"Dreki" par Sine qua non (texte en ligne)
Les autres textes en ligne | Publiez vos textes ?.
En ce milieu du LIIe siècle, ce qui avait été jadis la mer du Nord, était bordé d'immenses plages et de hautes dunes semblables à des montagnes de sable fin et doré, que revêtait çà et là une végétation vivace. Les changements climatiques que l'on avait connus au cours des siècles passés, avaient contribué à ce que l'on jouisse en ces lieux d'un perpétuel été. Le soleil était toujours généreux, la mer continuellement chaude, les pluies juste suffisantes, et des femmes, des hommes et des enfants à la peau cuivrée, aux cheveux noirs et aux yeux sombres, vivaient en cet endroit idyllique, entièrement nus, libres, en parfaite communion avec la Nature. Leur religion consistait d'ailleurs à vénérer les éléments : la mer, le ciel, le soleil...qu'ils ne nommaient pas d'une façon particulière, contrairement aux Latins, aux Grecs, aux Egyptiens, ou même aux peuplades nordiques des temps très anciens.
Par contre, ils appelaient Dreki, une immense dune considérée comme un lieu sacré. D'après la légende, elle s'était formée sur les restes d'un knörr, cette embarcation qu'utilisaient les Vikings qui peuplaient l'endroit de très nombreux siècles auparavant. Comme le voulait la coutume, la figure de proue de ce knörr, était une tête de dragon qui se disait " dreki " dans la langue scandinave de ces temps-là. Et la légende de rapporter que la tête de dragon qui était de bois, avait fini par prendre vie. Ensuite, de façon tout à fait magique, un tronc, puis des pattes, puis des ailes avaient poussé, et c'était désormais un gigantesque dragon qui sommeillait sous le sable. Chacun se devait de vénérer la dune Dreki, sous peine de réveiller le dragon et de déclencher sa terrible colère. Et s'il était autorisé de marcher sur la dune sacrée, il fallait toutefois le faire avec délicatesse, en effleurant tout juste le sable de ses pieds nus.
Tous les êtres qui constituaient le Peuple des Dunes, se nourrissaient d'algues et de crustacés, et trouvaient de quoi boire grâce à des sources jaillissant des zones de végétation. Pour s'abriter, ils confectionnaient des huttes avec des branches, des herbes et des oyats qu'ils tressaient avec adresse. Les biens matériels n'existaient pas, et la nudité faisait d'ailleurs office de règle de vie.
Mais un matin, cet incomparable bonheur prit fin.
Un petit groupe composé de femmes, d'hommes et d'enfants, se baignait dans une mer d'un bleu profond. L'horizon était clair, dégagé. Chacun se repaissait du plaisir de goûter l'eau délicieusement chaude, tandis qu'un soleil bienveillant caressait le sable de ses rayons de miel.
Mais soudain, l'horizon sembla se brouiller, et un mouvement d'air que jadis on appelait le vent, amena une désagréable fraîcheur, obligeant les baigneurs à sortir de l'eau.
Ils se groupèrent aussitôt sur la plage, et leur regard se posa sur le tourbillon d'écume que l'on apercevait au loin, et qui se rapprochait à grande vitesse. Instinctivement, tous se reculèrent, au fur et à mesure que ce qui était devenu une immense vague menaçante, allait déferler sur la plage.
Il s'agissait en fait d'une multitude de curieuses embarcations métalliques, de forme ovale et fermées par un globe transparent, qui produisirent en fin de course de véritables geysers d'eau salée, puis de sable fin.
Il y avait maintenant foule sur la plage, pour regarder d'un air inquiet, les hommes casqués et cuirassés qui sortirent des curieuses machines. Ils étaient de très haute taille, de forte corpulence, et bien que le casque que chacun d'eux portait, ne permît pas de distinguer leurs traits, on les devinait très cruels.
Celui qui semblait être leur chef prit à partie un homme nu. Il se moqua de sa nudité, mais aussi de sa chevelure et de sa barbe, toutes deux très longues.
Puis, il devint d'un coup sérieux, et expliqua dans une langue que comprit parfaitement le Peuple des Dunes, qu'ils étaient les Civilisateurs, et qu'ils arrivaient d'un monde lointain pour réduire en esclavage les " sauvages " qui peuplaient cet endroit, et construire une immense Cité.
Le Peuple des Dunes réalisa avec effroi qu'une ère nouvelle allait commencer. Incapables de la moindre violence, les femmes, les hommes et les enfants de ce peuple qui n'avait toujours recherché que la quiétude, la sérénité, se laissèrent enchaîner, et devinrent sans aucune résistance les esclaves des Civilisateurs.
Aux premiers de ces envahisseurs qui étaient arrivés en ce matin de rupture, vinrent s'en ajouter bien d'autres ; et très vite, il fut décidé que la construction de la Cité pouvait commencer.
