n'est pas ce qu'on attendait d'elle. Alors elle a honte. Elle remercie d'une voix blanche, et elle a honte.
Tandis que l'inconnu s'épanche sur le danger ambulant que sont les conducteurs de nos jours, elle pense qu'elle devrait lui être reconnaissante. Qu'elle devrait le remercier chaleureusement. Elle pense que si c'était un roman, ils seraient tous deux probablement mariés dans 300 pages.

Elle regarde ses chaussures, elle a cassé son talon.
"Et merde.."

© Destitute | Laissez un commentaire.

Liens partenaires & sponsors : Littérature érotique | Accrobranche | Culture, Art & Musée Paris | BD érotique | Tatouages & Bijoux | Littérature