"Ambre gris (extrait)" par Virginia SCHILLI (texte en ligne)
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Ceci est un extrait d’un roman de dark fantasy gothique encore en cours de rédaction intitulé Ambre gris.
Meriwether réprima un frisson et resserra les pans de son frac en drap de laine autour de sa silhouette plutôt valétudinaire. Il était affalé dans un massif fauteuil à bras tapissé de velours chatoyant noir et vert, changeant tels les élytres luisants des scarabées. Il contemplait son reflet à travers les étagères d’une des innombrables vitrines ornant la grande salle. Personne assurément ne détestait plus cette salle et ces lieux d’un luxe pompeux et ostentatoire dans leur intégralité que lui, Meriwether Derakh, pourtant l’unique propriétaire du manoir familial. Il ne détestait personne plus viscéralement que lui-même…A part sans doute son grand-père paternel. Ce qui revenait au même, dans l’esprit tourmenté du dernier des Derakh.
Combien de fois s’était-il retrouvé là, à grelotter dans cette pièce aux proportions démesurées, avec pour seule compagnie les hurlements de la mer et les rafales de pluie tambourinant contre les baies vitrées ? Et combien de temps à chaque fois avait-il passé à scruter le visage hautain et abhorré de son illustre aïeul, Anton Derakh ? Plus d’une fois, il avait cherché derrière ce regard délavé si semblable au sien, cherché en vain des réponses que, de son vivant, Anton avait été trop lâche pour lui donner.
Aujourd’hui, en plus de la complainte de la tempête, on pouvait entendre au loin le glas sonner pour le vieux Thaddeus, qui s’était éteint voilà trois jours. Il n’était pas le genre de mentor que Meriwether aurait à regretter. Bien au contraire, avec sa mise en terre, la promesse qu’il avait faite à Anton sur son lit de mort devenait caduque. Tout un univers de possibilités s’ouvrait devant Meriwether, qui porta son regard las sur les marqueteries minutieuses de la sellette sur laquelle était posé son verre. Chouchen pour un tiers et absinthe. Il lui fallait bien cela pour supporter le fardeau de la vie. Et il savait à qui il le devait…
* * *
Meriwether se redressa sur son matelas de plumes, encore tout haletant de l’indicible jouissance qu’il venait d’éprouver. Il examina un moment la blancheur crémeuse de sa semence sur sa cuisse fine et pale et dans les draps de flanelle sombres. Puis, le contact de son sperme refroidissant l’écœura et il se leva, se dirigea d’un pas lourd pour un corps aussi svelte vers la salle d’eau attenante à sa chambre.
Son lit ne contenait pourtant aucune compagne à qui il aurait passé la nuit à donner du plaisir. Celle-là vivait dans sa tête et dans la mer. Mais dans sa tête principalement. Trop tôt il le savait, sa mémoire d’homme faillible lui ferait défaut et les bribes de son rêve iraient en s’estompant au fil de la journée. Meriwether ne savait cependant que trop bien qu’elle n’était pas prête d’arrêter de le hanter.
En tâtonnant, il trouva la mollette près de l’encadrement de la porte et la poussa afin de faire jaillir de la lumière dans la pièce. Il sursauta presque en s’apercevant dans le miroir au-dessus du lavabo. Il était encore plus blafard sous la lueur crue des lampes à gaz, en contraste radical avec la tonalité sombre des murs carrelés. Ses cheveux trempés de sueur faisaient comme des algues noires collées à son visage imberbe et à son corps presque nubile jusque dans le creux de son dos. Sa bouche gonflée par les morsures qu’il s’était lui-même infligées était étirée en un rictus traduisant une démence froide. Ses yeux violets cernés de khôl noir brillaient encore de l’éclat lubrique qui l’avait momentanément animé, lui qui était d’habitude si stoïque.
Ses pieds nus effleurèrent le marbre tiède jusqu’à la massive baignoire aux pieds sculptés et à la robinetterie en or massif. Que n’aurait-il pourtant pas donné pour ne pas arpenter ce luxe outrageux en solitaire, pour vivre heureux et naïf comme le commun des mortels avec infiniment moins de richesses autour de lui. A quoi lui servait donc cette tour d’ivoire, puisqu’elle était perméable à tous les tourments ?
Des traces de sang avaient coulé le long de l’émail blanc de la baignoire. Pourtant Meriwether ne se souvenait pas s’être blessé. Mais il était vrai qu’il jouait parfois à des jeux stupides et dangereux et que son vieil ennemi, l’alcool, effaçait pour un temps le mauvais comme le bon, le grave comme le léger sans discrimination.