Cela prit en tout un siècle durant lequel des générations de Civilisateurs se succédèrent, tout comme celles de leurs esclaves qui laissèrent un nombre effroyable de morts dans l'entreprise. Beaucoup périrent en effet d'épuisement, en construisant à mains nues une immense Cité de tours gigantesques, où grouillèrent des millions de Civilisateurs.
Les derniers survivants du Peuple des Dunes s'enfuirent, et atteignirent après plusieurs années de profondes forêts où ils se réfugièrent. Les Civilisateurs n'avaient pas cherché à les retenir, ayant jugé qu'ils ne leur étaient plus utiles.
La vie s'organisa dans la Cité, sur la base d'un matérialisme effréné qui engendra la concurrence, la compétitivité, et leurs effroyables pendants : l'agressivité, la violence, l'irrespect sous toutes ses formes. Puis vint le temps de la corruption, de la déliquescence. Et comme si tout cela ne suffisait pas, on décida de mettre en place une grandiose compétition sportive, afin de laminer, de détruire de façon définitive les dunes derrière lesquelles avait été construite la Cité. Dans les immenses avenues de celle-ci, circulaient des engins à moteur utilisant les carburants d'antan, que l'on avait reconstitués afin de polluer au maximum. Cette pollution et celle des usines toxiques qui avaient été érigées au coeur même de la Cité, avaient pour effets de freiner la démographie galopante, en engendrant un nombre considérable de morts par asphyxie. On fabriqua des engins à deux roues qui allaient eux aussi utiliser un carburant très polluant, et un matin, des millions de Civilisateurs se retrouvèrent dans les dunes, afin de participer à leur massacre. En fait, c'était la Cité tout entière qui avait répondu présente à l'appel, afin d'encourager le millier de concurrents qui allait entreprendre une course de plusieurs jours à travers les dunes, jusqu'à leur anéantissement complet.
Le départ fut donné par le Gouverneur de la Cité, et dans un vacarme effroyable, le millier d'engins à deux roues s'élança. Le public portait des casques et des cuirasses comme les pilotes des engins. Cette tenue qu'arboraient déjà les premiers Civilisateurs, n'avait jamais cessé d'être de rigueur depuis le matin de rupture, à cause du vent froid qui s'était alors levé, et était devenu maintenant glacial. Autre élément, et non des moindres, qui rendait nécessaire cet équipement : les pluies acides qui tombaient régulièrement du ciel perpétuellement gris.
Dès le début de la compétition, le public fut surexcité. Mais pour se stimuler davantage, hommes, femmes et enfants se mirent à ingurgiter d'importantes quantités d'un alcool très fort. Alors tous les spectateurs poussèrent d'effroyables cris de haine, encourageant ainsi encore mieux les pilotes des engins de destruction, qui eux accomplissaient leur oeuvre de laminage à grand renfort de hurlements bestiaux. Toutes les dunes, toutes les plages résonnaient sur des centaines de kilomètres, des éructations effrayantes et morbides des Civilisateurs. Puis chacun des spectateurs se mit à cracher sur le sable et à le piétiner avec rage, montrant ainsi tout son dégoût du milieu naturel. Les enfants n'étaient pas de reste, crachant avec force et martelant frénétiquement du talon de leurs bottes les dunes. Ils ne le furent pas moins lorsque le deuxième jour, gagnés par une folie meurtrière, beaucoup de spectateurs sortirent un poignard suffisamment tranchant pour parvenir à transpercer les cuirasses, donnant ainsi le signal d'une abominable tuerie. Des litres de sang visqueux allèrent abreuver les dunes, se mêlant aux traînées de carburant bouillant que les engins laissaient sur leurs passages dévastateurs. Au troisième jour, la tuerie cessa, et les engins à deux roues continuèrent de pilonner le sable souillé de corps en pleine décomposition, d'huile chaude à l'odeur écoeurante, d'excréments nauséabonds, et de boîtes d'alcool vides.
Au quatrième jour, tandis que les dunes commençaient à s'affaisser, on ressentit de violentes secousses. Ce qui fut jadis un lieu sacré pour le Peuple des Dunes, n'avait pas été épargné, et l'on pouvait craindre le réveil du dragon. Durant tout le siècle de construction de la Cité, le Peuple des Dunes avait souvent tremblé à cette perspective, car le lieu sacré avait été sans cesse piétiné sans le moindre égard, par les Civilisateurs qui ignoraient de toute façon son existence. Ce fut également cette ignorance qui amena les Civilisateurs alors présents à ne pas s'affoler quand les secousses devinrent de plus en plus fortes.
Et soudain, on vit la dune Dreki exploser littéralement, et une créature fantastique surgit au grand jour, complètement recouverte de sable.
La créature, très proche de certaines espèces de dinosaures d'antan, était d'une telle hauteur, que son énorme tête prolongeant un cou exceptionnellement long, atteignait les nuages noirâtres qui encombraient le ciel ce jour-là. Son corps massif qui se terminait par une queue impressionnante, paraissait démesuré ; ses douze pattes fourchues étaient très hautes et d'une incroyable épaisseur ; enfin, ses ailes déployées, de forme triangulaire, étaient extrêmement larges.
Le dragon, puisqu'il s'agissait bien de cela, se secoua afin de se débarrasser du sable qui le couvrait. Une fois tout le sable tombé, il apparut – exceptées ses ailes –, recouvert d'écailles de couleur émeraude. Et telle une parure, une crête cornée d'un rouge vif, partait de sa tête et rejoignait l'extrémité de sa queue. Quant à ses ailes, elles étaient constituées d'une corne grisâtre tellement épaisse, qu'elles semblaient posséder la solidité de l'acier.
L'explosion de la dune Dreki, avait propulsé en l'air avec une force rare, des centaines de milliers de Civilisateurs qui étaient retombés sur le sable où ils s'étaient brisés comme du verre ; leurs cuirasses étant devenues dérisoires. Le dragon se mit à tourner sur lui-même en soulevant puis en reposant lourdement chacune de ses énormes pattes, et ce furent des centaines d'autres Civilisateurs complètement tétanisés qui périrent écrasés. Il continua d'exécuter ainsi ce qui apparaissait comme une curieuse danse, jusqu'à ce qu'il ne reste plus aucun Civilisateur à proximité. Puis, il s'avança vers la Cité. Un simple coup de patte, et de nombreux gratte-ciel s'écroulèrent. Mais certainement pressée d'en finir, l'incroyable créature ouvrit grand sa gueule, d'où sortirent d'immenses flammes qui réduisirent très vite en cendre la Cité dans son entier.
Alors, il se produisit un effroyable phénomène. Des vagues aussi hautes que le dragon arrivèrent à grande vitesse, et s'abattirent sur lui dans un épouvantable bruit de tonnerre. Mais le dragon n'en fut pas ébranlé. Il resta imperturbable, subissant avec tranquillité l'assaut des vagues qui se lancèrent dans une véritable course éperdue, pour atteindre on ne sait quelle limite. Elles devinrent de plus en plus hautes et de plus en plus violentes ; mais le dragon résistait plus que jamais.
Cela dura de très nombreuses heures ; puis ce véritable déchaînement des éléments arriva enfin à son terme ; le calme revint progressivement. Les vagues se firent de moins en moins hautes, de moins en moins violentes, et finirent peu à peu par glisser autour du dragon qui s'était paisiblement rendormi.
***
Très loin de là, sorti d'une immense forêt, un enfant recueillit au bout de ses doigts, l'écume d'une vaguelette. Il sentit aussitôt ses doigts, et reconnut l'odeur d'iode et de sel ; cette odeur qui était si familière à ses lointains ancêtres. Il appela, et aussitôt sortirent d'entre les arbres, des centaines de femmes, d'hommes et d'enfants vêtus de fougères tressées.
Ils comprirent tous qu'ils devaient se préparer au Grand Retour. Ils attendirent pendant plusieurs jours que la mer se retire, et commencèrent à marcher. Ils marchèrent longtemps, en bravant un nombre incroyable de tempêtes de sable, mais en ne se décourageant jamais, même si la plupart périrent en route.
Il n'y eut en effet qu'une poignée de survivants, qui atteignirent un matin, sous un ciel d'un bleu d'azur et percé d'un chaud soleil, d'immenses dunes d'un ocre profond, derrière lesquelles on entendait bruire la mer.
Mais parmi ces dunes, il y avait une chose étonnante : c'était une gigantesque sculpture qui semblait avoir été façonnée avec un sable si compact, qu'il paraissait beaucoup plus résistant que le bronze, le fer ou même l'acier. Cette oeuvre remarquable, donnait en effet l'impression d'être indestructible.
Les descendants de ce qui fut jadis le Peuple des Dunes, s'agenouillèrent devant la sculpture qui représentait un dragon aux ailes déployées et crachant le feu ; et chacun décida de l'appeler Dreki, en mémoire des légendes éternelles.
© Patrick VAST | Laissez un commentaire.
- Le rendez-vous de Folkestone
- La cliente en noir
- Le diable au carrefour
- La gueule cassée
- Un manoir et deux robes noires
- L'Hôtel de la gare
- Le chat du marin
- Le vigile
- Le clown d'Amsterdam
- La jeune femme au lapin
- Le crabe
- Le manuscrit de Walter Ashleigh
- Matin de glace
- La clinique
- Retour à " Bourbon Street "
- Peace, brother !
- Une odeur de dinde ( conte de Noël )
- LES NAUFRAGÉS
- THANA
- Le Surveillant ( dernière partie )
- Le Surveillant ( partie 3 )
- Le Surveillant ( partie 2 )
- Le Surveillant ( partie 1 )
- l'Employée