Comme pour conjurer la langueur qui menaçait de le prendre à la gorge à la perspective d’une nouvelle journée à se traîner entre ces murs empoisonnés, le jeune homme resta dans la vasque d’eau brûlante un long moment. Son corps immergé put reprendre contact avec l’élément principal de son rêve. L’eau était le milieu dans lequel il faisait l’amour à la seule créature qu’il ne pourrait jamais mettre dans son lit, pour toutes les raisons du monde. L’eau était brûlante et glissante comme lorsqu’elle s’ouvrait à lui comme une fleur. Wenn, la sirène que son grand-père avait omis d’occire et qui avait en contrepartie massacré sa famille. Et malgré cela, Meriwether ne désirait qu’elle quand il aurait pu avoir n’importe quelle princesse, sultane ou courtisane.
Lorsqu’il émergea de la salle d’eau, Butler, son serviteur attitré s’était déjà employé à ouvrir les lourds rideaux occultant la morne lueur du jour, à remettre des draps frais dans le lit souillé. Sur la table près de la baie vitrée déjà fouettée par les assauts du vent était disposé son petit-déjeuner.
Un renvoi retourna l’estomac délicat de Meriwether. Depuis douze ans qu’il était à son service, alors un jeune idéaliste engagé par Thaddéus, le majordome s’évertuait à varier les mets les plus raffinés à la table de son jeune maître et ne s’était visiblement jamais découragé lorsque, jour après jour, il remportait inlassablement en cuisine tous ses chefs-d’œuvre d’art culinaire royalement dédaignés. Que ce fût dans ses jeunes années difficiles de solitude prématurée régies par un vieux prélat rigide, puis à l’époque de l’école navale où il l’avait accompagné en compatissant de loin pour ce jeune garçon transplanté de prisons dorées en prisons de fer, jamais Théobald Butler n’avait réussi à comprendre de quoi vivait Meriwether. Il ne l’avait jamais vu toucher à un seul de ses plats, bien qu’il fût l’élève officier le mieux pourvu et servi. Et il le savait trop honnête pour se relever les nuits et arpenter les cuisines comme un malandrin de basse extraction. Une telle chose aurait été absurde de sa part et Meriwether était très loin d’être un benêt. Ce qu’il aurait voulu se voir servir, peu importe sa rareté ou sa provenance lointaine, se serait trouvé sur sa table le lendemain soir. Mais seul le vieux bol en biscuit blanc rempli d’un café noir très serré qu’il faisait importer par sacs de vingt livres remportait l’adhésion de Meriwether Derakh.
Certes, il était si fin de visage et de corpulence, presque émacié, qu’on l’aurait cru tombé à l’instant de l’Ether, là où les êtres célestes se sustentaient d’amour et d’air pur. Mais le pauvre ne pouvait même pas prétendre se sustenter de cela. Avec l’activité du port à proximité duquel il avait grandi, il fallait aller loin dans les terres pour respirer un air un peu moins vicié. Quant à l’amour…
Butler réprima un frisson malaisé. Il n’avait jamais eu l’occasion d’avoir une discussion poussée avec son employeur. Il se serait de toute manière gardé d’émettre tout commentaire sur le manque d’exubérance de celui-ci. Un être avait beau posséder toutes les richesses au monde, se retrouver orphelin après avoir assisté au massacre de sa famille ne transformait pas un gamin fragile en un jeune
homme équilibré. Qu’il ne se sustente que de café, souille ses draps toutes les nuits et passe le reste de son temps à contempler le portrait d’un aïeul à qui il ressemblait tant valait mieux que de le savoir arpenter les bas-fonds de Meurt-en-Riant et éventrer les catins. Il savait en outre que l’éducation stricte qu’il avait reçue de Thaddeus, en plus de contraster fortement avec le laxisme de son grand-père, était peut-être en vogue à l’époque mais certainement pas adaptée à un enfant aussi traumatisé que Meriwether.
Depuis qu’il était revenu aux Landes Sourdes et que le vieux précepteur rigide était passé de vie à trépas cet automne, à une date qui correspondait en sus à l’accession à la majorité de Meriwether, Butler avait remarqué dans les yeux de son jeune maître une lueur fiévreuse qu’il n’aurait su interpréter avec précision, mais qui le faisait craindre pour l’avenir.
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